L'ARRIVÉE DE M. GUILLAUME
Une semaine s'écoula. Le prince de Valberg venait tous les jours au château, après son déjeuner, pour assister aux répétitions du Caprice et pour répéter lui-même un duo qu'il devait chanter avec Elina. Celle-ci trouvait que leurs voix s'accordaient admirablement ; lui trouvait, de son côté, qu'il ne chantait avec personne aussi bien qu'avec elle, mais il était surtout de plus en plus ravi de l'aisance qu'elle déployait en jouant la comédie. Il était jaloux du sous-préfet, il aurait voulu remplir le rôle de M. de Chavigny, malgré la rigueur du dénoûment; il le disait tout bas à la comtesse, qui en riait aux éclats, au risque de faire manquer son entrée à César Briquet et de provoquer des chuti énergiques de la part dlsidore, qui était à la. fois directeur et souffleur. La comtesse avait eu l'art de persuader à Mme Saugeon et à sa fille qu'elle était parfaitement dans leurs intérêts. Elle leur avait donc
conseillé de ne rien précipiter, de ne point se jeter à la tète du prince, de s'en rapporter à elle, et de la laisser le conduire en douceur où on désirait l'amener. Elle savait ce qu'il fallait lui dire, elle savait comment il fallait le prendre. Aussi Elina, au lieu de redouter la présence de Gibrielle, s'arrangeait maintenant pour l'avoir toujours auprès d'elle quand le prince était là, croyant irriter encore par les obstacles l'amour qu'elle inspirait. MmeSaugeon et sa fille auraient été fort surprises, pour ne pas employer un autre mot, si elles avaient pu se douter que leur excellente amie, bien loin de les servir, travaillait en sous-œuvre pour son propre compte, qu'elle disait au prince qu'il serait bien bon d'épouser cette petite Elina, que cela n'était pas nécessaire du tout, et qu'enfin elle éteignait avec soin l'une après l'autre toutes les lueurs d'amour pur qui apparaissaient dans l'âme du jeune homme. Mais comment Mme Saugeon aurait -elle eu le moindre soupçon? Mme Saugeon savait que cette chère Gabrîelle avait tous les matins des rendezvous mystérieux dans certaine cabane de pêcheur. Pouvait-elle deviner que, depuis deux jours, c'était au prince lui-même qu'on donnait ces rendez-vous, et qu'il y avait été attiré l'avant-veille sous prétexte de confidences importantes? Mme la comtesse d'Heudicourt était de ces femmes comme il y en a malheureusement quelques-unes, qui trouvent que le plaisir a plus de prix lorsqu'il est assaisonné d'une bonne trahison.
Mais laissons les sourdes intrigues, les habiles
manèges, les secrètes ambitions, pour.nous occuper de ce qui se passe au grand jour! On vient d'apporter de la ville une dépêche électrique; tout le château est en émoi, la répétition est interrompue. M. Guillaume arrive, on attend le soir même Mi Guillaume et sa suite! M.Guillaume ne vient jamais au château d'A.... que bien accompagné; il aime le monde, il aime le bruit et l'agitation d'une joyeuse cohue; mais il faut toujours que sur le fond banal se détachent quelques figures de connaissance. Mme Saugeon,qui, de longue date, est au fait de ses goûts, mande bien vite auprès d'elle Isidore Leblond et César Briquet ; elle charge celui-ci de veiller au temporel, c'est-à-dire de s'entendre avec le pâtis-sier, avec le glacier, avec le fleuriste, avec tous les fournisseurs, et prie celui-là de s'occuper du spiri* tuel, c'est-à-dire d'annoncer à voix basse l'arrivée du haut personnage, de prévenir quelques dames qui grillent du désir de le voir, d'inviter lord un tel et lady une telle, enfin de recruter les danseuses les plus élégantes et les danseurs les plus convenables. Il doit y avoir, le lendemain mardi, un* grand dîner de cinquante couverts, le mercredi une grande soirée avec bal et comédie, le jeudi une grande excursion champêtre, le vendredi un grand concert avec bal encore, p.our se délasser ; le samedi. «.. M. Guillaume ne restera sans doute au château qu'une dizaine de jours, il faut donc employer ces dix jours-là le mieux qu'il sera possible. • Vers le soir, à l'heure où le soleil se couche ma-
jestueusement dans son lit humide, trois voitures à deux chevaux, ayant chacune postillon en tête, entrent dans la cour d'honneur. Mme Saugeon ellemême, avec sa fille, le comte, la comtesse et Isidore, descend au-devant de ses nouveaux hôtes. César Briquet aide aux domestiques^ à ouvrir les portières. Dans la première voiture sont quelques messieurs que Mme Saugeon accueille avec sa cordialité banale, mais sans honorer aucun d'eux d'une déférence particulière; dans la seconde est M. Guillaume avec un jeune homme, son secrétaire intime, dit-on tout haut, son fils, dit-on tout bas, et un fils qui lui est plus cher que les enfants légitimes qu'il possède; enfin dans la troisième se trouvent un monsieur jeune encore et d'un extérieur des plus agréables, une dame fort jolie, avec de longs cheveux blonds et des yeux bleus, et une toute jeune personne, presque une enfant, un bouton à peine ouvert., une rose qu'on devine : ce sont M. et Mme d'Aimery et leur fille, les meilleurs amis de M. Guillaume. Mme Saugeon tend familièrement la main au principal personnage .et à son secrétaire, et salue M. et Mme d'Aimery avec une nuance de respect qui ne peut échapper à l'observateur.
