UN GRAND MARIAGE
M. d'Aimery devait se rendre à Bade, où quelques' amis, quelques artistes lui ^avaient donné rendezvous, et il avait été convenu que Mme et Mlle d'Aimery profiteraient de cette absence pour aller passer un mois en Normandie auprès de la marquise. Avec quelle joie pure encore de tout regret Suzanne revit sa chère grand'mère et cette belle terre de Saint- Preuil, où s'était écoulée son enfance! Avec quel empressement naïf elle visita toutes les chambres du château, les coins du parc qu'elle préférait, les vastes pâtures pleines de pommiers, et les chaumières où elle avait si souvent porté des secours aux malheureux, et Téglise, et le presbytère !
Une douce surprise l'attendait en ce dernier endroit; elle n'y trouva pas seulement son bon vieux curé, elle y trouva la nièce de celui-ci, charmante jeuBe fille qui venait chaque année passer six semaines auprès de son oncle. Suzanne d'Aimery et
Marie Lambert s'étaient liées tout enfants de la plus étroite amitié. C'avait été pour Tune comme pour Tautre, la première affection éprouvée en dehors du cercle de la famille. Aussi, comme elles furent heureuses de se revoir, de se rappeler leur passé si jeune encore , d'échanger , pour la dernière fois sans doute, leurs confidences de jeunes filles» car Marie était déjà fiancée, et Suzanne, selon toute apparence, ne pouvait guère tarder à Fétre.
La marquise, qui dans le principe avait ellemême encouragé leur amitié, put constater avec bonheur que les sentiments de sa chère petite-fille n'avaient rien perdu de leur vivacité ; elle se dit que le cœur resté fidèle à la jeune amie Tétait aussi à la vieille grai)d'mère, elle oublia les craintes que lui avait inspirées le séjour de Paris^ et vit s'approcher avec moins d'effroi le moment d'une séparation nouvelle. Du reste, le mois consacré à Saint- Preuil s'écoula comme un rêve pour tobt le monde. Suzanne aurait bien voulu le recommencer , et pourtant je ne sais quel vague désir l'entraînait, malgré elle, loin de cette retraite bénie, loin de cesl champs paisibles; elle était d^à, à son insu. Parisienne au fohd de l'âme.
Quelque chose l'avertissait peut-être que c'était i Paris que l'appelait sa destinée. Et, en effet, à peine y fut-relle revenue, qu'elle fut demandée en mariage de trois ou quatre côtés à la fois ; d'abord par un jeune comte espagnol qui l'avait vue aux Italiens; puis par un préfet qui était veuf depuis six mojs el qui, au plus fort de sa douleur, avait eu occasion de
la voir dans le monde ; enfin par un monsieur qui ne l'avait pas vue du tout, mais qui avait beaucoup entendu parler de sa beauté et de sa dot. Mme d'Âimery ne proposa à Suzanne ces divers partis que pour en rire, ou plutôt pour la mettre en goût. L'aimable enfant se jeta tout émue dans ses bras en disant qu'elle ne voulait point quitter sa mère, qu'elle était trop heureuse auprès d'elle. Mais Mme d'Aimery lui fit comprendre qu'on avait l'intention de la marier de bonne heure, et les partis recommencèrent à défiler.
Il y en eut un qui surprit beaucoup M. d*Aimery, et dont Mme d'Aimery ne parla à Suzanne que le dédain aux lèvres et avec une sorte d'indignation. Ce fut Isidore Leblond. Nous savons qu'il était tombé à première vue amoureux de Suzanne, et cet amour, qui n'avait point échappé aux yeux des parents, I avait contribué à leur faire abréger leur séjour au ichâteau d'A.... Mais Isidore guettait leur retour jdans la capitale. Croyant que la fortune qu'il s'était faite et qui s'accroissait tous les jours était capable ide battre en brèche certains préjugés, il se décida, quoiqu'il se fût juré bien des fois de mourir garçon, à faire une démarche personnelle auprès de M. d'Aimery.. Voyant que celui-ci se taisait, il lui fit entetidre, sans même s'informer de ce qu'apporterait la jeune personne, qu'il était prêt à lui reconnaître cinq cent mille francs de dot, et, lorsque le père lui eut fait entendre à son tour, avec beaucoup de politesse, que sa fille ne s'appellerait jamais Mme Leblond, il se retira plus triste qu'ir-
rite, frappé plutôt dans sa tendresse que dans son orgueil. L'amour d'Isidore, ce qui ne laissera pas de vous surprendre» était un amour profond, un amour généreux et délicat, et tel qu'il en fleurit très-rarement dans les régions de la haute finance.
Suzanne apprit ce résultat avec je ne sais quel sentiment de commisération sincère. Elle ne partagea point la gaieté un peu insolente de Mme d'Aimery. Elle se souvenait qu'Isidore avait été bon pour elle au château d'A..., et, quand on lui disait qu'il était laid et mal tourné, elle répondait qu'elle ne le trouvait pas plus laid qu'un autre, Peut-étre , dans son innocence, eût-elle consenti sans peine à l'accepter pour époux, si ses parents le lui avaient imposé comme tel. Mais elle n'eut pas le temps de s'appesantir beaucoup là-dessus : au bout de deux jours il n'était plus question d'Isidore Leblond» et une préoccupation plus grave , et je dois ajouter plus agréable, absorba bientôt son âme tout entière.
Un matin, au moment où on finissait de déjeuner en famille, M. Guillaume, qu'on ne voyait jamais d'ordinaire dans la journée, fit demander à M* d'Aimery quelques minutes d'entretien particulier. Jls restèrent environ un quart d'heure ensemble ; après quoi, ils passèrent chez Mme d'Aimery> et le, mari apprit alors à la femme qu'il se présentait un nouveau parti pour leur fille, un parti qui réunissait, et au delà, tous les avantages qu'on pouvait désirer. En un mot, le prince Amédée de Valberg avait prié M. Guillaume de faire une démarche auprès d'eux. Mme d'Aimery, tout en se montrant flattée d'une
pareille recherqfie, sut garder sa réserve de femme, et répondit simplement qu'il fallait consulter Suzanne avant de rien résoudre; mai§ M. d*Âimery, rinterrompant vivement, dit qu'il n'y avait point à hésiter, qu'il donnait, quant à lui, son consentement de très-grand cœur, et que le prince de Valberg n'était point de ces gens qu'on fait languir.
