‹ Neuf filles et un garçonChapitre 20 sur 47 · DEUX MARIAGES · texte numérisé non relu

DEUX MARIAGES

Lorsque vient la saison rigoureuse, lorsque souffle un vent glacé ou que la pluie tombe avec persistance pendant une suite de semaines, vous êtes bien forcé, quelque agréable que soit le pays que vous habitez, quelque désir que vous ayez de courir à travers la campagne pour jouir des sites connus ou pour en découvrir de nouveaux, vous êtes bien forcé de garder la chambre et de devenir, pour ainsi dire, étranger aux lieux que vous aimez et dont le souvenir vit dans votre cœur. Ainsi quelque sympathie que j'éprouve pour M. et Mme Golinet, malgré les liens de vieille habitude qui m'attachent à eux et à leurs enfants, j'ai été obligé de laisser s'écouler un an tout entier sans m'oc-' cuper de la famille, car la saison rigoureuse est aussi venue pour elle, et je devais épargner aux yeux et aux oreilles de mes lecteurs le spec-

tacle du deuil et les chœurs monotones de la tristesse.

Mais le soleil a reparu^ la nature a souri aux caresses de la brise printanière, la tristesse s'est envolée, le deuil s!est éclairci. Voilà que nos jeunes filles ont déjà pris des robes grises, et que, fraîches comme les roses nouvelles, elles s'ébattent dans le jardin, courant et jouant autour de leur père qui bêche la terre avec ardeur.

C'est l'heure de la récréation. Les pensionnaires, fort nombreuses aujourd'hui, se précipitent dans la cour comme une ruche bourdonnante. Les plus grandes sont seules admises dans* le jardin, et s'empressent autour du petit Charles qui, dirigé par sa mère, essaye ses premiers pas sur le gazon. C'est vraiment un bel enfant, appétissant à voir, fort déjà dans sa faiblesse, aux allures vives, aux mouvements délibérés. Il n'a pas du tout l'air d'une fille. Mais on le retient en vain, il veut aller du côté de la porte, il a reconnu la voix de sa grand'mère. M. et Mme Gorenflot surviennent, en effet, et celle-ci s'empare de son petit-fils, lui met un gâteau dans chaque main, et déclare tout haut, pour la millième fois, qu'il n'y a pas dans toute la ville de plus bel enfant que lui.

Cependant Mme Colinet s'éclipse sur un signe que lui fait de loin la tante Loriot, et monte tout d'un trait à la chambre de Clara qui est occupée à lisser ses cheveux devant sa glace.

•t Clara, dit la mère à demi-voix en entr'ouvrant la porte, M. Morel est là. »

Clara passe une dernière fois la main sur ses bandeaux, et elles descendent toutes deux dans le parloir où les attend un jeune homme de vingtquatre à vingt-cinq ans, blond, un peu trop fort peut-être pour sa taille qui est au-dessous de l'ordinaire, mais dont les manières distinguées et la physionomie intelligente produisent tout de suite une impression favorable.

« Pourquoi n'êtes -vous pas venu dans le jardin, monsieur Morel, demande la mère? Mon mari y est, nous y étions tous.

— C'est que j'aime mieux vous voir ici, madame, répond le jeune homme en regardant Clara.

— Aux termes où vous en êtes il n'y a plus à se cacher, reprend Mme Colinet»

— C'est vrai, mais tous ces jolis yeux braqués sur moi me gênent un peu, je vous l'avoue.

— Et moi aussi, dit à son tour Clara. Je ne sais si j'oserai jamais paraître avec vous devant mes écolières. »

Le jeune homme se rapproche de la jeune fille, et il aurait bien envie de se rapprocher encore davantage; mais Mme Colinet a déclaré, une fois pour toutes, qu'on ne s'embrasserait qu'après la noce.

M. Morel, Eugène Morel, professeur de logique au lycée de Saint-Qmer, élève distingué de l'Ecole

normale, est depuis deux mois environ le fiancé de Clara. San$ fortune personnelle, mais ayant devant lui un bel avenir, doué d'un cœur tendre et d'une raison forte, il avait résolu de résister aux entraînements delà jeunesse, et désirant, par conséquent, se marier de bonne heure, il ne voulait toutefois se marier qu'à son goût. Il cherchait une femme et non une dot. Il savait très-bien que, dans sa position, il ne lui était pas permis d'aspirer à un riche parti, et, pour quinze ou vingt mille francs qu'une jeune fille pouvait lui apporter, il se fût méprisé de gâter sa vie en se privant du bonheur d'aimer et d'être aimé.