Mais M. Guillaume? me direz-vous. Parlez-nous de M. Guillaume. Quel est- il? que fait-il? comment est-il? Oh! je me garderai bien de faire son portrait, car vous chercheriez aussitôt quel nom vous pourriez mettre au bas, et le hasard, qui est malin, vous ferait tomber sur celui de quelque pçrsonnage auquel je n'aurais pas du tout pensé. Je me gar-
derai aussi de vous dire quelle position sociale il occupe, de peur de donner lieu à de malignes et injurieuses interprétations. M. Guillaume n'est donc ni général, ni maréchal, ni député, ni sénateur, ni banquier, ni académicien, ni ministre, quoiqu'il puisse réunir en lui trois ou quatre de ces qualités. Parti d'assez bas, il est arrivé assez haut. Vous avez pu le connaître, il y a une trentaine d*années, étudiant en droit, logé au sixième étage, mal vêtu, mal nourri, mais plein de volonté et d'ambition, puis bientôt clerc de notaire ou simple commis. 11 a dû sa fortune et ses succès à son intelligence, à son audace prudente, à ses efforts sourds et incessants, à quelques circonstances heureuses, et peut-être aussi au soin qu'il a eu de se débarrasser à temps de certains scrupules dont le poids vous gêne et vous attarde dans cette course haletante qui mène aux sommets. Il est plutôt remarquable par le bon sens que par l'esprit; il ne daigne pas, d'ailleurs, être spirituel. Il parle peu, écoute beaucoup, même lorsque ce n''e$t pas à lui qu'on s'adresse ; il connaît les hommes et ne s'en vante pas, il les connaît surtout par leurs vilains côtés, il les croit tous guidés par leur seul intérêt, il les méprise, mais, en revanche, il ne s'estime pas lui-même. Il n'est pas incapable pourtant d'un bon mouvement : si désolée, si ravagée par la vie qu'ait été cette riche et forte nature, il y pousse encore par-ci par-là quelques fleurs. Mais aussi que d'espacés arides! quels endroits sombres! quelles solitudes mornes! Passons, passons. Ce n'est pas
rinstant de nous aventurer dans les ténèbres intérieures, nous n'avons à voir pour le moment que l'apparence. Tel qu'il est, M. Guillaume est un de ces hommes éminents et enviables tomme notre époque en a produit plusieurs. Je n'ai pas prétendu vous offrir en lui un être exceptionnel : J'ai voulu créer un homme à l'image de ceux que Dieu a faits, je me trompe, à Timage de ceux qu'a faits la civilisation moderne. Je ne reproduis pas ce que j'ai vu; j'invente à l'aide des éléments que m'a fournis la réalité, et je veux même qu'on la reconnaisse dans mes fictions, cette réalité que je respecte. Enfin, je serais désolé que M. Guillaume ressemblât â quelqu'un, mais je ne voudrais pas non plus qu'il ne ressemblât à personne.
