‹ Neuf contes choisesChapitre 4 sur 65 · L ENFANT ESPION · texte numérisé non relu

L ENFANT ESPION

petit Stenne n’était pas au rempart ni aux boulangeries, vous étiez sûr de le trouver à la partie de galoche de la place du Château-d’Eau. Lui ne jouait pas, bien entendu; il faut trop d’argent. Il 5 se contentait de regarder les joueurs avec des yeux!

Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne misait que des pièces de cent sous, excitait son admiration. Quand il courait, celui-là, on entendait les écus sonner au fond de sa cotte. ... io Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé jusque sous les pieds du petit Stenne, le grand lui dit à voix basse :

— Ça te fait loucher, hein? . . . Eh bien, si tu veux, je te dirai où on en trouve.

15 La partie finie, il l’emmena dans un coin de la place et lui proposa de venir avec lui vendre des journaux aux Prussiens — on avait 30 francs par voyage. D’abord Stenne refusa, très indigné; et du coup, il resta trois jours sans retourner à la partie. 20 Trois jours terribles. Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il voyait des tas de galoches dressées au pied de son lit, et des pièces de cent sous qui filaient à plat, toutes luisantes. La tentation était trop forte. Le quatrième jour, il retourna au 25 Château-d’Eau, revit le grand, se laissa séduire. . . .

Us partirent par un matin de neige, un sac de toile sur l’épaule, des journaux cachés sous leurs

blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de Flandres, il faisait à peine jour. Le grand prit Stenne par la main, et, s’approchant du factionnaire — un brave sédentaire qui avait le nez rouge et l’air bon — il lui dit d’une voix de pauvre: 5

— Laissez-nous passer, mon bon monsieur. . . . Notre mère est malade, papa est mort. Nous allons voir avec mon petit frère à ramasser des pommes de terre dans le champ.

Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la io tête. Le factionnaire les regarda un moment, jeta un coup d’œil sur la route déserte et blanche.

— Passez vite, leur dit-il en s’écartant; et les

voilà sur le chemin d’Aubervilliers. C’est le grand qui riait! 15

Confusément, comme dans un rêve, le petit Stenne voyait des usines transformées en casernes, des barricades désertes, garnies de chiffons mouillés, de longues cheminées qui trouaient le brouillard et montaient dans le ciel, vides, ébréchées. De loin 20 en loin, une sentinelle, des officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas avec des lorgnettes, et de petites tentes trempées de neige fondue devant des feux qui mouraient. Le grand connaissait les chemins, prenait à travers champs pour éviter les postes. 25 Pourtant ils arrivèrent, sans pouvoir y échapper, à une grand’garde de francs-tireurs. Les francstireurs étaient là avec leurs petits cabans, accroupis

l’enfant espion

au fond d’une fosse pleine d’eau, tout le long du chemin de fer de Soissons. Cette fois le grand eut beau recommencer son histoire, on ne voulut pas les laisser passer. Alors, pendant qu’il se lamen- 5 tait, de la maison du garde-barrière sortit sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout ridé, qui ressemblait au père Stenne:

— Allons, mioches, ne pleurons plus! dit-il aux enfants, on vous y laissera aller, à vos pommes de 10 terre; mais, avant, entrez vous chauffer un peu. . . . Il a l’air gelé ce gamin-là!

Hélas! Ce n’était pas de froid qu’il tremblait le petit Stenne, c’était de peur, c’était de honte. . . . Dans le poste, ils trouvèrent quelques soldats blot- 15 tis autour d’un feu maigre, un vrai feu de veuve, à la flamme duquel ils faisaient dégeler du biscuit au bout de leurs baïonnettes. On se serra pour faire place aux enfants. On leur donna la goutte, un peu de café. Pendant qu’ils buvaient, un officier 20 vint sur la porte, appela le sergent, lui parla tout bas et s’en alla bien vite.

— Garçons ! dit le sergent en rentrant radieux ... y aura du tabac cette nuit. ... On a surpris le mot des Prussiens. ... Je crois 25 que cette fois nous allons le leur reprendre, ce sacré Bourget!