M. Guillaume insista toutefois pour leur laisser au moins vingt-quatre heures de réflexion. Dès qu'il fat parti, M. et Mme d'Aimery coururent retrouver leur fille, et l'embrassant et la comblant de caresses et de baisers, ils lui annoncèrent que son bonheur était assuré, qu'elle serait princesse, qu'elle serait millionnaire, qu'elle aurait pour mari le plus char* mant garçon du monde. Suzanne, au milieu de toutes ces explications diffuses et pleines de joyeuses réticences, eut quelque peine à démêler de qui il s'agissait. Lorsqu'elle eut enfin compris, elle détourna la tête et rougit beaucoup. Avait-elle déjà, 'dans le secret de ses rêves , pensé quelquefois au prince de Valberg? Avait-elle emporté, en quittant le château d'A..., l'image de ce beau jeune homme qui s'était un jour arrêté devant elle, surpris et charmé, comme s'il la voyait pour la première fois? Je n'ai là-dessus aucun renseignement positif, et il ne m'appartient pas dé sonder l'insondable, je veux dire un ^jœur de jeune fille. Toujours est-il que 'Mlle Suzanne finit par déclarer à ses parents qu'elle ^tait prête à tout pour leur plaire, et apparemment qu'ils virent bien qu'elle ne serait pas trop malheureuse de cette obéissance, car, dès le lendemain, le
prince de Valberg fut reçu à Thôlel 4'Aimery sur le pied d'ami et de fiancé.
Au moment où nous retrouvons Suzanne, elle est seule avec sa mère dans le grand salon de l'hôtel. Un soleil superbe, qui pénètre librement parles trois hautes fenêtres, se joue sur les lambris dorés, sur la soie des meubles et des tentures, et sur tous ces objets d*art et de luxe qui décorent nos salons modernes. Les fraîches verdures et les riantes fleurs du printemps s'étalent de tous côtés dans des corbeilles, et à les voir, et à sentir cette tiède atmosphère, on se croirait au mois de mai, quoiqu'on soit réellement au mois de décembre, que le vent qui souffle au dehors soit glacial, et que ce beau temps ne soit, hélas ! qu'une belle gelée.
Mme d'Aimery reçoit, c'est son jour; mais il est de bonne heure et il n'est encore venu personne Sa toilette est charmante, d'un goût exquis, un peu trop jeune peut-élre. Avec cette toilette, on la prendrait pour la sœur aînée de Suzanne. Quant à Suzanne elle-même , vêtue d'une jolie robe de soie d'un bleu tendre, elle est belle de sa seule beauté, de cette beauté qui ferait pâliç l'éclat de toutes les parures !
Le tête-à-tête est silencieux depuis quelques instants. Mme d'Aimery réfléchit vaguement. Su zanne regarde d'un œil mélancolique un bouquet de roses blanches qui s'épanouit à côté d'elle sur ia table ovale, dans un riche verre de Bohême.
« Qu'est-ce qui t'occupe à ce point, chère mignonne? lui demande tout à coup ^ mère.
— C'est le bouquet d'hier, répond-elle; ce bouquet que j'ai reçu avec tant de joie ! Regarde, mère : il est encore plus beau , peut-être ; ces boutons se sont ouverts et exhalent plus de parfum. Eh bien 1 ce soir, on m'en offrira un autre , et celui-ci disparaîtra et sera oublié comme tous ceux que j'ai reçus !
— De quoi te plains-tu là, petite folle? reprend Mme d'Âimery. On ne laisse pas à tes fleurs le temps de se faner; on les renouvelle tous les jours. Va ! ne t'inquiète pas de celles qui ineurent, et respire siuis arrière^pensée celles qui sont encore dans toute leur fratcheur et dans tout leur éclat : c'est le secret même du bonheur.
— Tu crois? Eh bien, à moi, les fleurs flétries me plairaient encore à côté des fleurs nouvelles* J'aurais voulu garder tous se^ bouquets.
— En vérité, mademoiselle î Je le hii dirai ce soir^
— Oh I non , mère, je t'en prie , ne lui dis pas! Je n'oserais plus le regarder. »
Et la J}elle enfant > toute confuse, se lève et va pour tomber dans les bras de sa mère; mais celle-ci l'arrête doucement et jette un coup d'œil sur sa propre toilette , comme pour rappeler à sa fille que ce n'est pas l'heure des épanchements intimes.
Suzanne se rassied rêveuse ; elle se tait encore^ et je ne puis plus résister au désir que j'éprouve de vous la peindre telle que je la vois, de vous faire partager l'enchantement de mon âme et de mes regards.
74 LES COUDÉES FRÂKGHES.
Je crois vous avoir dit qu'elle n'est pas grande, et pourtant l'heureuse proportion de tousses membres, ses formes sveltes, quoique légèrement arrondies, donnent à sa taille une majesté candide , une grâce imposante. Elle possède une abondante forêt de cheveux châtains aussi brillants que des cheveux noirs, et qui ont par moments les reflets d'argent d'une chevelure blonde. Tressés avec art, ils entourent l'oreille mignonne sans la cacher, et, roulés par derrière, semblent impatients de rompre le filet qui les emprisonne. La figure est de Tovale le plus pur. Le front et le nez , comme dans les statues grecques, ne forment qu'une seule ligne. Les yeui, un peu à fleur de tête, sont d'un brun clair, ombragés de longs cils, doux et profonds comme les yeux bleus d'une Allemande. La bouche est d'un rouge de sang , un peu ouverte et légèrement relevée aux deux coins.... Mais ce qui frappe surtout dans la beauté de Suzanne', c'est la blancheur exquise du teint, qui lutterait d'éclat et de pureté avec la neige immaculée des montagnes; c'est aussi la nuance rosée des joues, nuance si rare à Paris, et dont un rayon de soleil colorant la pâleur du marbre pourrait seul donner l'idée. Âi-je besoin d'ajouter qu'il y a encore en elle quelque chose de plus beau que sa beauté, c'est son âme claire et sereine, qui transpire à travers, qui se répand sur tous ses traits et qui frappe même le vulgaire surpris de voir ce qui n'apparaît point aux yeux.
Mais voici que ces dames ne sont plus seules ; un valet ouvre la porte et introduit M. Christian d'Aréna.
LES COUDÉES FBANCHES. 75
Pourquoi Suzanne a*t-elle tressailli ? Qu'a-t-elle de commun avec ce jeune homme à la moustache noire» au teint bilieux , qui s'incline pour baiser la main que lui tend Mme d'Aimery ? On sent qu'il n*est point considéré comme un étranger dans la maison, qu'il y est à son aise; au contraire, qu'il y a son franc parler ; et pourtant Suzanne n'a pu encore s'habituer à lui. Car, pendant qu'elle lisait dans tous les yeux qu'elle était la bien yenue sur la scène du monde, pendant que chacun lui souriait et s'empressait autour d'elle, M. d'Aréna seul lui a témoigné de la froideur et s'est montré à sou égard réservé, dédaigneux, presque dur.
Aujourd'hui > pour la première fois peut-être , il la regarde sans malveillance; elle s'en aperçoit, s'en étonne un) peu d'abord , puis éprouve comme une vague joie d'avoir enfin trouvé grâce devant le seul ennenû qu'elle se connût. Mme d'Aimery demande au jeune homme s'il travaille bien, s'il est content de sa nouvelle œuvre. Il répond qu'il est très-heureux depuis deux jours , qu'il se s^ent en veine, que sa statue a pris un tout autre aspect, et qu'il espère pouvoir bientôt l'en faire juge ellemême. M. Christian d'Aréna parle d'art en véritable artiste. Mme d'Aimery et Suzanne l'écoutent avec intérêt, et l'heure s'écoule sans que perscmne songe à s'en plaindre.