Son choix était d'abord tombé sur Augustine, et, malgré les railleries de ses collègues qui prétendaient que les demoiselles Golinet n'étaient pas mariables, vu leur nombre, il était allé trouver le père et s'était expliqué avec lui. M. Golinel, flatté, avait acquiescé à sa demande; mais il avait rencontré chez Augustine une opposition inattendue, et il avait dû revenir sur ses pas. Blessé du refus jusqu'au fond du cœur, car un amour-propre excessif était le trait dominant de son caractère, Eugène Morel ne pensa plus qu'à s'éloigner de Saint-Omer et il écrivit à Paris pour solliciter son changement.

Par bonheur, cechangement ne lui futpas accordé. M. Golinet lui avait dit, en le quittant, qu'il était désolé de la détermination de sa fille et qu'il serait

ET UN GARÇON. Sô9

bien aise de pouvoir le dédommager. G^était une avance directe. Le jeune homme y réfléchit, quand il fut un peu calmé, et il finit par comprendre que cela devait se rapporter à Clara, car, Sydonie étant toujours au chftteau de Montbrun, Clara était la seule des jeunes filles qui fût en âge d*étre mariée. Bref il fit une seconde démarche, et Clara consultée par ses parents n'hésita point à l'accepter et laissa môme entrevoir qu'elle avait en secret songé à lui, dès le temps où il songeait à Âugustine. Heureux de ce côté, Eugène Morel oublia tout le reste. Et aujourd'hui les deux jeunes gens, de plus en plqs enchanté? l'un de l'autre, confiants dans l'avenir qui leur sourit, attendent avec impatience le moment où leurs lèvres consacreront, au pied de l'autel, les serments qu'ils ont déjà prononcés dans leur cœur.

Voilà donc un mariage arrêté. Je n"ai pas la prétention de vous en raconter sept ou huit : il me suiBra d'en conclure deux ou trois pour vous prouver que, malgré la lourde responsabilité qui pesait sur eux, M. et Mme Colinet se sont tirés d'afiaire à leur honneur. Aussi bien, en fait de mariages, il n'y a que le premier qui coûte. Lorsque, dans une famille où il y a sept ou huit filles on est parvenu à marier les deux aînées, il est plus que probable qu'on finira par établir toutes les autres.

Mais le jour de la noce est arrivé. On a choisi l'époque des vacances, il ne reste dans la pension que quelques élèves qui se mêleront à la famille. Augustine et la tante Loriot achèvent d*habiller Clara, et Mme Gorenflot elle-même attache le voile d'une autre jeune fille également en toilette de mariée. Est-ce que je me trompe? C'est Sydonie, Sydonie plus charmante, plus rougissante que jamais, tandis que Clara est encore un peu plus pftle qiie de coutume. La même émotion se manifeste de deux manières différentes, car Sydonie se marie aussi, elle épouse son cher Alfred, et les deux noces ont lieu le même jour.

Le père Boucheron a cessé de vivre, il y a un an, peu de temps après la mort des deux jumelles. II a bien fallu que Mme Boucheron cédât enfin à Tamour de son fils, et elle s*est résignéed'autantpius aisément qu'à sa grande surprise et à la nôtre on adonné à Sydonie une dot de dix mille francs. De dix mille francs? De dix mille, et Clara en apporte autant à Eugène Morel.

M . Gorenflot leur a fait cadeau de cinq mille francs à chacune, Mme Gorenflot de deux mille, la tante Loriot de cinq cents, et M. Colinet a fourni le reste.

On frappe à la porte de la chambre. Ce sont les deux prétendus. On n'entre pas, attendez une minute ! Ils entrent enfin, Alfred animé, joyeux, bruyant ; Eugène calme, silencieux, un peu pâle comme sa fiancée. Le bonheur d'Alfred et de Sydonie brille

dans leurs yeux, chante dans leur voix, se trahit dans leurs moindres mouvements; le cœur déborde chez eux, ayant été longtemps comprimé. Le bonheur d'Eugène et de Clara a quelque chose de moins expansif, de moins aimable peut-être, mais aussi de plus élevé : c'est que leur âme s'est envolée et plane au-dessus de la terre.