Il y eut une explosion de bravos et de rires. On dansait, on chantait, on astiquait les sabres-baïon-

nettes; et, profitant de ce tumulte, les enfants disparurent.

Passé la tranchée, il n’y avait plus que la plaine, et au fond un long mur blanc troué de meurtrières. C’est vers ce mur qu’ils se dirigèrent, s’arrêtant à 5 chaque pas pour faire semblant de ramasser des pommes de terre.

— Rentrons. . . . N’y allons pas, disait tout le temps le petit Stenne.

L’autre levait les épaules et avançait toujours. 10 Soudain ils entendirent le trictrac d’un fusil qu’on armait.

— Couche-toi! fit le grand, en se jetant par terre.

Une fois couché, il siffla. Un autre sifflet ré- 15 pondit sur la neige. Us s’avancèrent en rampant. . . . Devant le mur, au ras du sol, parurent deux moustaches jaunes sous un béret crasseux.

Le grand sauta dans la tranchée, à côté du Prussien : 20

— C’est mon frère, dit-il en montrant son compagnon.

Il était si petit, ce Stenne, qu’en le voyant le Prussien se mit à rire et fut obligé de le prendre dans ses bras pour le hisser jusqu’à la brèche. 25

De l’autre côté du mur, c’étaient de grands remblais de terres, des arbres couchés, des trous noirs dans la neige, et dans chaque trou le même béret

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crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant passer les enfants.

Dans un coin, une maison de jardinier casematée de troncs d’arbres. Le bas était plein de soldats s qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe sur un grand feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard; quelle différence avec le bivouac des francstireurs! En haut, les officiers. On les entendait jouer du piano, déboucher du vin de Champagne, io Quand les Parisiens entrèrent, un hurrah de joie les accueillit. Us donnèrent leurs journaux; puis on leur versa à boire et on les fit causer. Tous ces officiers avaient l’air fier et méchant, mais le grand les amusait avec sa verve faubourienne, son voca- 15 bulaire de voyou. Us riaient, répétaient ses mots après lui, se roulaient avec délice dans cette boue de Paris qu’on leur apportait.

Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, prouver qu’il n’était pas une bête; mais quel- 20 que chose le gênait. En face de lui se tenait à part un Prussien plus âgé, plus sérieux que les autres, qui lisait, ou plutôt faisait semblant, car ses yeux ne le quittaient pas. Il y avait dans ce regard de la tendresse et des reproches, comme si cet homme 25 avait eu au pays un enfant du même âge que Stenne et qu’il se fût dit:

— J’aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire un métier pareil. . . .

A partir de ce moment, Stenne sentit comme une main qui se posait sur son cœur et l’empêchait de battre.

Pour échapper à cette angoisse, il se mit à boire. Bientôt tout tourna autour de lui. Il entendait 5 vaguement, au milieu de gros rires, son camarade qui se moquait des gardes nationaux, de leur façon de faire l’exercice, imitait une prise d’armes au Marais, une alerte de nuit sur les remparts. Ensuite le grand baissa la voix, les officiers se rappro- 10 chèrent et les figures devinrent graves. Le misérable était en train de les prévenir de l’attaque des francs-tireurs. . . .

Pour le coup, le petit Stenne se leva furieux, dégrisé: 15

— Pas cela, grand. ... Je ne veux pas.

Mais l’autre ne fit que rire et continua. Avant qu’il eût fini, tous les officiers étaient debout. Un d’eux montra la porte aux enfants:

— F ... le camp! leur dit-il. 20

Et ils se mirent à causer entre eux, très vite, en

allemand. Le grand sortit, fier comme un doge, en faisant sonner son argent. Stenne le suivit, la tête basse; et lorsqu’il passa près du Prussien dont le regard l’avait tant gêné, il entendit une voix triste 25 qui disait :

— Bas chôli , ça. . . . Bas chôli.