La porte s'ouvre de nouveau : c*est Mme la com« te«M d'Heudicourt. M. d'Aréna fait un geste d'impatience, salue la mère et la fille, s'incline à peine devant la comtesse et disparaît.
« Est-ce que je me trompe ? dit celle-ci. N'est-ce pas M* d'AréDa qui vient de me passer ainsi sur le corps?
— C'est lui , dit Mme d'Âimery. Il a une affaire pressée, unrendez-vous....
— En vérité? reprend la belle dame. Pourquoi donc m'a-t-il lancé, en passant, ce regard sinistre? Je croyais que le mariage de mademoiselle l'aurait remis en bonne humeur.
— Pourquoi, madame, demande Suzanne étonnée?
— Pourquoi? Mais M d'Aréna logeait ici avant votre arrivée; votre père lui avait amicalement cédé une partie de cet hôtel dont vous l'avez dépossédé. Vous mariée, il reprendra sa place.
— Ah I je conçois, » fait Suzanne, voulant dire : « Je conçois pourquoi il m'en voulait* »
Mme d'Aimery a pâli imperceptiblement. Elle fait pourtant asseoir la comtesse à côté d'elle, et sïnforme de ses nerfs avec beaucoup de bonté.
c L'air de la mer a produit sur moi des effets merveilleux, répond la comtesse. Puis on s'est beaucoup amusé, après votre départ. Mme Saugeon est vraiment une femme bien agréable à voir en été ; c'est dommage qu'il faille la voir en hiver. C'est à cause de M. Guillaume^ vous concevez; sans cela je m'en serais bientôt secouée, et de sa fille aussi, qui^ entre nous , est une jeune personne fort avancée* Mais je bavarde là, et je ne vous fais pas mon compliment, à vous, madame, puisa vous^ ma belle enfant. Elle est véritablement adorable l Je sais bien que j'aurais quelques petits reproches à vops faire :
c'est par la voix publique et non par vous que j*ai appris cette bonne nouvelle; mais, dans de pareils moments, on a à s'occuper de tant de choses! Cependant, j'aurais cru qu'à titre d'ancienne connaissance....
— Je n'en ai encore parié qu'à fort peu de personnes.
— Oui, à toutes vos amies, excepté à moL C'est égal y je suis une bonne âme , je vous pardonne. D'ailleurs, le prince est un de mes intimes. C'est un homme charmant. Je ne connais personne qui ait des manières plus distinguées, un meilleur caractère, de plus beaux chevaux. Et à quand la noce?
— Rien n'est encore fixé.
— Mais sera-ce dans un mois, ou dans six?
— Si nous écoutions le prince, ce serait demain.
— Je le crois. Et où comptent-ils passer leur lune de miel ?
— Je ne saurais vous dire.
— Ils n'iront pas en Italie : l'Italie n'est plus le pays de l'amour, c'est le pays des révolutions. Ils n'iront pas non plus en Allemagne, c'est trop bourgeois; ni en Angleterre, c'est trop triste. Ils iront peut-être en Suisse, quoique ce soit bien vieux. Mais à coup sûr, ils n'iront pas en Chine.
— Oh! non, certainement.
— Mais à propos, que je vous dise quelque chose pendant que nous sommes seules. Il y a une personne qui est furieuse de ce mariage. C'est.... de-
vinez!... c'est Mlle Elina Saugeon, qui s'était flattée que ce pauvre prince pensait à elle pour le bon motif, comme si Ton épousait Mlle Elina Sauge<m I Le fait est qu*il l'avait remarquée à la campagne, et que, si vous n'étiez survenue.... Mais voilà les visites qui vous arrivent, et nous recauserons de tout cela. »
Suzanne a pflli à son tour de je ne sais quelle émotion confuse. La comtesse a eu l'art, en moins d'un quart d'heure, de faire battre à coups plus pressés le cœur de la mère d'abord, puis celui de la fille. Mais trois ou quatre dames pénètrent à la fois dans le salon, et les compliments d'usage recommencent , et on se met à parler du dernier bal de la cour et des modes nouvelles. Une fois sur ce ' terrain la conversation ne tarit plus, et des vingtcinq ou trente dames qui se succèdent dans le salon de Mme d'Aimery, il n'en est pas une qui ne traite le sujet à fond sans l'épuiser.
Ce n'est que lorsque le flot des visites s'est écoulé, lorsque l'heure du dîner approche, que M. d'Aimery entr'ouvre une porte à l'autre extrémité du salon et amène à ces dames le prince de Valberg. Suzanne accueille son fiancé avec un mélange de crainte et de confiance. On sent que déjà un pas immense a été fait, on sent que déjà les cœurs sont unis en attendant que les mains soient liées, car, si la jeune fille est joyeuse sans témoigner sa joie^ le jeune homme laisse librement éclater toute la sienne. On va dîner en famille, on passera toute la soirée ensemble, et la porte sera fermée aux im-
portuns. Amédée s'étonne d'être $i sensible aux douceurs de la vie intime : c*est que jamais encore il n*avait mouillé ses lèvres à cette coupe bénie. Il «oublie en ce moment ses ironies et ses doutes; il aime d'un amour nouveau qui l'enchante, qui le promène dans de charmantes régions qu*il n'avait pas même soupçonnées. L'illusion pour lui se mêle à la réalité et la complète. M. d'Aimery avec son entrain et sa bonne humeur, Mme d'Aimery avec sa douceur et sa distinction, lui offrent l'idéal des parents qu'il a parfois rêvés; et, quant à Suzanne, l'épouse que le Créateur daigna*lui-même présenter au premier homme, Eve, la fille du ciel, étaitelle plus belle, était-elle plus pure, était-elle plus ^ivine?
Le soir, à peine est-on rentré dans le salon, que Suzanne, quittant le bras d* Amédée, court à son bouquet, qu'elle examine avec une curiosité enfantine. Elle voudrait qu'on ne l'eût point changé, et elle croit un moment que son vœu secret a été exaucé. Ce sont bien les mêmes fleurs, disposées de la même manière; mais, hélas! à un plus ample examen, elle s'aperçoit bien vite que les roses sont un peu moins ouvertes, que ce sont des fleurs semblables, mais non plus celles qu'elle espérait retrouver.
Amédée, qui a deviné sa pensée, se rapproche d'elle et lui murmure à l'oreille :
« Mon amour sera comme ces fleurs; il ne se flétrira jamais, car il se renouvellera sans cesse. »
Elle ne répond rien, mais une larme jaillit de ses.
yeux, et tombe, comme une perle, sur un bouton de rose. L'amant se penche sur le bouquet et aspire cette larme dans un baiser furtif.