On descend, la famille est réunie dans le réfectoire, et toutes les figures s'épanouissent à l'aspect des quatre mariés. Pendant que les plus jeunes filles admirent la toilette de leurs sœurs avec un mélange naïf de curiosité et d'espérance, M. Golinet se reporte par la pensée à quelque vingt ans en arrière, et M. Gorenflot s'écrie gaiement qu'on est en retard et qu'il faut partir. Seule, Mme Golinet, qui n'a point encore quitté le deuil, ne peut s'associer à l'ivresse générale et laisse éclater les sanglots qui l'oppressent. Hélas ! en voyant toutes ses filles si heureuses, elle songe, la pauvre mère, aux deux qui ne sont plus là.

On monte en voiture, on se rend à la mairie, puis à la cathédrale. L'abbé Denis est à son poste, car c'est l'abbé Denis qui va marier les filles comme il a jadis marié les parents.

Mais, quand tous les assistants sont debout après la bénédiction nuptiale, pourquoi Âugustine demeure-t-elle agenouillée , plongée dans une ardente et profonde méditation? Elle ne se relève que

quand il faut sortir de l'église, et alors son œil étincelle, son front rayonne, et sa beauté revêt tout à coup je ne sais quel édat étrange.

C'est qu'elle aussi vient de former, au pied de l'autel, le vœu de s'enchaîner éternellement à quelqu'un.

Deux jours après, elle faisait part à ses parents de sa résolution suprême. Ils l'écoutèrent avec autant d'étonnement que de tristesse, et le père désapprouva hautement le choix qu'elle avait fait. Mais remontons un peu en arrière pour expliquer ce choix mystérieux, et suivons la troisième fille de M. Golinet comme nous avons suivi les deux autres, jusqu'à ce que son sort soit irrévocablement fixé.

l'époux d*augustine.

Mme de Montbrun avait désiré conserver Sydonie le plus longtemps possible, se trouvant elle-même dans les embarras d'une noce, puisque, comme on l'a vu plus haut, sa fille atnée était aussi à la veille de se marier» Sydonie n'était donc retournée à Saint* Orner que trois ou quatre jours avant son mariage ; elle avait été témoin des grands préparatifs qu'on avait faits au château, et elle avait vu revenir les deux jeunes militaires, qui, en cette occasion solennelle, étaient rentrés en grâce auprès de leur père.

Elle n'attendit pas, cette fois, qu'Augustine l'interrogeât. Elle crut lui feire plaisir en lui parlant de la comtesse et de ses filles, en lui diSjant que la sœur du marquis deMoustier (c'était le nom du fiancé de Berthe), avait produit une vive impression sur le capitaine de Montbrun, et que le projet d'union conçu

par la famille ne tarderait point sans doute à se réaliser.

Augustine crut entrevoir pour la première fois la vérité terrible. Le capitaine ne l'avait jamais aimée; il n*y avait rien eu, du moins, de sérieux dans sa passion, il n'avait voulu que la séduire et la perdre. Elle frémit jusqu'au fond de son être du danger qu'elle avait couru, elle se méprisa d'avoir été si aveugle, et, crime plus grand à ses yeux, si imprudente et si vaine!

Il fut heureux pour elle d'avoir ces pensées. Néanmoins, elle se trompait. René de Montbrun l'avait aimée, non d'un amour profond et capable de résister au temps, mais d'un amour ardent et exalté qui lui avait inspiré des paroles dont la sincérité ne pouvait être mise en doute. Si le projet de fuite s'était exécuté, René aurait peut-être épousé Augustine; je dis peut-être, parce que mille obstacles, indépendants de lui-même, pouvaient se jeter à la traverse : il en avait du moins la ferme volonté . Mais le manque de parole de la* jeune fille avait cruellement rabattu son enthousiasme. Ne la voyant pas venir au rendez-vous, après avoir passé et repassé vingt fois devant la maison, il se demanda s'il attendrait le lendemain pour faire une nouvelle tentative, puis le dépit l'emporta, il craignit le môme insuccès et il quitta précipitwiment Saint-Omer pour retourner en Afrique.

11 espérait qu'Àugustine penserait au moins à lui écrire ; il ne pouvait lui écrire le premier, ne sa-^ chant comment lui faire parvenir sa lettre. Plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'il entendît parler d'elle. 11 s'irrita de ce silence prolongé, et la colère finit par dominer l'amour.