M» d'Aimery forme avec son ami le plus parfait contraste. Rien, sur cette figure heureuse et épanouie, rien qui accuse, comme sur l'autre, les desseins profonds, les ambitions fiévreuses, les volontés fortes. M. d'Aimery n'a cueilli de la vie que les plaisirs. Possesseur d'une jolie fortune qu'il a encore augmentée dans ces derniers temps par d'habiles spéculations, il ne s'est jamais épargné les jouissances du luxe, et, grâce à une philosophie qui commence à devenir d'un usage un peu trop général, il n'a jamais été retenu par des scrupules de morale ou de convenance. Il a fait beaucoup pour le monde, qui s'est montré, en revanche, fort indulgent pour lui. Son charmant hôtel des Champs-Elysées est le rendez-vous d'une société un peu mêlée sans doute, mais gaie, amusée et amusante, corn-
posée d'artistes, de grands seigneurs et de quelques dames du haut parage qui ont presque rompu avec la bonne société, mais qui ne font pas encore partie de la mauvaise. M. d'Aimery aime les arts, et surtout la sculpture. Il possède quelques statues du plus grand prix. On l'a beaucoup blâmé, derrière son dos, d'avoir introduit et logé chez lui un jeune * sculpteur de bonne naissance , du reste, et assez riche pour se livrer tout entier à ses goûts, qui ne quitte pas Mme d'Aimery, qui la conduit au bal, qui enfin passe sa vie avec eux. La médisance n'a pas manqué de s'exercer sur cette cohabitation anomale ; mais, comme il y a déjà cinq ou six ans que cela dure, on n'en parle plus, la liaison est acceptée. M. d'Aimery, de son côté, n'a pas été sans se permettre, pour son propre compte, certaines licences qu'on a de même généralement désapprouvées d'abord, et sur lesquelles ensuite on a fermé les yeux. Ainsi on l'a vu recevoir à sa table et emmener avec lui au théâtre, en compagnie de sa femme et du jeune sculpteur en question, une petite princesse polonaise sur laquelle, malheureusement, il n'y avait plus rien à dire. Cette liaison a été suivie de plusieurs autres qui se sont produites au jour dans les mêmes conditions. En ce moment il honore d'attentions toutes particulières une certaine Mme de Blancheville, moitié femme du monde, moitié femme de lettres, qui a daigné écrire un vaudeville pour le théâtre du Palais-Royal, et qui avait précédemment publié un volume de poésies intimes dont on avait fort vanté la sincérité et Tau-
dace. Mme d'Aimefy s'est liée très-étroitement avec Mme de filaacheville, d'autant plus que Mme de Biancheville est une des femmes les plus aimables et les plus spirituelles de Paris.
On aurait tort de croire, d'après ce rapide aperçu, et en en tirant la conséquence la plus naturelle, que * Mme d'Âimery soit une de ces lionnes, comnie il y en a tant, qui marchent le front haut à travers les situatioAS les plus.... singulières. Non, Mmed'Âim^ry est une charmante femme , pleine de tact, d'esprit, de réserve même, tenant à merveille un salon, dirigeant avec grâce une conversation polie, ne permettant pas qu'on risque devant elle un seul mot hasardeux. Cela est étrange, cela est ainsi. Gomment expliquer cette contradiction évidente entre le fond et la surface? Je crois, pour moi, que Mme d'Âimery ne se rend pas bien compte ellemême de la vie qu'on lui a faite ; je crois qu'elle ne juge pas comme nous ce qu'il y a sous ce vernis d'élégance qu'elle applique sur toute chose. Elle a aimé passionnément son mari, a été passionnément aimée de lui ; puis elle a pris insensiblement l'habitude de se laisser diriger en tout par ce guide facile , elle s'est conformée à ses idées, à ses sentiments, et n'a plus eu enfin d'autre boussole.... Quoi qu'il en soit, même sans être Mme Saugeon, et malgré ce que je vous ai dit, il est impossible de ne pas éprouver à première vue pour Mme d'Aimery je ne sais quel respect sympathique.