Un mois après environ, Amédée et Suzanne recevaient la bénédiction nuptiale des mains de l'archevêque de Paris, dans l'église de la Madeleine, et en présence de la fine fleur de toutes les aristocraties. Les fêtes se succédaient depuis quelque temps à l'hôtel d'Aimery. Il y eut encore, après la cérémonie, un déjeuner splendide. Puis, vers le soir, les deux époux s'éclipsèrent et partirent, non pour la Suisse, comme l'avait décidé la comtesse d'Heudicourt, mais pour la Touraine, où le prince de Valberg possédait une terre magniGque et un château d'un assez beau style, qu'il avait fait réparer et décorer tout exprès pour la circonstance.
tÀ VENGEANCE D'ELUS A SAUGEOIV.
Mme Saugeon et sa fille avaient été informées des premières du mariage projeté entre le prince de Valberg et Mlle d'Aimery. La mère en avait pris sagement son parti, et avait engagé Elina à faire de même; mais celle-ci, qui ne pouvait renoncer à ses rêves de grandeur, tant qu'il lui restait la moindre lueur d'espérance, avait eu recours, pour rompre le mariage, à des manœuvres qu'on me dispensera de qualifier. Elle avait écrit au prince trois ou quatre lettres anonymes qui ne faisaient honneur qu'à son imagination, et dans lesquelles elle s'efTorçait de noircir sa pure et innocente rivale. Ces lettres n'auraient pas manqué peut-être de produire un certain effet, si celte excellente comtesse d'Heudicourt, qui avait aidé à les fabriquer, n'eût averti Amédée, dans un but qui n'était rien moins que charitable, qu'il devait se défier de tout, même de la poste.
Mme Saugeon habitait à Paris "le premier étage
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d'une belle maison de la rue de l'Université, Elle y recevait tous les lundis assez nombreuse compagnie, et faisait tous les jeudis les honneurs du salon de M. Guillaume» qui logeait seul en son hôtel, situé non loin de là.^ M. Guillaume voyait beaucoup de monde, de très-beau monde, je vous assure, du moins à entendre l'huissier qui se tenait en haut du grand escalier; mais, quoiqu'il fût invité partout, M. Guillaume n'allait guère qu'à la cour, chez les ministres et chez quelques banquiers de distinction qui réunissaient toutes les conditions désirables d*honneur et de solvabilité. Mme Saugeon, qui n'allait point à la cour, ni chez tous les ministres, ni même chez tous les banquiers, profitait des soirs où elle était libre pour conduire Elina dans les réu* nions les plus brillantes, dans les raouts les plus spleodides du faubourg Saint-Honoré ou des Champs^ Élysées, c'est-à-dire chez les financiers, les Mexicainsi les Chinois ou les Russes qui figuraient mo^ mentanément sur la vaste scène du monde et qui éprouvaient le besoin de jeter de la poudre aux yeux.
Elina produisait de TefTet partout où elle se montrait. Sa beauté, qui pour les délicats manquait de charîne, ne manquait pas d'un autre attrait pour le vulgaire, et le vulgaire est nombreux. Or, comme une admiration en entraine souvent une autre, et qu'il n'est rien de tel que d'être admirée quelque part pour Tétre bientôt ailleurs, il advint que, cet hiverlà, Mlle Saugeon fut rangée d'un accord général dans. la catégorie des beautés à I4 mode. Il faut dire
qu'elle avait pour elîie un grand avantage, c*est qulelîe était aussi blanche, ausi ftafche à la fin d'un bal qu'au commencement. Elle avait beau valser avec rage, on avait beau la condtiire au buffet où elle absorbait, non un verre de sirop et quelques croquignoles, mais bien quelques verres dfe vin de Ghampagne et une bonne tranche de pâté de foie gras, on ne la voyait jainais devenir pâle comme certaines personnes, ou écarlate comme certaines autres. Elle avait un excellent tempérament. Sou» ce rapport; le- prince die Valberg avait réellement pu croire un instant qu'elle était l'épouse que son père avait rêvée pour lui .
Par malheur, et à tort sans doute, il y a peu de pères qui recommandent en mourante leur fllsde se* choisir avant* tuut pour compagne une femme bien constituée. Elina en feisait la triste expérience: Les partis ne se présentaient point en foule, comme elle aurait voulu, car elle était bien décidée à en finir, et, depuis le mariage du prince, elle avait juré que Thiver ne se passerait point sans qu'elle fût mariée. H y avait bien quelqu'un qu'elle savait trèswsincèrement amoureux d'elle et à qui elle n'aurmt*euqtfun mot à dire, quelqu'un qui, en l'épousant, lui eût fourni l'occasion de satisfaire une longue et mystérieuse haine, ce qui, pour une nature telle que la sienne, n'eût pas été un médiocre assaisonnement au bonheur; mais ce quelqu'un ne possédait pas grand'chose. Elina, sans se Favouer encore à elle-4nême, étaittourmentéed'un immense besoin de luxe et de jouissances matérielles. Elle
avait toujours confondu dans son imagination les mots fortune et bonheur. L'apparenee de la richesse était loin de la satisfaire; elle aurait voulu que cette apparence fût doublée d'une solide réalité. 11 ne lui suffisait point, dans un bal, d'être ou de se croire la plus belle; il aurait fallu qu'elle en fût, non pas la plus élégante, naais la plus somptueuse, en quelque sorte, la plus chèrement habillée. Elle eût été la plus heureuse des femmes d'avoir en sa possession beaucoup de bijoux, beaucoup de diamants, beaucoup d'objets de prix, et, si on lui eût lafssé le choix d'un mari, elle aurait certainement donné la palme au plus riche. Voyant donc qu'aucun nabab ou fils de nabab ne venait à elle, ne sentant pas encore, d'autre part, sa haine assez forte pour y sacrifier l'espoir d'un mariage opulent, elle résolut de descendre un peu des hauteurs où planait son orgueil et de tenter au moins une démarche qu'elle avait projetée plus d'une fois, mais devant laquelle elle avait toujours reculé.
Isidore Leblond était, à Paris comme à la campagne, un des habitués de la maison Saugeon. Sans avoir jamais témoigné des sentiments bien vifs pour Ëlina, il était avec elle sur un pied de familiarité résultant de l'habitude, et la belle jlemoiselle, quand elle était de bonne humeur, prenait envers lui certaines licences qui pouvaient donner à penser, comme, par exemple, de lui tirer sa chaise pour le Jaire tomber, de lui cacher son chapeau dans quelque coin, de lui mettre, par derrière, les mains sur les yeux, etc., etc. Quoique ces gentillesses d'en-
fant gâté n'allassent plus guère avec Tâge et la taille d'Elina, Isidore les supportait patiemment ou, lorsqu'il était poussé à bout, il la retenait de force et l'embrassait vigoureusement pour la punir. Elle criait alors , se fâchait , appelait sa mère. Les deux parties articulaient leurs griefs devant Mme Saugeon, qui donnait toujours tort à sa fille, et Mlle Saugeon boudait Isidore pendant quelques jours; mais comme il n'y paraissait pas du tout sensible, elle revenait la première et recommençait de plus belle.
