MONSIEUR GUILLAUME
11 faut maintenant, pour ne pas rompre le fil de notre récit, que nous nous transportions dans l'hôtel qu'habite M. Guillaume. Je n'avais pas l'intention de vous y conduire, je ne puis me défendre d'une certaine appréhension comme si j'allais commettre une indiscrétion grave, et je suis sûr, cher lecteur, que vous éprouvez déjà vous-même un vague sentiment de crainte et de respect. C'est que M. Guillaume est un personnage considérable de toutes les manières. Vous n'avez point oublié ce que j'ai dit de lui en commençant, et, quoiqu'il* n'ait joué dans cette histoire qu'un rôle assez secondaire, il est peut-être plus présent à votre esprit que tel autre sur lequel j'ai pu m'élendre tout à mon aise. Espérons qu'il achèvera de se peindre luimême et que nous n'aurons pas besoin, pour pénétrer plus avant dans son âme, de recourir encore au minutieux procédé de l'analyse.
Le vaste salon qui précède le cabinet de M. Guillaume est plein d'individus qui ne sont pas précisément de ses amis, ni même de ses connaissances, mais que nous désignerons sous le nom générique de solliciteurs. Tous ont, en effet, quelque chose à demander. Les uns, portant haut la tête, viennent solliciter pour autrui, parce qu'ils y ont un intérêt quelconque ; les autres, plus humbles, viennent solhciter pour eux-mêmes, parce que personne ne le ferait pour eux. Ceux-ci désirent un petit emploi, parce qu'ils n'en ont pas ; ceux-là désirent un emploi plus grand, parce qu'ils en ont un petit. Voici l'homme à projets qui s'est ruiné, lui et sa famille, et qui veut à totit prix enrichir TÊtat; voilà Tinventeur opiniâtrequi n'exigequ'un pauvre million pour réaliser une découverte sublime, et, près de lui, le songe-creux qui ne veut qu'être entendu pour régénérer l'humanité. La plupart sont assis et causent; quelques-uns se promènent d*un pas lent et sourd; d'autres, pour parler plus à leur aise, se retirent dans Tembrasure d'une fenêtre. Tous ont pendant ce temps les yeux fixés sur la porte du cabinet, attentifs au moindre bruit qui vient de ce côté. • Parmi ces quinze ou vingt messieurs en habit noir, j'en distingue trois ou quatre qui vont et viennent d'une façon plus libre, qui jettent par-ci par-là, en passant, quelques paroles d'encouragement, et qui portent au cou une belle chaîne brillante. On a pour eux toutes sortes d'égards, on les ménage comme des gens dont on a besoin. Ce sont les huissiers du cabinet.
•LES COUDÉES BTIANCHES. 275
Mais voici qu'un personnage important se présente, un grand homme fort bien cravaté et qui a l'air d'être chez lui. C'est sans doute un sénateur ou un député! Dieu me pardonne ! il serre amicalement, la main d'un des huissiers et lui remet sa carte. M. Guillaume vient de sonner ; un niurmure s'élève :1e nouveau venu va primer tout le monde ! Il n'en est rien. M. Guillaume accueille assez mal la carte qu'on lui offre ; il se mord la lèvre, dit à l'huissier de suivre l'ordre, « et quant à M. Briquet, ajoute-t-il, répétez-lui une fois de plus que je n'ai pas le temps de le recevoir. »
M. Briquet î Serait-ce César Briquet, notre ancienne connaissance? Eh! mon Dieu, oui, César Briquet le commissionnaire de Mme Saugeon, le souffre-douleui* d'Isidore Leblond, César Briquet l'ancien carrossier, qui jouait le domestique dans le Caprice et qui était si fier d'être admis dans l'intimité de M. Guillaume. Il a eu le tort de prendre cette intimité au sérieux, ce cher César; il s'est flatté d'arriver à tout, grâce à son illustre ami. Il Pa accablé de pétitions dont on s'est amusé d'abord, parce qu'elles étaient rédigées dans un style fort original; puis, aux pétitions ont succédé les visites, puis.... Que vous dirai-je? M. Guillaume a fini par comprendre qu'il y a certaines positions où Ton ne peut pas même se divertir impunément aux dépens d'un sot.