C'est dans ces dispositions qu'il fit connaissance avec une jeune actrice dont tous ses camarades poursuivaient la conquête et qui lui accorda une préférence qu'il ne briguait pas, mais dont sa vanité ne laissa point d'être flaltée. Il avait des dettes; cette liaison les augmenta considérablement. Mécontent de cœur^ tourmenté d'esprit, commençant à être las de cette vie militaire qu'il avait tant aimée, il se prit un jour de querelle avec son colonel et donna sa démission afin de pouvoir se battre avec lui. Sa mère lui avait déjà parlé dans ses lettres de la sœur du marquis. Une blessure qu'il reçut en pleine poitrine lui inspira des réflexions sérieuses. Il se dit que la jeune fille qu'on lui proposait lui convenait de tout point, qu'une telle alliance était le seul moyen qui lui restât de se réconcilier avec son père, de mettre un terme à ses embarras financiers, et, dès qu'il fut guéri, il quitta l'Afrique. 11 revint au château , fut ému de je ne sais quel sentiment en voyant à côté de ses sœurs la timide et sympathique Athénaïs de Moustier, et il finit par déclarer au comte qu'il était tout à fait décidé

à rentrer dans la vie régulière. Que de jeunesses dont c'est là le dernier mot! /

L'époux qu'Augustine avait choisi, c'était celui qui né trompe jamais, celui que la religion garde aux désespérées du monde, c'était Dieu.

Les sages représentations de son père, les larmes de sa mère, l'amitié de ses sœurs et de ses grands parents n'ayant pu ébranler sa résolution, M. Colinet exigea qu'elle réfléchît pendant un an à l'engagement qu'elle voulait prendre. La réflexion ne changea rien. \]h an après les deux mariages auxquels nous avons assisté, Augustine entrait chez les sœurs de la Sagesse qu'on nomme vulgairement sœurs grises et qui sont vouées à l'éducation.

Ce fut un triste jour pour toute la famille que celui où elle prononça ses vœux, et la mère crut, ce jour-là, qu'elle perdait une troisième fille.

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DERNIER COUP D^XIL SUR LA FAMILUS OOUHET.

Je m'arrête, et docile au conseil de celui qui a dit:

Loin d'èpuîser une matière, Il n'en faut prendre que la fleur,

j'abandonne un sujet qui pourrait me fournir en* core plus d'un intéressant épisode. Aussi bien j'ai suivi jusqu'ici presque pas à pas le professeur et sa famille^ mes derniers renseignements sont d'hier, et^ au lieu de raconter naïvement ce qui est arrivé, il me faudrait maintenant devancer les événements, suppléer à la réalité par la fiction et ôter à mon récit ce caractère de vérité auquel l'imagination la plus heureuse n'atteint quelquefois qu'avec tant de peine. Nous en avons assez vu, d'ailleurs, pour être convaincus que M. Colinet s'est toujours tiré et se tirera jusqu'au bout, à sa gloire, de la belle et

lourde tâche qui lui a été imposée par le grand dispensateur des besognes humaines, je veux dire celle d'élever une nombreuse famille ; et, comme il se trouve en ce moment, lui et les siens, dans un état de satisfaction relative, sinon de bonheur parfait, j'en veux profiter pour jeter un dernier coup d'œil sur son intérieur, ainsi que sur les différents personnages qui ont figuré dans ce récit.

^ Le pensionnat est plus prospère que jamais. On a été forcé de refuser des élèves, et on est à la veille de s'adjoindre deux sous-mattresses étrangères, car celles des demoiselles Golinet qui sont en âge de professer ne peuvent plus suffire à tout. Clara n'a pas cessé de diriger l'établissement; elle loge dans la maison avec son mari, qui s'est attaché de plus en plus à ses beaux-parents et qui s'accommode mieux qu'il ne croyait de cette vie en commun. Toutefois, comme il est ambitieux et qu'il ne serait pas fâché de posséder sa femme à lui seul, il sollicite de l'avancement, et tout fait présumer que, dans un avenir prochain, M. et Mme Morel quitteront Saint-Omer. La jeune femme y est résignée, malgré la peine qu'elle en ressent d'avance ; mais elle se reprocherait d'entraver en rien la carrière de son Eugène, pour qui son admiration va presque jusqu'au culte. Sydonie ne peut admirer son mari , mais elle l'aime de tout son cœur. Mme Boucheron leur a cédé la pharmacie qui a été convenablement restau*

rée, et où fls sont installés depuis leur mariage. Alfred Boucheron adore sa femme dont il a le bon sens de suivre toutes les inspirations, et celle-ci se félicite , en songeant à Téloignement probable de sa sœur, d'avoir fait un mariage qui la fixe à jamais dans la ville où elle est née et où ses parents sont décidés à mourir.