Je ne sais si le cœur d'Elina était capable d'éprouver quelque chose pour Isidore Leialond ; je ne crois pas que cela fût compatible avec l'amour qu'elle se flattait elle-même d'avoir ressenti pour le prince. Toujours est-il qu'au lieu de s'abandonner à un désespoir plus ou moins profond, comme l'auraient fait de simples mortelles, elle se demanda tout à coup très-sérieusement pourquoi elle n'épouserait point Isidore, d'autant plus que, par le canal de M. Guillaume, il venait d'entrer dans plusieurs grandes affaires, et qu'il était en train de réaliser des bénéfices considérables. Elle ne doutait pas qu'il ne se montrât aussi surpris que charmé de se voir l'objet de sa préférence. Elle pria donc la comtesse d'Heudicourt de lui en toucher un mot à l'occasion, parce que Mme Saugeon avait des raisons particulières pour ne point faire l'ouverture elle-même; et, un jour que les deux bonnes amies étaient ensemble dans le salon de la rue de l'Université et qu'on venait d'annoncer Isidore, Elina se retira vi-
vement, comme au tbé&tite^ <dem*ièr« lUne portière de tapisserie, et laissa le champ libre à l'obligeante comtesse.
Celle-ci, aussitôt que les compliments d'usage eupeat été échangés, aborda franchement la question en demandant à son partenaire {umrquoi il n'était pas encore marié.
« Pourquoi ? répondit-jl assez étonné de la question , mais c'est apparenoment ,parce que je oi'en ai .pas encore é;prouvé le besoin*
— En vérité? cela vient si tard? reprit la heUe dame en riant. Je ne l'aurais pas eru. Ydus devez .avoir tout près de quarante ans«.. . Pardon, je vous offense; mettons trente-cinq. £b bien ! il me semble qu'à trente-cinq ans, et avec la fûi\tux^ que vous possédez, il e&t bon de prendre fenuBe, naèi&e «aats en éprouver le besoin.
— Je «rois que vous avez qtielqu*un ànoeproposer.
— Moi ! Je vous jure bien ^ue non ; miais je voudrais vous voir marié. Savez-vous qu'on dil dans le moBde que vous êtes inconsolable du mariage de MUed'Aimeryî
— Ahl on dit £ela dians le monde?
— M bien d'wtres choses encore : par exemple, que vous l'auriez épousée «ans dot Yous r«rââez donc bira ?
«— Comme un iaseasé, au point q» je me anis pendu de rage a3U âei de mon JLit; mais mon doues- Uque a coupé la corde^
-- Ne plaisantons pas. On s*était ibrl bien aperçu à la campagne que vous aviez le <mir pns, et il
LBS COUDÉES FRANCHES. 87
n'est /fMUB douteux pour moi que vous eussiez fait le bonheur de cette petite, si on vous eût agréé. Enfin, mon pauvre ami, consolez-vous. Toutes choses ne vont pas dans la vie au gré de nos vœux, et je ne crois pas nécessaire, parce que vous avez échoué une fois, que vous persévériez à tout jamais dans le célibat. D'abord, le célibat est immoral.
— Je répète, comtesse, que vous avez quelque jeune fille dans votre mandie dont vous voudriez vous défaire en ma faveur.
— Je répète à mon tour que je n'ai personne dans nva manche ni ailleurs. Mais je m'intéresse à vous. Je répète aussi que je voudrais vous voir marié, et, puisque vous ne songez à personne, je ine demande pourquoi vous n'épouseriez pas une ravissante jeune fille qui a pour vous, depuis longtemps, un penchant qui saute aux yeux, Elina Saugeon, s'il faut vous la nominer.
— Elina.... qui?
— Ah! voilà de l'impertinence.
— De l'impertinence, chèrecomtesse ? ïl me semble qu'à ce jeu-là vous pouvez me rendre des points. »
GalM'ielle laissa échapper un éclat de rire à double entente, car elle commençait à s'amuser beaucoup, conme elle le dit elle-même par la suite. Elle s'amusa encore bien davantage, lorsqu'elle vit Elina , blême et tremblante de fureur, soulever la tapisserie qui la cachait, et s*élancer dans le salon comme une panthère qui viendrait de briser sa cage.
Isidore tressaillit, prit son chapeau et fit un pas vers la porte.
« Restez! criaraltière beauté d'une voix vibrante; il faut que vous vous expliquiez. Je désire savoir quelles sont vos intentions?
— Mes intentions.... sont de me retirer, si vous le permettez, balbutia Isidore,
— Je ne le permets pas ; je veux aller jusqu'au bout et m'abreuver de cette honte. J'avais tout lieu de croire, monsieur, que vous aviez pour moi d'autres sentiments que ceux que vous manifestez ici.
— Je n'ai rien fait pour vous inspirer celte croyance, riposta le jeune financier qui commençait à reprendre son aplomb.
— Taisez-vous, monsieur, pas d'injures inutiles! C'est moi qui ai chargé la comtesse de faire cette démarche auprès de vous. Un parti.... honorable se présente pour moi. La comtesse avait pensé elle-| même qu'à cause de vos longues assiduités, je devais au moins vous en donner avis. Nous nous sommes trompées, à ce qu'il paraît. Mais, quoi qu'il en soitj enfin, je désire savoir de votre bouche si je dois ou non compter sur vous.
— Comme ami, tant que vous voudrez; mais pas autrement, répondit Isidore avec énergie.
— C'est bien ! s'écria ïlina en versant des larmes de rage. Mais sortez d'ici et n'y remettez jamais les pieds. »
Isidore se hâta d'obéir. Il prit, du reste, ce petit incident très-philosophiquement et il'y pensa plus un quart d'heure après. Seulement, vers le soir, à J'heure où il se rendait d'habitude chez Mme Sau-
geon, il se trouva un peu désœuvré; puis il commença à craindre le mécontentement de M. Guillaume. Mais, le lendemain matin, il recevait de la mère d'Elina un billet ainsi conçu :
« Mon cher Isidore,
« Elina est une petite folle; je lui ai lavé la tête d'importance. Mais, connaissant les sentiments d'amitié qu'elle a toujours eus pour vous, vous lui pardonnerez, j'espère, quelques paroles un peu vives. Je vous attends ce soir à dîner. M. G.'... compte sur vous.
« AddiOf caromio!