César Briquet ne se laisse pas rebuter par la réponse que l'huissier luiapporte.il attendra: il aime à attendre, il est flatté d'attendre dans une anticham"
bre comme celle-ci. Qui sait? le moment propice se présentera peut-être.
Une, deux, trois, quatre, cinq, six personnes entrent tour à tour dans le cabinet. L'heure s'écoule. Arrivent de nouveaux visages ; le salon d'attente est ' encombré.
Survient enfin une personne qui nous intéresse plus particulièrement. C'est le prince de Valberg. César Briquet, qui Ta reconnu, se félicite plus que jamais d'avoir pris patience et court à lui les bras ouverts. Le prince recule de deux pas. César, avec un peu moins de familiarité, se rappelle au souvenir de son noble ami (ce sont ses propres paroles), et, comme le noble ami va être introduit immédiatement, il le supplie de parler en sa faveur et de lui faire obtenir un quart d'heure d'audience.
Dès que le prince est entré dans le cabinet et que la personne qui était avec M. Guillaume en est sortie, l'huissier revient prévenir tous ceux qui se trouvent là qu'ils n'ont plus besoin d'attendre et qu'on les recevra un autre jour.
La foule, qui connaît ce langage, se disperse aussitôt. César Briquet, seul, demeure à son poste. Son bon ami l'huissier a beaucoup de peine à lui faire comprendre, tout en lui serrant douloureusement la main, qu'il n'y a plus même une ombre d'espoir.
« 0 temps 1 ô mœurs ! » s'écrie en lui-même César Briquet. ^
Et il va retourner dans sa ville natale, le cœur ulcéré, car c'est la dixième fois qu'il essaye de pé-i
nétrer jusqu'à l'ingrat. Mais, patience, il aura sa revanche. M. Guillaume peut compter qu'à partir de ce jour il a un ennemi politique de plus.
Laissons l'ex-carrossier exhaler à loisir son indignation, et occupons-nous de ce qui se passe dans le cabinet.
M. Guillaume est grave et soucieux. Sa physionomie, impassible d'ordinaire, s'est assombrie encore à l'aspect du prince. Il ne l'a pas accueilli avec ce sourire indulgent qu'il a toujours eu jusqu'ici pour le fils d'un ami qui n'est plus, et le mari de Suzanne s'arrête étonné devant une tristesse qu'on ne prend pas la peine de dissimuler, qu'on afTecte plutôt de laisser paraître. Mais trêve de réflexions, écoutons. Les paroles de cet homme, si maître de lui pourtant, nous en apprendront plus peut-être en cette circonstance que toutes les investigations auxquelles nous pourrions nous livrer.
« J'aurais voulu vous voir plus tôt, dit-il à Amédée ; il y a trois ou quatre heures qu'on vous cherche. J'ai été sur le point d'aller annoncer moi-même à Mme d'Aimery la triste nouvelle que je vais vous apprendre, mais j'ai pensé qu'il valait encore mieux qu'elle en fût informée par vous. Votre beau-père est mort.
— M. d'Aimery? s'écrie le prince en changeant de visage.
— M. d'Aimery est mort ce matin vers neuf heures, à Calais, dans un hôtel. Il avait prié le médecin qui le soignait de m'expédier une dépêche aussitôt qu'il aurait cessé de vivre. .
— Que m'apprenez-vous là l M. d'Aimery que je croyais à Londres...,
— Ah I vous saviez que c'était en Angleterre qu*il allait, et non pas en Allemagne, comme il l'avait dit?
— Je l'ai su indirectement.
— Vous avez su qu'il n'était point parti seul?.
— Oui.... Il était avec une femme.
— Eh bien 1 il a été tué par le mari. »
Les deux hommes demeurent un moment en silence et les yeux baissés. Après quoi M. Guillaume :
« Cette nouvelle, dit-il, sera un rude coup pour Mme d'Aimery. Je ne puis m'empêcher de vous recommander les plus grands ménagements à son égard. Elle a déjà été frappée cruellement, il y a peu de jours; la perte de s^n meilleur ami, je veux dire de son mari, va renouveler au fond de son âme la douleur d'une autre perte. Soyez bon pour cette pauvre femme, Amédée, dites-lui de consolantes paroles. Elle n'est pas plus responsable, selon moi, du malheur qui l'a surprise hier que de celui qui l'atteint aujourd'hui. Les hommes ont une plus lourde responsabilité que les femmes î il y a beaucoup d'erreurs, beaucoup de fautes de celles-ci qui doivent retomber sur ceux-là.