Gomment, néanmoins, dans l'atmosphère chaude et quelque peu viciée de l'hôtel d'Aimery, a pu
croître, grandir, s'épanouir cette fraîche jeune fille qui semble vouloir se dérober aux regards et qui se presse contre sa mère? Mlle Suzanne vient d'atteindre ses dix-sept ans. Elle est de taille moyenne, ni brune, ni blonde, des yeux.... Je ne veux pas vous faire son portrait en ce moment, car je serais forcé de me hâter, et je préfère vous la peindre à loisir, avec tout le soin, avec tout Tamour que met un artiste à reproduire le plus attrayant modèle. Qu'il vous suffise de savoir qu'elle joint à la beauté ce charme indéfinissable qui séduit au premier abord et qui captive. Tenez, on l'a vue à peine et déjà Isidore Leblond, qui n'est pas pourtant des plus inflammables, a fait un mouvement pour la regarder, et voilà qu'il n'en peut plus détacher ses yeux.
Mlle Suzanne a été élevée à la campagne par sa grand'mère maternelle, Mme la marquise de Saint- Preuil. Mme de- Saint- Preuil était, dans sa jeunesse, une des femmes les plus aimables et les plus mondaines de Paris. Devenue veuve à moins de quarante ans, elle changea brusquement d'allure, se retira du tourbillon des fêtes et des plaisirs, à la grande surprise de ses amis qui croyaient qu'elle n'avait pas beaucoup de raisons pour regretter son mari, et, après avoir marié sa fille, qui n'avait pas dix-huit ans, au jeune et brillant Robert d'Aimery, qui n'en avait pas vingt-cinq, elle alla s'ensevelir en Normandie dans un vieux château de famille qu'elle n'avait point revu depuis son enfance. Le bruit courut qu'elle s'était jetée dans la dévotion . Le fait est qu'elle
avait été touchée de la gr&ce divine; mais, contrairement à rhabitude des personnes qui passent tout à coup d'un extrême à l'autre, elle sut garder une sage mesure et se préoccupa beaucoup plus de vivre chrétiennement que de se conformer à une foule de petites pratiques qui ne sont pas précisément nécessaires au salut de l'âme. Elle eut la bonne fortune de rencontrer, dans le curé de son village, un homme d'un cœur excellent, d'un esprit élevé, qui avait aussi connu le monde, qui ne le regrettait pas non plus, et qui lui fut d'un grand secours pendant ces premières années de retraite, les plus longues et les plus pénibles à traverser.
Il avait été convenu entre elle et sa fille que celleci lui confierait son premier enfant, aussitôt qu'il n'aurait plus besoin de la nourrice. Mais Mme d'Aimery ne put si vite tenir sa promesse ; il lui en coûtait trop de se détacher de sa chère petite Suzanne, et il fallut que de nouveaux sentiments vinssent se jeter à la traverse de ses sentiments maternels, il fallut un concours de considérations de toute sorte pour la décider à laisser enfin, avec quel déchirement de cœur! l'adorable mignonne au château. Mais quelle joie, ce jour-là, pour la marquise ! Un autre soleil sembla se lever sur sa vie. Elle se dévoua à sa petite-filte avec la tendresse d'une jeune mère, et, quand il n'y eut plus seulement à s'occuper du cœur de l'enfant, quand il fallut former et orner son esprit, elle ne voulut encore s'en rapporter qu'à elle-même; elle s'arma de courage et de patience, se remit à étudier avec
ardeur et n'eut recours à aucune personne étrangère, excepté à son curé pour les leçons de mathématiques. Quelle institutrice qu'une femme qui a connu et aimé le monde, qui y a brillé comme une reine et qui Ta quitté volontairement pour aller vivre dans la solitude et y faire le bien sans éclat! Aussi. la jeune Suzanne devint-elle, entre les mains de sa grand'mère, plus charmante encore qu'elle n'était sortie des mains de Dieu : la beauté morale resplendit à travers la beauté physique et la compléta. M. d'Aimery, qui venait de loin en loin surveiller les progrès de l'éducation, se prit bientôt pour sa fille d'admiration et d'enthousiasme, et elle n'avait pas quinze ans qu'il songeait déjà à la marier. La marquise, effrayée, intercéda pour un délai. Tout ce qu'elle put obtenir, ce fut qu'on attendrait que sa petite-fille eût ses dix -sept ans accomplis. Mais l'heure fatale sonna enfin, on arracha Suzanne des bras de son aimable grand'mère, on l'emmena à Paris, triste de ce qu'elle perdait, joyeuse de ce qu'elle retrouvait, souriant à cet horizon plus large qui s'ouvrait devant elle.... Et aujourd'hui ses parents l'amènent à X.... moins pour y prendre des bains que pour lui faire voir de nouveaux visages, pour l'initier à de nouveaux plaisirs; et ils ont consenti à faire un séjour chez Mme Saugeon, par condescendance pour M. Guillaume qui a été le parrain de Suzanne, et qui veut bien reporter sur elle un peu de la pure et délicate amitié qu'il a vouée depuis longues années à Mme d'Aimery.