« Ernestine Saugeon. »
' Si Elina avait été cruellement humiliée par la franchise un peu brutale d'Isidore Leblond, elle le fut encore bien davantage par l'indulgence de sa propre mère pour ce même Isidore. Elle croyait que Mme Saugeon partagerait toute sa colère et confirmerait l'arrêt de bannissement; mais Mme Saugeon lui déclara qu'elle n'entendait pas se brouiller comme cela, pour rien, avec un ami, avec un homme qui lui avait été utile en plus d'une rencontre, et il fallut quTEIina se résignât à recevoir le coupable comme si de rien n'était. Elle vit tout à fait clair alors dans sa situation, elle comprit tout ce que cette situation avait d'assujetissant au fond et de secondaire. Elle en conçut un redoublement de haine non-seulement contre Isidore, mais aussi
90 LES Gûm)tÉE8 ITRANCHES.
CQ&tre sa mère, conlre M. Goillaiime, et «es désira de veageance, un moment assoupis, se réveiUère&t plus vifs et plus terribles. Il lui fallait, d'aiUeorâ, sortir à tout prix d*ane maisom où Ton ne savait plus la faire respecter. Ce fut l'expression dont elle se servit. Elle se marierait donc, et bientôt, et elle ferait un choix qui mettrait M. Guillaume au désespoir. Cette riante perspective acheva de la décider. Elle se sentait assez sûre de celui qu'elle appelait son pis-aller, elle le savait assez aveuglément épris pour être persuadée qu'au besoin il braverait tout pour elle, et elle ne se dissimulait pas qu'ils auraient encore plus d'un obstacle à surmonter avant d'atteindre le bot. Malheureusement, elle ne ressentait rien de l'adoration qu'elle inspirait, et elle éprouvait, au contraire, pour l'époux qu'elle voulait se donner, je ne sais quel yague et instinctif éloignement.
Ce n'est pas que le jeune homme, car c'était un jeune homme de vingt-*cinq ans à peine, fât le moins du monde disgracié de la nature, et par conséquent peu capable de plaire aux belles. Non, il était plutôt d'une physionomie agréable, quoique un peu froide, grand, mince, pdein de distinction dans la tournure et dans les manières; mai^ il y avait en lui une élévation, mie délicatesse d'âme et de €œur qui. étaient profondément antipathiques aux instincts sensuels et violents d'£lina. Il s'app^ait Gustave MireiL €'était ce jeuBe secrétaire de M. Guillaume que nous avons entrevu auprès de lui au château d'Â..., et qui passait généralaxient pour
LES CDUBÉES FRANCHES. U
son £!&, quoiqu'il eût été élevé avec beaucoup de aoiu «et de tendresse par celui dont il portait le nom et qu*il avait pleuré comme bi^ des fils véritables ne pleurent pas toujours leur père.
M. Mireil n*^ait qu'un modeste .emploiné dont Jsa femme, fort jolie et fort ambitieuse, était morte en donnant le joiir h son enfant. M.. Gruillaume, qui protégeait M. Mirei), étendit sa protection au petit Gustave â.uquel il M obtenir une bourse dans un des lycées de Paris» Plus tard^ après la >mort de M. .Mireil^ il donna à l'orphelin des preuves d'intérêt plus directes, «t, ayant été appelé à de hautes et importantes fonctioBs, il se l'attacha cooaine sex^rétaire, ce qui fit supposer au monde que ce trèsjeune homme irait vite et loin. J)u reste, Gotôtave Jdireilavait déjà trouvé moyen de se faire remarquer en publiant, dans la revue la plus en vogoe^ s>lusieurs articles d'économiepolitiquedonton avaiitadxniréles vues droites et sages et le style clairet précis.
Gustave, avec un cœur ardent, avait un ncaractère naturellement réservé ; il était maître de lui-méiae comme on l'est rarement à son âge. Introduit par M. Guillaume diez Mme Saugeoo, il s'étaitgardé de laisser soupçonner à personne l'impression ,pr<^nde qu'avait produite sur lui la beauté d'fllina. Gellie^d, qui avait de bons yeux, s'était aperçue de quelque cbose, et, comme elle était toujours flattée de plaire, elle n'avait point eu la o^uauté de repousser rhommagie tacite de ce craintif adorateur. Elle avait, de plus, encouragé sa tendresse, lui avait éoimé lieu de croire qu'il ne lui était pas indifférent, et n'avait
enfin négligé aucune occasion de jeter de Fhuile sur le feu, non pas, je le répète, qu'elle eût pour lui le moindre goût, mais elle n*avait pas été fâchée d'essayer in anima viW jusqu'où s'étendait son empire. L'innocent jeune homme n'avait que trop mordu à l'hameçon.
Un soir donc qu'il valsait avec Elina, il lui déclara sa passion en des termes qui eussent touché toute autre qu'elle, et sollicita l'honneur d'aspirer à sa main. Mais alors la coquette fille, changeant tout à coup de tactique, le toisa dédaigneusement du regard, et, pour s'épargner la peine de répondre, eut l'air finalement de ne pas avoir compris. Gustave trembla d'avoir été trop vite. Il s'efforça de l'apaiser par sa résignation, par son silence; elle affecta, de son côté, d'en être touchée et de résister, comme malgré elle, au penchant qui l'entraînait vers lui, de façon que les choses restèrent dans le même état et que le jeune homme, tout en n'osant avancer, conserva pourtant au fond du cœur une vague et brûlante espérance. Pendant le séjour qu'il fit avec M. Guillaume au château d'Â..., il ne fut point sans doute le dernier à s'apercevoir de la préférence marquée que Mlle Saugeon accordait au prince de Valberg, et il en ressentit une jalousie d'autant plus cruelle qu'il la concentrait en lui et la dérobait à tous les yeux ; mais cette jalousie, loin d'attiédir son amour, l'avait rendu plus ardent encore, et il se fût peut-être porté envers le prince à quelque ftcheuse extrémité, si celui-K;i ne se fût brusquement éclipsé.
Elina savait tout cela. Les femmes pénètrent d*un regard si sûr dans le cœur de ceux qui les aiment, elles devinent si bien toutes les nuances du sentiment qu'elles inspirent! Gustave, quelque empire qu'il eût sur lui-même, n'avait pu, à la nouvelle du mariage du prince, dissimuler l'excès de sa joie, du moins aux yeux clairvoyants de Mlle Saugeon. Aussi y dès qu'elle se fut bien convaincue qu'elle n'avait rien à espérer du côté d'Isidore, elle n'hésita plus, et s'étant rencontrée quelques jours après dans un bal avec Gustave, elle lui avoua, entre deux tours de valse, qu'elle avait été abominablement trompée par le prince, qu'elle le haïssait maintenant autant qu'elle l'avait aimé, mais qu'elle ne se pardonnerait jamais d'avoir pu préférer un instant ses hommages à ceux d'un cœur loyal dont elle appréciait trop tard les rares qualités. Il n'en fallait pas tant pour que Gustave laissât déborder toute sa tendresse. A une valse suivante, ils se retirèrent dans un coin, à l'abri des importuns, pour convenir de ce qu'il y avait à faire, et il fut décidé que le jeune homme irait le lendemain demander à Mme Saugeon la. main de sa fille. Il émit toutefois l'avis qu'il serait bon peut-être d'en parler auparavant à M. Guillaume; mais Elina s'y opposa et dit qu'il serait tou* jours temps de lui en parler après. 11 était orphelin, il ne dépendait que de lui seul ; M. Guillaume n'avait d'autres droits sup lui que ceux de l'amitié. D'ailleurs, elle avait des raisous particulières pour exiger qu'on s'y prît ainsi.