— Je le sais, monsieur; j'ai toujours eu beaucoup de sympathie pour Mme d'Aimery. Elle pratique trop bien, d'ailleurs, l'indulgence envers les aqtres pour qu'on en soit avare envers elle.
— Oh ! l'indulgence I Mme d'Aimery l'a toujours
poussée trop loin. Mais quoi, vous me quittez? Où voulez- vous aller?
— Chez moi, d'abord. Je crains qu'on ne vienne apprendre à Timproviste cette nouvelle à Suzanne; je veux Ty préparer moi-môme.
— A la bonne heure. Vous vous intéressez donc encore à votre femme? Ne me regardez pas de cet air étonné. Répondez-moi franchement,
— Eh bien ! franchement, oui.
— C'est au mieux, alors. Mais asseyez-vous, je vous prie. Je n'ai pas fini, je ne fais que commencer. Quelques instants de retard n'aggraveront pas ce qui est accompli et remédieront peut-être à ce qui pourrait plus tard s'accomplir. Puis, c'est un peu de répit que vous laissez à ces dames. S'il sV gissait d'une heureuse nouvelle, je ne vous retiendrais pas. Veuillez donc vous asseoir. J'avais un
, double motif pour réclamer de vous quelques moments d'entretien avant d'être informé de ce triste événement : je voulais vous demander un service et vdus donner un avis. Les pénibles circonstances où vous vous trouvez prêteront, je l'espère, plus de poids encore à ce dernier. Mais parlons d'abord du service. Tel que vous me voyez, quoique rien ne vous paraisse changé dans ma personne, je suis aussi sous le coup d'un événement pénible. »
Le prince s'est troublé légèrement, mais il a repris sa place. Il écoute avec un miUange de curiosité et d'appréhension : de curiosité, parce qu'il cherche en vain quel genre de service il peut rendre à l'homme qui lui parle ; d'appréhension, parce qu'il
se demande de quelle nature est Tavis qu'on veut lui donner, et que sa fierté en prend d'avance de Tombrage.
« J'ai perdu quelqu'un qui m'était bien cher, dit alors M. Guillaume d'une voix un peu altérée, quelqu'un à qui j'avais donné toute naa confiance et qui m'avait allégé le fardeau que je porte. Je vous parle d'un jeune homme que vous avez vu quelquefois, mais que vous n'avez pu juger, de celui qu'on appelait Gystave MireiL La mort aime ces sortes de surprises. îl me remerciait, il y a quelques jours, à cette même place, des bontés que j'avais eues pour lui. Mes bontés pour lui n'ont pas été grandes. J'avais prodigué à d'autres mon indulgence et ma faiblesse, à d'autres qui m'en ont récompensé vous savez comment. J'aimais Gustave Mireil comme un fils. La douceur ne m'ayant pas réussi avec mes en-^ fants, j'avais reporté sur lui toute ma sévérité de père, j'avais voué sa jeunesse au travail et à la peine, et il n'avait jamais obtenu de moi que ce qu'il avait dûment mérité. Je m'imaginais le dominer ainsi. En une circonstance capitale, je m'aperçus que je m'étais trompé : il se maria malgré moi. J'espérais, du moins, que l'expérience le rendrait sage^ mais je me trompais encore : une nouvelle liaison se forma, et sa vie fut perdue. Il ne -s'en repentait pas, il était heureux, disait-il. Qu'aurait-il dit plus tard?... Je songeais, moi, à son avenir, j'aurais voulu lui épargner ces longs regards désolés que nous jetons tous vers le passé ir-
révocable. Mais il devinait, sans doute, que l'avenir n*était pas fait pour lui. »
M. Guillaume s'arrête de lui-même. Le prince, qui n'ignore pas les bruits qui ont couru sur la naissance de Gustave, n'ose hasarder une parole et attend. M. Guillaume reprend après s'être recueilli :
«c Gustave Mireil n'avai^t que sa place. Je ne sais même si Ton trouvera chez lui l'argent nécessaire pour les frais de l'enterrement. Des charges lourdes pesaient sur lui de plus d'un côté. Je voudrais que voiïs vissiez sa femme.