Mais, pendant que nous jetioiis un rapide coup d'œil sur le passé des nouveaux venus, tout le monde est entré dans le salon , e^jicepté César Briquet qui n'y entre que quand on l'appelle; on a échangé quelques paroles, et M. Guillaume n'a pas tardé à prier Mme Saugeon d'indiquer à ses hôtes les appartements qu'elle leur destine.
Il n'est pas nécessaire que je vous décrive les fêtes qui se succédèrent dès lors sans interruption au château d'A..., l'empressement de la ville et des étrangers , l'émerveillement des jeunes ladies , les brigues pour obtenir des invitations, le triomphe de ceux-ci et le désespoir de ceux-là. Je n'ai pas non plus à vous raconter les familiarités de Mme Saugeon, les propos un peu vifs de la comtesse d'Heudicourt, les niaiseries de M. le comte, les balourdises de César Briquet , enfin la gaieté et l'entrain de tous les convives, et la nécessité où fut trop souvent Mme d'Aimery de faire coucher sa fille avant souper. Qu'il vous sufflse de savoir que le succès d'Elina dans le Caprice fut aussi complet qu'on devait l'espérer, qu'elle joua le rôle presque aussi légèrement que Mlle Brohan de la Comédie-Française, qu'elle eut des éclairs d'esprit, des hardiesses, des mots, des sourires qui ravirent l'auditoire, mais qu'elle en voulut beaucoup à César Briquet pour les effets de rire qu'il avait produits, effets dont l'ironie plutôt que l'admiration avait, à coup sûr, fait les frais.
Néanmoins, l'enthousiasme du prince -de Valberg pour la séduisante actrice n'eut plus de bornes à
partir de cette représentation. On remarqua qu'il avait rompu ses gants à force de l'applaudir. Les éloges qu'il vint lui prodiguer après la chute du rideau furent certainement les plus expressifs et les plus flatteurs qu'elle recueillit, quoique M. Guillaume lui-même eût daigné y joindre les siens. Le prince déclara en quelque sorte publiquement, ce soir-là, l'amour dont il avait tant de fois entretenu Elina dans le tête-à-tête. Les malignes insinuations , les secrets coups de patte de la comtesse n'y purent rien : bien loin de l'écouter, il eut l'impertinence d'oublier qu'elle lui avait donné rendez*vous pour le lendemain dans la mystérieuse cabane, et il ne bougea presque plus du château. Il y déjeunait, il y dînait, soi-disant pour jouir de la société de M. Guillaume, qui avait été l'ami de son père ; mais ce prétexte n'abusa personne. Le bruit du prochain mariage de Mlle Saugeon avec le prince de Valberg commença à voler de bouche en bouche. Elina triomphait ; la comtesse partageait en apparence la joie de ce triomphe auquel elle avait si puissamment contribué, disait- elle; Mme Saugeon elle-même, quoique son expérience lui murmurai encore à l'oreille qu'il ne faut croire à ces bonheurs-là que lorsqu'ils sont accomplis, Mme Saugeon ne pouvait plus se défendre d'une orgueilleuse exaltation à ridée que sa fille était recherchée par un prince.
C'est dans ces dispositions qu'elle crut devoir s'ouvrir tout entière à M. Guillaume. Celui-ci se mit à rire; mais, comme elle prit son sérieux, il chan-
gea de note et la pria de s'expliquer clairement. Ce mot clairement la choqua encore davantage. Elle monta sur ses grands chevaux.
« Je ne vois pas pourquoi, mon cher, s'écriat-elle, je ne vois pas pourquoi j e refuserais au prince la main de ma ûlle, s'il me la demandait.
— Assurément. Mais je doute fort qu'il vous la demande.
— Pourquoi ne me la demanderait-il pas? Il en est fou 1 cela saute aux yeux.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûre.
— G est différent.
— Je ne suis pas femme à me bercer de chimères, et, pourvu que vous m'approuviez, je réponds du succès.