Mme Saugeon fut très-étonnée del'ouvepture que,
fidèle à sa promesse, Gustave Mîreil vînt liri faire le lendemaiJQ dans la matinée. Elle lui demanda aussitôt s'il en avait parié à M. Guillaume, et comme il répondit que non, elle sentit augmenter sa surprise et prétendit qu'il lui fallait au moins le temps de réfléchir et de consulter ses amis. Il eut beau lui objecter qu'il était d'accord avec sa fille, et la supplier de consentir sur-le-champ à son bonheur : elle ne voulut rien entendre, et tout ce qu'il put tirer d'elle ce ftit qu'elle en parlerait le soir même à W. Guillaume.
« Je ne* vois pas ce que M. Guillatrme peut avoir à ftiire là dedans, dit Klina en entrant dans le salon dès^ que Gustave fut sorti* M'. Jfipeil est libre dedis^ poser comme il Tentend de son cœur et de sa main.
— Peut-être, répondit Mme Saugeon; mais* nous ne sommes pas libres, nous, de nous passer du con* sentement de M. Guillaume^ Notre intérêt exige que nou» le ménagions, et je te préviens que je me brouillerais avec toi plutôt que de me brouiller avec lui.
— Comme tu voudras l réprit Elina d'un ton arrogant. Je ne resterai pas fille pour te faire plaisir. Tu ne m'as proposé personne jusqtfici, et tu me forces à ménager des gens que je déteste, ou des insolents qui se sont moqués de moi. N'y pouvant plu» tenir, j'ai cherché moi*méme ;* j'ai trouvé M. Mireili et, quoiqu'il ne* soit pas du tout ce qu*il me faut, je l'épouserai néanmoins, malgré toi et malgré M. Guillaume. »
Le soir même, Mme Saugeon fit part à son meil-
teur ami de la demande qa*on lui avait faite. Le meilleur ami dressa Toreille. Elle entra alors dans die plus amples détails; mais M. Guillaume, l'interrompant vivement , lui dit que ce mariage n'était pas possible, qu'il n'y fallait pas songer, et qu'il s'y opposerait, quant à lui, de tout son pouvoir. Mme Saugeon, choquée, lui demanda s'il trouvait, par hasard , que sa fille n'était pas digne de M. Mireil. n s'abstint de répondre. De là des repfoches, des larmes , une scène violente que je ne saurais' reproduire dans toute sa vérité, les domestiques eux-mêmes n*en ayant rien entendu, car Mma Saugeon s'était enfermée avec M. Guillaume dans une chambre sourde qui n'avait jamais trahi personne.
M. Guillaume attendit avec impatience l'heure qui amenait, chaque matin, Gustave Mireil auprès de lui. Il lui laissa tout le temps de s'expliquer; mais, voyant que le jeune homme se taisait , il lui demanda s'il était vrai qu'il eût l'intention d'épouser Mlle Saugeon. Gustave, pris à Timproviste, se troubla un peu ; puis, s'étant bientôt remis, il avoua l'amour qu'il avait conçu pour Elina^ et ajouta que le plus beau jour de sa vie serait celui où il pourrait la nommer sa femme. La situation était fort délicate pour M. Guillaume. Il ne pouvait) comme avec le prince de Valberg, se tenir dans les généralités. Attaquer Elina, c'était attaquer Mme Saugeon. 11 avait lui-même conduit Gustave chez elle, et les relations suivies qu'il entretenait depuis si longtemps avec cette dame lui interdisaient de se faire
une arme de la position qu'elle s'était faite. D*ailleurs Gustave, qui, comme M. Guillaume lie le voyait que trop, était sous le charme d'un premier amour, eût très-bien pu lui faire entendre qu'une iille n'est point responsable de Tinconduite de sa mère, et que Mlle Saugeon avait plus de mérite qu'une autre à s'être conservée pure avec l'exemple qu'elle avait sous les yeux.
D'un autre côté, M. Guillaume ressentait pour ce jeune homme la tendresse d'un père. Il aurait voulu, en cette grave circonstance, pouvoir lui révéler la source de l'intérêt tout particulier qu'il lui avait voué; mais Gustave, qui conservait un res^ pect filial pour la mémoire de l'homme modeste dont il portait le nom, ne se fût point rendu peutêtre à pareille confidence, et eût méconnu cette paternité honteuse et tardive dont on ne se servait que contre son amour. Gustave Mireil avait une âme droite, mais peu flexible. H était difficile de l'entrainer en dehors des opinions qu'il s'était faites : on ne le persuadait pas; il fallait en quelque sorte qu'il se persuadât lui-même. M. Guillaume, qui leconnaissait, jugea donc à propos, au lieu de s'élever contre l'union projetée, de lui mettre simplement sous les yeux tous les avantages d'une autre union beaucoup plus honorable, qu'il avait en vue pour lui.
« Vous voyez, ajouta-t-il en se résumant, que vous vous trouveriez du jour au lendemain, par cette autre alliance, dans une position que vous ne pouviez espérer. Mme Saugeon n'a pas,.., je ne crois
pas que Mme Saugeon ait beaucoup de fortune. En tout cas elle est décidée à ne donner à sa fille que fort peu de chose, je le sais. Ce que vous possédez est insignifiant. Nous ne sommes pas dans un siècle où Ton peut se passer d'argent pour vivre, et Mlle Saugeon a déjà des habitudes de luxe qu'il faudra satisfaire à tout prix. Vous devriez, pour ellemême, renoncer à cette idée, car, si elle n'est pas la femme qu'il vous faut, vous n'êtes pas non plus le mari qui lui convient. Mais, sans nous arrêter à ces considérations de fortune qui sont pourtant d'un grand poids aujourd'hui, il y en a d'autres que je ne devrais pas avoir besoin de faire valoir auprès de vous et qui sont encore d'une plus haute importance. Vous êtes jeune; vous avez de l'esprit, du talent même : un avenir brillant s'ouvre devant vous. Une famille bien posée dans le monde, des parents honorablement connus, des relations nouvelles vous prêteraient une force, une consistance dont vous pourriez vous servir utilement par la suite. Le choix d'une femme importe plus qu'on ne pense. Un mauvais choix entrave toujours la carrière d'un homme, et quelquefois il la ferme.