Les larmes lui en vinrent aux yeux.

l’enfant espion

Une fois dans la plaine, les enfants se mirent à courir et rentrèrent rapidement. Leur sac était plein de pommes de terre que leur avaient données les Prussiens; avec cela ils passèrent sans encombre 5 à la tranchée des francs-tireurs. On s’y préparait pour l’attaque de la nuit. Des troupes arrivaient silencieuses, se massant derrière les murs. Le vieux sergent était là, occupé à placer ses hommes, l’air si heureux. Quand les enfants passèrent, il les reio connut et leur envoya un bon sourire. . . .

Oh! que ce sourire fit mal au petit Stenne! un moment il eut envie de crier:

— N’allez pas là-bas . . . nous vous avons trahis.

15 Mais l’autre lui avait dit: — Si tu parles, nous serons fusillés; et la peur le retint. . . .

A la Courneuve, ils entrèrent dans une maison abandonnée pour partager l’argent. La vérité m’oblige à dire que le partage fut fait honnêtement, et 20 que d’entendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de penser aux parties de galoche qu’il avait là, en perspective, le petit Stenne ne trouvait plus son crime aussi affreux.

Mais, lorsqu’il fut seul, le malheureux enfant! 25 Lorsque, après les portes, le grand l’eut quitté, alors ses poches commencèrent à devenir bien lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le serra plus fort que jamais. Paris ne lui semblait plus le même.

4Ô NEUF CONTES CHOISIS DE DAUDET

Les gens qui passaient le regardaient sévèrement, comme s’ils avaient su d’où il venait. Le mot espion, il l’entendait dans le bruit des roues, dans le battement des tambours qui s’exerçaient le long du canal. Enfin il arriva chez lui, et, tout heureux 5 de voir que son père n’était pas encore rentré, il monta vite dans leur chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui pesaient tant.

Jamais le père Stenne n’avait été si bon, si joyeux qu’en rentrant ce soir-là. On venait de recevoir des 10 nouvelles de province: les affaires du pays allaient mieux. Tout en mangeant, l’ancien soldat regardait son fusil pendu à la muraille, et il disait à l’enfant avec son bon rire:

— Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, 15 si tu étais grand!

Vers huit heures, on entendit le canon.

— C’est Aubervilliers. . . . On se bat au Bourget, fit le bonhomme, qui connaissait tous ses forts.

Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant une 20 grande fatigue, il alla se coucher, mais il ne dormit pas. Le canon tonnait toujours. Il se représentait les francs-tireurs arrivant de nuit pour surprendre les Prussiens et tombant eux-mêmes dans une embuscade. Il se rappelait le sergent qui lui avait 25 souri, le voyait étendu là-bas dans la neige, et combien d’autres avec lui! . . . Le prix de tout ce sang se cachait là sous son oreiller, et c’était lui, le

l’enfant espion

fils de M. Stenne, d’un soldat. . . . Les larmes l’étouffaient. Dans la pièce à côté, il entendait son père marcher, ouvrir la fenêtre. En bas, sur la place, le rappel sonnait, un bataillon de mobiles se 5 numérotait pour partir. Décidément, c’était une vraie bataille. Le malheureux ne put retenir un sanglot.

— Qu’as-tu donc? dit le père Stenne en entrant.

L’enfant n’y tint plus, sauta de son lit et vint se io jeter aux pieds de son père. Au mouvement qu’il fit, les écus roulèrent par terre.

— Qu’est-ce que cela? Tu as volé? dit le vieux en tremblant.

Alors, tout d’une haleine, le petit Stenne raconta is qu’il était allé chez les Prussiens et ce qu’il y avait fait. A mesure qu’il parlait, il se sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de s’accuser. . . . Le père Stenne écoutait, avec une figure terrible. Quand ce fut fini, il cacha sa tête dans ses mains et 20 pleura.

— Père, père . . . voulut dire l’enfant.

Le vieux le repoussa sans répondre, et ramassa l’argent.

— C’est tout? demanda-t-il.