— Je vous approuve.
— A la bonne heure! Ma fille sera princesse. »• Deux jours après, au moment où Amédée de Val-
berg arrivait au château pour une excursion à cheval qu'avait projetée Elina, M. Guillaume, qui se promenait seul dans le parc, vint à sa rencontre et lui proposa de faire un tour avec lui, ces dames n'étant pas encore prêtes. Le jeune homme accepta. Il avait beaucoup de respect et de déférence pour M. Guillaume. Ils causèrent pendant environ cinq minutes de choses qui n'avaient pour eux que peu d'intérêt et qui, par conséquent, n'en auraient pas du tout pour nous. Puis, quand ils furent assez loin du château, M. Guillaume, s'arrétant tout à coup, dit à Amédée :
« Songeriez -VOUS déjà à vous marier, par hasard? »
Cette brusque question déconcerta le jeune homme.
« Mais, oui, j'y songe, balbutia- t-il après un court silence, et je voulais justement vous consulter...*
— Ne me consultez pas, je vous prie! Sur de pareils sujets on ne demande des avis que pour ne pas les suivre. Vous êtes libre; d'ailleurs, entièrement libre. Seulement vous êtes jeune encore.
— Mon père m'a recolnmandé, en mourant, de me marier de bonne heure.
.— Je le sais.
— Et il ne m'a imposé pour toute condition que de faire chpix d'une femme bien constituée.
— Bien constituée ? Comment l'entendez-vous ?
— Mais j'entends une femme bien portante, bien conformée, enfin une femme jouissant d'une santé parfaite.
— Cela ne suffit pas. Il faut autre chose encore pour qu'une femme soit bien constituée. Le moral, par exemple, entre pour beaucoup dans la constitution. Je suis persuadé que vous ne ferez rien dont votre père aurait à rougir, s'il vivait. Il m'a rendu de nombreux services dans un temps où je n'avais guère d'amis, et cela m'engage à vous rappeler aujourd'hui, en son nom, que vous ne devez pas compte de votre choix qu'à vous seul.
— La personne à laquelle je pense....
— Je ne veux pas la connaître. A votre âge, une
folie est si vite faite! Réfléchissez. Comparez du moins. Ce n*est point un conseil vertueux que je vous donne, c*est un conseil prudent. Il y a ici même une jeune fille qui me parait avoir été créée et mise au monde exprès pour vous.
— Une jeune fille?...
— Mlle d'Aimery,
— Je l'ai à peine remarquée.
— Eh bien I mon cher ami, remarquez-la. Mais j'aperçois Ëlina qui'vous appelle du balcon en agitant son mouchoir. Vous êtes son cavalier servant, son préféré, à ce que je vois. Compliments sincères.»
Ces dernières paroles produisirent tout l'effet qu'en espérait M. Guillaume. Amédée ne revit point El(pa telle qu'il la voyait depuis huit ou dix jours ; il continua de la trouver très-désirable comme maîtresse, mais il commença à penser qu'il était impossible qu'elle devînt sa femme.
Elle était pourtant fort à son avantage avec sa longue amazone de drap vert et son chapeau de feutre gris autour duquel s'enroulait une plume blanche. Elle n'avait pas de peine à éclipser les dames qui l'entouraient, et qui étaient, comme elle, en costume de cheval, la comtesse d'Heudicourt, la baronne Hocart et Mme Milo, les deux petites demoiselles Tourangeau, et deux folâtres jeunes misses en spencer de velours rouge.
Mais, malheureusement, il y avait là pour Ëlina une rivale plus redoutable que toutes les lionnes, que toutes les tigresses de la fashion, une jeune ûlle simple, pure, naïve, et qui ignorait encore elle-
même à quel point elle était charmante. Suzanne d'Aimery, vêtue de sa longue robe de drap noir, un petit chapeau noir sur la tête et un léger voile vert rejeté sur le côté; Suzanne d'Aimery, s'appuyant au bras de sa mère et se cachant, pour ainsi dire, k son ombre, Suzanne d'Aimery aurait fait en ce moment, par sa pose gracieuse et naturelle, la joie du photographe chargé de fixer sur le verre cette scène de départ.