— Je vous remercie, monsieur, dit Gustave, qui, voyant que M. Guillaume se taisait, crut devoir prendre la parole, quoique les arguments allégués n'eussent produit aucun effet sur lui, je vous remercie . de la nouvelle preuve dinlérêt que vous me donnez, et, quelque surprise que m'ait causée votre langage, je n'en suis pas moins touché des motifs qui l'ont inspiré. Mais c'est par vous que j'ai connu
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Mme Saugeon ; j'avais lieu de croire que vous approuveriez mon choix. Quant à la dot qu'elle peut donner à sa fille, je vous avoue que je ne m'en suis pas encore préoccupé. Mlle Elina m'avait plu tout d*abord. Je l'ai étudiée à loisir, j'ai reconnu qu'elle avait un caractère un peu ardent au plaisir peutêtre, mais franc, élevé, généreux, rien de cette pruderie de mauvais goût qu'affectaient autrefois nos demoiselles et qui commence à passer de mode ; et, aussitôt que j'ai su qu'elle daignait enfin partager les sentiments que j'avais pour elle, j'ai été trouver sa mère et j'ai demandé sa main. Il n'y a rien de plus simple. Ce n'est point une affaire que je fais, c'est mon bonheur que je veux assurer, et l'argent n'en serait point peut-être un fondement solide. Enfin, monsieur, mon pauvre père m'a dit bien des fois qu'il n'avait consulté que son goût pour se choisir une compagne ; il ne m'a jamais parlé de ma mère qu'en pleul-ant, et j'en ai conclu qu'il avait été heureux par elle. Je ferai donc comme lui, en espérant toutefois que mon bonheur ne sera pas tranché dans sa fleur comme l'a été le sien. »
Un imperceptible sourire 'glissa sur les lèvres de M. Guillaume. Il se demanda s'il ne pourrait ébranler la volonté de Gustave en dissipant à ce sujet ses illusions filiales, mais il n'osa. Quelque chose l'avertit qu'il ne gagnerait à cela que le mépris de celui dont il aurait voulu obtenir toute la confiance, toute la tendresse. 11 changea donc de tactique, et, se rappelant que le ton d'autorité lui avait quelquefois réussi avec le jeune homme, il essaya de l'intimider
et lui fit clairement entendre que ses protégés ne devaient compter sur lui qu*autant qu'ils se montraient dociles à ses conseils.
« Je suis au regret, monsieur, répliqua alors Gustave, de ne pouvoir les suivre en cette circonstance; mais je ne suis plus libre, iha parole est donnée. J'aurais dû vous dire, dès le début, que ce mariage était une chose irrévocablement arrêtée entre Mlle Saugeon et moi.
~ Mais vous êtes insensé! s'écria M* Guillaume avec une vivacité qui ne loi était point ordinaire. Vous n'épouserez pas Mlle Saugeon, quand je devrais.... Réfléchissez bien, Mireil, il y va de toute l'affection que je vous porte. Si vous persévérez dans votre dessein , je ne vous reverrai de ma vie.
— Ne plus vous voir, monsieur, est le plus grand malheur qui puisse m'arriver.... après la perte d'Elina.
— Ainsi vous persistez? Je vous prédis que vous serez malheureux, que vous regretterez amèrement un jour de ne m'avoir j^as écouté* Je connais cette jeime fille, vous ne la connaissez pas. Encore une fois, Mireil, il faut opter entre elle et la place que vous occupez ici. Je vous donne huit jours pour y réfléchir.
*- Ce serait outrager celle que j'aime que d'y ré* fléchir une heure*
-^ C'est bien, vous pouvez vous retirer; je n'ai plus besoin de vos services. >
Gustave so^it du cabinet » puis de l'hôtel , et
M. Guillaume resta près d*un quart d'heure debout, immobile, les yeux fixés sur le tapis, le cœur torturé par une des douleurs les plus poignantes qu'il eût encore ressenties.
Eiina ne s'était point trompée sur le compte de Gustave Mireil. C'était bien Thomme qui était capable de tout braver pour elle. Il avait su résister aux conseils de M. Guillaume ; il sut résister de même aux rebuffades de Mme Saugeon, car Mme Saugeon n'ayant que trop remarqué que M. Guillaume était resté trois jours sans venir la voir, crut devoir épouser sa rancune et se tourner contre les amants. Mais Elina n'en fit que rire.
Elle quitta le domicile maternel et se retira auprès de sa bonne amie la comtesse d'Heudicourt, qui avait trouvé moyen de regagner sa confiance et qui était toujours enchantée de favoriser les infractions aux règles établies. M. Guillaume, qui commençait déjà à s'ennuyer de ne plus voir Mme Saugeon, retourna chez elle, dès que la place fut libre, et cou sentit à y reparaître tous les soirs à son heure accoutumée , à condition qua la mère s'opposerait jusqu'au bout au mariage delà fille. Il n'exigea point pourtant que celle-ci en vînt jusqu'aux sommations respectueuses.
Le mariage eut lieu dans les délais de rigueur. M. Guillaume n'y voulut point assister, bien entendu ; mais Mme Saugeon y assista. Elle s'était réconciliée au dernier moment avec sa fille et lui avait dit tout bas qu'elle avait bien fait de persévérer. Les nouveaux époux allèrent passer un mois
à Nice. A leur retour, Mme Saugeon, qui avait préparé les voies, décida M. Guillaume à permettre qu'elle les reçût en sa présence. La fière jeune femme aborda son ennemi intime, l'œil vainqueur, la tête haute ; mais il n'y lit pas attention et se contenta d'observer en silence son ancien secrétaire, dont la tenue modeste le toucha. M. Guillaume n'était pas l'homme des longs ressentiments. Il acceptait assez volontiers les faits accomplis, et trouvait absurde d'en vouloir aux gens de s'être attiré un mal qu'on aurait voulu leur épargner. Se trouvant donc seul un moment avec Gustave, il lui dit:
« Qu'allez-vous faire? Qu'allez- vous devenir ? Vous avez mangé, en six semaines, la moitié de ce que vous possédez ; des charges lourdes, une responsabilité grave pèsent sur vous. Vous travaillerez, vous écrirez ? Le travail du corps fait gagner de quoi vivre, le travail de l'esprit rapporte moins, car le règne de l'intelligence n'est pas encore venu. Je ne vous ai point définitrvement remplacé, le poste que vous occupiez près de moi sera libre dans deux jours, et, s'il vous est agréable de le reprendre, vous le reprendrez. »
Gustave pâlit légèrement et pressa la main que lui tendait M. Guillaume. Il commençait, ainsi qu'il îwprive toujours, à apprécier, lorsqu'il n'était plus temps, les conseils et l'expérience de son protecteur; il commençait à voir plus clair dans le cœur de celle à qui il s'était indissolublement lié. Il n'était pas encore entièrement détrompé pourtant, car il
était toujours' persuadé qu'Elina avait fait ub maria^ d'amour en répousant, et c'était un mariage de haine qu'elle avait fait, comme il allait être forcé de le reconnaître.
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