ÉPREUVES CRUELLES
J ai dit qae, quand les jours d'Âugustine avaient été en danger, les plus âgées de ses sœurs s'étaient employées à Tenvi à la veillçr^ à la soigner; mais Jeanne et Louise, les deux jumelles, s'étaient surtout signalées par leur zèle intelligent et par un dévouement que rien ne lassait. Elles avaient passé plusieurs nuits ensemble au chevet d'Augustine, car elles ne se quittaient jamais d'une minute, et le médecin avait été si content de leurs soins qu'il avait pris l'habitude, pendant quelques jours, de ne s'adresser qu'à elles seules, de les charger seules de tout ce qu'il y avait à faire. Il en était résulté pour elles un surcroît de responsabilité et de fatigue.
Une nuit, Jeanne, la plus forte des deux, quoiqu'en apparence il n'y eût aucune différence entre elles, celle du moins qui avait le plus d'initiative et qui se chargeait volontiers de penser et de vouloir pour
l'autre, Jeanne sentit un frisson glacé lui courir par tout le corps. Mais craignant, si elle se plaignait, qu'on ne Téloignât du lit de la malade, elle s'abstint même d'^en parler à sa sœur et résista en silence, pendant plusieurs jours, au mal qui l'envahissait et qui ne tarda pas à triompher de tout son courage.
Une fois alitée, elle ne se releva plus. On ne s'était as rendu compte du danger qu'elle courait, on croyait encore que ce n'était qu'une indi^osition passagère, lorsque des symptômes effrayants se manifestèrent, et/ au bout d'une semaine, elle était morte.
La stupeur dont fut frappée la famille fut si profonde qu'elle suspendit presque les larmes. M. et Mme Colinet n'avaient jamais perdu d'enfants ; on n'était point familiarisé dans la maison avec la mort, et le malheur était irrévocablement accompli qu'on semblait encore en douter. Les plus jeunes filles surtout s'obstinaient dans ce doute. Puis l'immobilité du cadavre chéri, le désespoir de leurs parents, les apprêts funèbres et la triste cérémonie achevèrent de les convaincre et de les initier. Mais hélas 1 ce n'était point assez, et la leçon cruelle devait leur être répétée.
On avait eu bien de la peine à arracher la pauvre jeune Louise de ce corps inanimé qu'elle regardait comme Ja moitié d'elle-même, et, quand il s'était agi de l'emporter, elle avait demandé, avec des
cris déchirants, qu'on lui permît de l'accompagner jusqu'au cimetière. Elle voulait, disait-elle, voir la place où Ton mettrait sa sœur, elle voulait jusqu'au bout escorter vivante celle qu'elle n'espérait pas sitôt rejoindre morte. Mais elle portait déjà en elle les germes de la même maladie, et, la douleur aidant, le dénoûment ne fut pas moins prompt : Louise ne survécut à Jeanne que de huit jours.
Ce fut un bonheur pour elles de mourir ensemble comme elles étaient nées ; mais, pour celle qui avait eu assez de lait pour les nourrir et qui n'eut pas assez de larmes pour les pleurer, ce double coup fut horrible. Jeanne et Louise étaient adorées de leur mère. Elles avaient su, toutes petites, s'oublier, s'effacer, pour ne s'occuper que des autres; elles étaient si naturellement bonnes, elles rendaient service d'un air si modeste, avec si peu d'éclat, qu'une mère seule pouvait les apprécier et que leurs sœurs ne comprirent ce qu'elles valaient que lorsqu'on les eut perdues sans retour. Puis, de toute la famille, c'étaient elles qui rappelaient exclusivement leur père par les traits , par le teint, par la voix, par la façon d'être et de parler. Aux yeux de Mme Colinet, Jeanne et Louise étaient charmantes. Hélas, elles semblaient charmantes aux indifférents eux-mêmes, du moins à ceux qui admettent plus d'un genre de beauté, et qui ne proscrivent pas l'humble bouton d'or au profit de la rose éclatante.
Une seule personne peut-être fut au niveau de la mère en ces tristes circonstances, ce fut la tante Loriot qui, pour pleurer sans bruit, n'en pleura que plus longtemps et plus amèrement, surtout quand elle n'était point observée. Quoiqu'elle témoignât une égale tendresse à tous les enfants de son neveu, la vieille demoiselle avait toujours eu, au fond du cœur, une préférence pour les jumelles, et c'était bien naturel, puisqu'elles étaient plus particulièrement, en quelque sorte, le sang de son sang et la chair de sa chair.
Je me, trompe pourtant, quand je dis que sa douleur fut la plus forte après celle de Mme Colinet ; celle d'Augustine la dépassa, parce qu'il s'y joignait un remords.
Augustine s'accusait en secret d'être la cause directe de la maladie de ses deux sœurs. Elle était revenue peu à peu à la vie et à la santé; mais elle semblait ne reprendre des forces que pour s'abandonner aux idées les 'plus sombres, et elle se trouvait plus à plaindre elle-même d'avoir échappé à la mort qu'elle ne plaignait ses sœurs d'en avoir été frappées.
Cette maison, jadis si gaie, était donc tout entière plongée dans le deuil, et, au milieu des peines présentes, une troisième catastrophe couvait pour l'avenir.
M. et Mme Gorenflot auraient bien voulu ap-
porter quelque adoucissement au chagrin de Prosper et de sa femme, distraire leurs petites-filles. La mort a cela de bon qu'elle resserre encore les liens de famille entre ceux qui survivent. Mais M. et Mme Gorenflot avaient trop ressenti eux-mêmes les pertes qu'on avait faites, pour être dans les premiers temps de bien habiles consolateurs, et, s'ils afiTectaîent le calme et la résignation, lorsqu'ils allaient au pensionnat, ils s'en dédommageaient chez eux en soupirant à leur aise et en rappelant toutes les qualités des chères petites défuntes. Mme Gorenflot (voudra-t-on le croire?) était encore moins raisonnable que son mari.
Un jour qu'ils achevaient de dîner, et ils n'avaient pas mangé grand'chose, car la conversation n'avait roulé que sur ce triste sujet, elle dit tout à coup en faisant un retour sur la situation de sa fille et de son gendre :
«Par bonheur encore qu'il Jeur en reste sept, sans compter le garçon I
— Que se^ions^îous devenus, ma bonne, ajouta , naïvement le vieillard, si Charlotte n'avait eu que deux enfants? »
La grand'mère baissa la tête, et, pour la première fois, elle remercia Keu vaguement, sans trop s'en rendre compte, mais enfin elle le remercia d'avoir accordé une famille nombreuse à sa fille.