Son père, l'aimable gentilhomme, voulant luimême la mettre en selle, se tenait près d'elle et lui parlait en riant, et aussi Isidore Leblond, qui, à la grande surprise, à la grande indignation d'Ëiina, prodiguait à Mme et à Mlle d'Aimery des égards et des attentions dont on ne l'eût jamais cru capable. Il s'était, du reste, conduit ainsi avec ces dames dès le jour de leur arrivée. Mlle Saugeon, qui jetait de loin sur ce groupe un regard malveillant et ironique, ne put s'empêcher de tressaillir en voyant le prince, qu'elle avait appelé, s'arrêter tout surpris et tout interdit à l'aspect de la jeune Suzanne.
Quand tout le monde fut à cheval (ils étaient environ une vingtaine, sans compter M. Guillaume et Mme Saugeon, qui restaient ce jour-là au logis), Mlle Elina prit la tête et partit au galop, accompagnée de presque tous les hommes de la bande. Les jeunes Anglaises, les demoiselles Tourangeau, Mme Hocart et la comtesse s'efforcèrent de les suivre. M. Hocart ne quitta point Mme Milo, qui avait fort peur à cheval. Quant à M. et à Mme d'Aimery, ils mirent leurs chevaux au pas de celui de leur fille,
qui était excellente écuyère et qui n'était point poltronne, mais qui n*aimait pas non plus à faire parade de son habileté et de son courage. Isidore Le> blond se tint près d'eux pendant toute la promenade, et le prince de Valberg revint plusieurs fois en arrière pour échanger quelques paroles avtec Mme d'Aimery. Quoiqu't)n se fût beaucoup amusé, de l'avis de tout le monde, Elina était, en rentrant, d'une humeur massacrante, et ne put tout à fait le dissimuler. Elle espérait prendre sa revanche le soir môme. Il y avait bal au château, et on lui avait justement envoyé de Paris une toilette délicieuse, une toilette qu'elle avait rêvée elle-même et qu'on avait réalisée au gré de ses vœux. Malheureusement encore, Suzanne d'Aimery, avec une simple robe blanche et sans la moindre fleur au corsage ou dans les cheveux, produisit un effet dont toutes les autres dames furent on ne peut plus choquées. Remarquée par le prince de Valberg, elle le fut bientôt de chacun. La timide violette apparaissait maintenant dans tout son charme : une main mystérieuse avait soudaiti écarté les feuilles qui la dérobaient aux yeux. Aussi comme on l'entoura, comme on la fêta, comme on vint l'inviter de tous côtés, comme on dit au père et à la mère ce qu'on n'osait lui dire à elle-même! Le prince dansa avec elle. Il éprouva alors ce qu'il n'avait jamais éprouvé, un sentiment qui précède l'amour, et qui, plus tard, le complète, le respect de la femme. Il fut troublé, remué jusqu'au fond de l'âme ; il ne céda point à un entraînement qu'il avait déjà subi plus d'une fois : il fut subjugué.
vaincu malgré lui.... Isidore Leblond, qui les observait, comprit avec une vague terreur qu'il avait ou qu'il aurait bientôt un rival. Ainsi la charmante enfant avait allumé à son insu deux grandes passions peut-être, et la pudeur, la simplicité, l'innocence avaient été ses seules armes, armes primitives , mais terribles, et qui seront toujours plus fortes contre un homme, quel qu'il soit, que toutes les mines, toutes les hardiesses, toutes les ruses et toutes les roueries de nos demoiselles accomplies. Elina dévorait sa rage en silence. Elle n'avait point encore assez d'empire sur elle-même pour cacher toutes ses impressions, et sa bonne amie la comtesse d'Heudicourt, qui prenait un malin plaisir à la voir ainsi tourmentée, ne manqua pas d'enfoncer encore le fer dans la blessure en lui faisant remarquer toutes les distractions du prince. Il oublia une valse que lui avait réservée Elina et resta assis, pendant qu'on la jouait, à côté de Mlle d'Aimery. Il avait été convenu le matin entre lui et la fière ama- ■ zone, qu'ils fermeraient le bal ensemble, et, à peine les dames d'Aimej y se furent-elles retirées , qu'il s'éclipsa aussi sans prendre congé.