M. Golinet donnerait sa démission plutôt que de quitter Saint-Omer. Mais il n'est pas question de changement pour lui, puisqu'à son extrême satis^^ faction il vient de passer sur place professeur de troisième.

Rien ne manquerait donc à son bonheur, si la pauvre Augustine pouvait en prendre sa part comme les autres. Il pense quelquefois avec douceur aux deux filles que la mort lui a ravies ; il ne songe qu'avec regret à celle qui vit et qui s'est volontairement retranchée d'eux, mais qui a pourtant retrouvé sous sa robe de laine la sérénité d'âme qu'elle avait perdue sous des habits de soie.

Mme Golinet est aussi heureuse qu'elle peut l'être. Contrairement à son mari, elle ne pleure plus au^ jourd'hui que les deux jumelles; celle qui s'est donnée à Dieu est encore là.

La tante Loriot partage ces sentiments. Elle s'éteint doucement, la brave fille I et souvent elle croit voir dans ses rêves, et même lorsqu'elle est éveillée, deux petits anges dorés qui lui font signe de venir.

Elle est toigours anssi peu bruyante, Boais elle rend beaucoup moins de services dans la maison. Aussi elle voudrait bien s*en aller, dit^elle quelquefois: elle a peur d'être à charge.

M« Gorenflot, qui porte plus lestement le poids de ses années , qui est toujours vert, toujours dis-pos, jouit en père du bonheur de sa famille adop* tive» sans s'être jamais rendu compte, dans sa modestie d'honnête homme, que ce bonheur est en partie son ouvrage. Mme Gorenflot est parfaite pour son gendre; elle dit à qui veut Tentendre , quand il n'est pas là , car il ne faut gâter personne , que M. Golinet est un homme supérieur, et elle ne l'aborde jamais sans lui demander une prise de tabac.

£t les quatre dernières filles , et le garçon t Les quatre dernières filles grandissent encore, et le garçon fait la joie, l'orgueil et Tespoir de toute la famille. C'est toujours un enfant superbe, mais d'une pétulance extraordinaire. M. Golinet prétend que son garçon lui donne plus de peine et de souci que ne lui en ont donné ses neuf filles ensemble , et qu'on ne pourra guère faire de lui qu'un militaire ou un marin, ce qui consterne d'avance sa mère et ses sœurs. Mais nous n'en sommes pas là, Dieu merci I

Et.... c'est tout, n'est-ce pas? Hélasl non, cher lecteur, je ne puis me séparer de vous sans vous avoir dit encore quelques mots sur la famille Turpin.

ET UN GARÇON. 87 i

Le jeune Pierre Turpin avait été tellement désespéré en apprenant qu'Augustine était résolue à se faire religieuse, qu'il avait juré tout haut de se brûler la cervelle à la porte du couvent le jour où la jeune fille y entrerait. Sa naère et sa grand'mère avaient eu beaucoup de peine à le détourner de cette idée, et, quoiqu'elles fussent charmées, au fond, d'un événement qui prévenait un mariage auquel elles n'auraient jamais consenti qu'à contre-cœur, elles avaient tremblé jusqu'au dernier instant. Aujourd'hui elles regrettent amèrement toutes les deux le parti qu'a pris Mlle Colinet. Pierre s'est amouraché d'une jolie modiste, qui lui résiste par calcul et qui veut se faire épouser. Il l'épousera : il est majeur et a déj à commencé les soumissions respectueuses. • . . Hélas! hélas ! le fils unique d'Oscar Turpin !

Et c'est bien tout cette fois, l'histoire est finie?... Non pas, non, j'ai encore un^ bonne nouvelle à vous apprendre : Mme Alfred Boucheron et Mme Eugène Morel viennent, chacune, d'avoir une fille ; j'ai l'honneur de vous en faire part.

c Elles commencent bien , dira-t-on ; elles vont faire comme leur mère.

— Ce n'est pas peut-être ce qu'elles feraient de plus mal.

— Quoi! neuf filles, monsieur? Neuf filles !

— Comment ! cher lecteur, ne vous ai-je pas prouvé qu'avec neuf filles et un garçon vous êtes

plus sûr d'être heureux qu'avec un garçon tout seul?

— C'est une plaisanterie, monsieur. Vous avez inventé, ou, du moins, arrangé votre histoire pour les besoins.de la cause; ces thèses-là sont trèsbelles à sotitenil* , mais elles sont moins agréables à mettre en pratique.