25 Le petit Stenne fit signe que c’était tout. Le vieux décrocha son fusil, sa cartouchière, et mettant l’argent dans sa poche:

— C’est bon, dit-il, je vais le leur rendre.

Et, sans ajouter un mot, sans seulement retourner la tête, il descendit se mêler aux mobiles qui partaient dans la nuit. On ne Ta jamais revu depuis.

LES VIEUX

— Une lettre, père Azan?

— Oui, monsieur ... ça vient de Paris.

Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce brave père Azan. . . . Pas moi. . . . Quelque chose me 5 disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques, tombant sur ma table à l’improviste et de si grand matin, allait me faire perdre toute ma journée. Je ne me trompais pas, voyez plutôt:

Il faut que tu me rendes un service , mon ami. Tu io vas Jenner ton moulin pour un jour et t'en aller tout de suite à Eyguières. Eyguières est un gros bourg à trois ou quatre lieues de chez toi , une promenade. En arrivant , tu demanderas le couvent des Orphelines. La première maison après le couvent est une maison is basse à volets gris avec un jardinet derrière. Tu entreras sans frapper , — la porte est toujours ouverte , — et en entrant , tu crieras bien fort: (( Bonjour , braves gens! je suis l'ami de Maurice. ...» Alors , tu verras deux petits vieux , oh! mais vieux , vieux , archi- 20 vieux , te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils, et tu les embrasseras de ma part , avec tout ton cœur , co?nme s'ils étaient à toi. Puis vous causerez; ils te parleront de moi , rien que de moi; ils te raconte-

So

y ont mille jolies que tu écouteras sans rire. ... Tu ne riras pas , hein? ... Ce sont mes grands-parents , deux êtres dont je suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans. . . . Dix ans , c'est long! Mais que veux-tu? moi , Paris me tient ; eux , c'est le grand 5 âge. ... Ils sont si vieux , s'ils venaient me voir , ils se casseraient en route. Heureusement , /z/ es là-bas , mæzz c/zer meunier , e/, czz t'embrassant , les pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-même. Je leur ai si souvent parlé de nous et de cette bonne amitié 10 dont. . . .

Le diable soit de l’amitié! Justement ce matinlà il faisait un temps admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes: trop de mistral et trop de soleil, une vraie journée de Provence. Quand 15 cette maudite lettre arriva, j’avais déjà choisi mon cagnard (abri) entre deux roches, et je rêvais de rester là tout le jour, comme un lézard, à boire de la lumière, en écoutant chanter les pins. . . . Enfin, que voulez-vous faire? Je fermai le moulin en 20 maugréant, je mis la clef sous la chatière. Mon bâton, ma pipe, et me voilà parti.

J’arrivai à Eyguières vers deux heures. Le village était désert, tout le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussière, les cigales 25 chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place de la mairie un âne qui prenait le soleil,

LES VIEUX

un vol de pigeons sur la fontaine de l’église; mais personne pour m’indiquer l’orphelinat. Par bonheur une vieille fée m’apparut, tout à coup, accroupie et filant dans l’encoignure de sa porte; je lui dis 5 ce que je cherchais et comme cette fée était très puissante, elle n’eut qu’à lever sa quenouille: aussitôt le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie. . . . C’était une grande maison maussade et noire, toute fière de montrer au-dessus 10 de son portail en ogive une vieille croix de grès rouge avec un peu de latin autour. A côté de cette maison, j’en aperçus une autre plus petite. Des volets gris, le jardin derrière. ... Je la reconnus tout de suite, et j’entrai sans frapper.

15 Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille peinte en rose, le jardinet qui tremblait au fond à travers un store de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons fanés. Il me semblait que j’arrivais chez 20 quelque vieux bailli du temps de Sedaine. . . . Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte entr’ouverte on entendait le tic tac d’une grosse horloge et une voix d’enfant, mais d’enfant à l’école, qui lisait en s’arrêtant à chaque syllabe: A . . .

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