Mlle Saugeon, stupéfaite, le suivit des yeux et n'osa le retenir. Elle était folle d'humiliation et de jalousie. Elle évita sa mère et la comtesse, s'enfuit dans sa chambre, et, au bruit des dernières notes de Forchestre, se mit à réfléchir douloureusement. Ainsi, le rêvf qu'elle avait fait ne serait jamais qu'un rêve; la fortune, le rang, l'époux qu'elle croyait tenir lui échappaient!
Elle maudit l'arrivée de M. Guillaume et de ses amis, elle arracha avec désespoir les fleurs qui la paraient, et ce fut à travers les larmes les plus amères qu^elIe eût encore répandues, qu'elle vit raurore dissiper la nuit et le soleil succéder à Taurore. Elle reprit pourtant un pfeu de courage en se rappelant que les d'Aimery ne devaient plus rester que deux jours au château, et elle se dit qu'elle aurait beau jeu, lorsqu'ils seraient partis, pour regagner le terrain qu'elle avait si brusquement perdu.
Mais cette dernière espérance ne tarda point à lui être enlevée. Le jour même du départ de la famille d'Aimery, à l'heure où le prince arrivait d'ordinaire au château, un courrier, dépéché de la ville, apporta une lettre à M. Guillaume. Amédée de Valberg mandait à celui-ci qu'une affaire urgente le rappelait à Paris, et qu'il le priait de vouloir bien l'excuser auprès de ces dames. Pas un mot de plus, pas la plus simple allusion à son amour. Le sansgêne d'un tel procédé ajoutait encore à la honte d'être quittée. Le prince se fùt-il conduit ainsi avec Mlle d'Aimery, si Mlle d'Aimery eût été, en pareille occurrence, à la place de Mlle Saugeon ? Ëlina mesura, pour la première fois peut-être, la distance qui la séparait de certaines jeunes filles, et elle en conçut contre la société et surtout contre les hommes une irritation qui devait porter ses fruifs*
Vers le soir, comme elle se trouvait seule avec la comtesse, celle-ci lui dit : *
« Je gagerais, chère belle, que le Grand vizir n'a
pas été tout à fait étranger au brusque départ du prince Charmant.
— Vous croyez? fit Eliqa en relevant la tête.
— Je vous dis que je le gagerais.
— Mais encore, qu'est-ce qui vous le fait supposer?
— Je les ai vus causer assez longtemps ensemble dans le parc, le jour de notre cavalcade, et c'est à partir de ce jour que votre étoile a pâli*
— Je vous remercie de ce bon avis, ma chère Gabrielle. Je sais que M. Guillaume^^ne m'a jamais beaucoup aimée; je crois même qu'il me déteste^ et je vous avoue que je suis lasse des ménagements qu'on me force k garder avec lui. Mais, si j'étais sûre que, dans un intérêt quelconque, il eût travaillé à détacher de moi le prince.de Valberg, je vous jure que je jetterais le masque et qu'il pourrait se repentir cruellement de s'être mêlé de ce qui ne le regardait pas. J'ai justement en mains la meilleure des vengeances....
— C'est charmant I quelque bonne noirceur. Contez-môi donc cela.
— Non, ma chère, je ne vous conterai rien, car je vous préviens que j'ai ouvert les yeux, et je me défie presque autant de vous que de M. Guillaume.
—En vérité I» s'écria la comtesse avec un bruyant éclat de rire que répéta deux fois l'écho du rivage.
Les plaisirs reprirent de plus belle au château d'A..., favorisés toujours par un temps superbe. Aux fêtes de l'été succédèrent les fêtes de l'automne.
Mme Saugeon, qui avait été un peu contrainte par la présence du prince ef de la famille d'Aimery, retrouva bien vite sa verve accoutumée et n*eut pas Tair de songer à l'échec qu'avait essuyé sa fille. Le baron Hocart, la baronne et Mme Milo» ses intimes, n'étaient point du tout collets-montés ; la comtesse d*Heudicourt était, comme nous savons, fort divertissante à souper ; on avait, de plus, César Briquet, dont on se donnait le spectacle dans les moments perdus» Enfin, on s'amusa beaucoup, mais beaucoup. Le comte d*Heudicourt déclara, dans un de ses accès de loquacité, qu'il était enchanté de son séjour à X..., qu'il y reviendrait Tannée suivante, et M. Guillaume, tout ragaillardi, ne se fit pas prier pour prendre le même engageaient envers son aimable hôtesse.
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