— Je vous jure que je n'ai rien arrangé du tout. Je vous ai raconté une histoire véritable, et dont tous les éléments sont conformes à ce qui arrive le plus ordinairement dans là vie. Les familles nombreuses se tirent mieux d'affaire que les familles où il n'y a qu'un ou deux enfants. C'est ce que j'ai vu partout, dans les villes comme dans les campagnes. D'abord, on élève mieux neuf filles qu'on n'en peut élever une, parce qu'on n'a pas le temps de trop s'occuper d'elles etdeles gâter. Les neuf filles sont obligées de rendre de bonne heure des services dans la maison, de commencer, dès l'enfance, leur apprentissage de femme. On ne leur parle pas de leur dot, parce qu'elles n'en auront pas ou une bien faible, et il n'est pas bon qu'on parle sans cesse de ce qu'elle apportera en mariage à une petite fille de cinq ou six ans, comme cela se pratique aujourd'hui. L'exemple de la famille Turpin est un exemple que vous rencontrerez à chaque pas. Dieu vous préserve d'un enfant unique 1 Quand on est assez sage pour bien l'élever, ce qui est rare , on tremble toujours de le perdre , et

ce malheur, s'il arrive, est sans remède et sans consolation.

— Mais , monsieur, reprend mon interlocuteur Impatienté, est-ce que vous croyez qu'il est bon d'avoir beaucoup d'enfants pour n'avoir pas à regretter ceux qu'on perd?

— Hélas I non, monsieur, je ne prétends pas cela; toutes les mères me contrediraient. Ceux qui restent ne dédommagent pas de ceux qu'on pleure. Vous conviendrez pourtant avec moi que le vide est moins grand lorsqu'on en perd deux sur neuf, que lorsqu'on en perd un sur deux.

— D'accord, sous ce rapport vous avez raison; mais sous ce rapport seulement, entendez-vous, et j'aimerais mieux , moi qui vous parle ( c*e$t sans doute un jeune homme qui est à la veille de se marier) ^ j'aimerais mieux ne pas avoir d'enfant du tout que d'en avoir neuf. J'ai une cinquantaine de mille francs à moi (otii, cest un jeune homme, et un jeune homme raisonnable^ puisqu'il n'a pas dévoré ce mince capital et qu'il songe à se marier de bonne heure) ; ma femme m'en apporte cent, ma place me vaut trois ou quatre mille francs par an : avec cela nous pourrons vivre. J'ai l'intention d'avoir une fille, car j'adore les filles, et un garçon , mais rien qu'un, si ma femme le veut absolument. Là -dessus, mon cher romancier, j'ai bien l'honneur de vous saluer, et je vous engage à choisir désormais des

sujets plus conformes aux idées de vos contemporains.

— Je m'efforcerai, cher lecteur, de suivre ce conseil et de reconquérir votre estime. »

Hélas ! moi qui croyais avoir fait un livre utile, et qui me proposais de le dédier à TAcadémie fran*çaise, quoiqu'il n'ait rien d'académique, à coup sûr. Mais je me flattais que son utilité pratique plairait, aux quarante immortels, et surtout à M. X. et à M. Z. Je vois que je me suis trompé. Ces messieurs me diraient avec raison que mon but est manqué, puisque ce but était sans doute de pousser à la pro^ pagation de l'espèce. La vérité est, entre nous, que j'avais fait ce rêve. La pensée qui m'avait inspiré était une pensée analogue à celle qu'exprimaient naguère la Prusse et l'Amérique en promettant des primes d'honneur aux pères et aux mères de fa** mille qui présenteraient les produits les plus nombreux et les mieux conditionnés. Cependant je ne doute pas que les primes offertes n'aient au moins déterminé par-ci par-là de généreux efforts, tandis que je crains, à présent , que mon livre ne donne pas à la France un seul citoyen de plus. Les parents qui ont beaucoup d'enfants trouveront sans doute que j'ai raison, s'ils me lisent dans un moment où tout ira bien chez eux; mais ceux qui n'en ont qu'un ou deux, ne se rendront point à mes conseils, ce qui prouve que le moraliste se donne souvent

beaucoup de mal pour ne pas môme produire un peu de bien. Qu'importe! Les vérités démontrées ne demeurent pas moins ce qu'elles sont ; si elles ne produisent rien dans le présent, elles sont des germes pour l'avenir, et peut-être, dans un siècle ou deux, les Français ne diront-ils plus que c'est une calamité d'avoir neuf filles et un garçon.

Ainsi soit-il 1 Je ne puis mieux finir que par ce souhait pieux et entièrement désintéressé.

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