— Moi ! s'écrie Amédée.
— Oui, vous. Pourquoi ce mouvement?
— C'est que je trouve étrange....
— Étrange ? Nous ne nous comprenons pas. De qui croyez-vous que je parle ?
— De la femme.... légitime de Gustave Mireil.
— Je vous ai induit en erreur sans m'en apercevoir. Mais je pensais que l'épouse légitime de Gustave n'existait plus, qu'elle avait, du moins, fait trop bon marché de ce titre pour le porter encore. Quoiqu'elle ne soit veuve que d'hier, Mme Mireil n'était ^lus , depuis longtemps , que Mme de Lassy. Si j'avais eu affaire à Mme de Lassy, je ne me serais certes point adressé à vous, et je conçois qu'à la pensée que j'avais Besoin de vos bons offices auprès d'elle, vous ayez, malgré vous, bondi d'étonnement. Non, il s'agit de la jeune femme qui était auprès de Gustave au moment de sa mort et à laquelle il laisse un
enfant. J'ai des raisons pour ne pas la voir moi-même. Vous la verrez, ou plutôt, cela vaudra mieux, la princesse la verra dans quelque temps. Rien ne presse à cet égard. Ce qu'il ne m'est point permis de différer, c'est de lui faire parvenir ce portefeuille qui contient des lettres et de l'argent. J'ai appris qu'un des meilleurs amis de Gustave, employé h la préfecture de la Seine, Éoiilien Delorme (rappelez-vous c^ nom), avait épousé une jeune fille que Mme de Valberg a beaucoup connue autrefois. C'est ce qui m'a donné Tidée d'avoir recours à vous pour cette mission délicate. Je vous prie donc d'aller vous-même demain trouver M. Delorme pour lui remettre ce portefeuille, qu*il aura l'obligeance de faire parvenir à son adresse. Il est inutile de me nommer.
— La chose sera faite comme vous le désirez, monsieur.
— Je vous demande pardon de disposer ainsi de vos moments. La chose pressait, et, d'ailleurs, je n'avais pas le choix : les gens en qui j'ai confiance ne sont pas nombreux. Et maintenant, mon cher Amédée, maintenant, je ne vous retiendrai plus que quelques minutes, mais pour m'occuper de vous et pour vous adresser des paroles plus sérieuses encore que toutes celles que vous venez d'entendre. »
Ils sont debout en face l'un de l'autre, l'homme mûri de bonne heure par de rudes épreuves*, et qui, malgré toute sa vigueur, incline déjà vers la vieillesse, et le jeune homme qui a parcouru les
plus belles aimées de la vie et qui entre dans celles où les fruits succèdent aux fleurs.
On sent qu'une lutte va s*engager entre eux. Ils s'observent, se pénètrent mutuellement» et l'attaque semble intimidée d'avance par la résistance qu'elle préyoit. Mais cette indécision ne dure qu'une seconde. M. Guillaume est de ces hommes qui ne se laissent pas arrêter longtemps par la difficulté d'une entrée en matière et qui abordent de front leur sujet, si scabreux et si terrible qu'il soit.
« J'ai prononcé deux fois tout à l'heure, dit-il, un nom qui me vient rarement aux lèvres, — le nom de Mme de Lassy. Cette personne m'a toujours inspiré l'antipathie la plus invincible. Il lui man* que quelque chose dans la poitrine, le cœur. Je vous ai préservé d'elle lorsque vous étiez libre, car il est évident pour moi que la première fois que je vous parlai de Suzanne d'Aimery, vous pensiez sérieusement à Elina Saugeon, que vous étiez en voie de l'épouser peut-être.... Ne m'interrompez pas pour le nier. Gela importe peu maintenant. Je vous ai donc préservé d'Elina, et rien ne m'ôtera de l'esprit que c'est parce qu'elle l'a deviné, que c'est pour se venger de moi qu'elle s'est rejetée sur Gustave. Ces sortes de femmes sont capables de ces sortes de vengeances. Aujourd'hui vous êtes retombé sous son empire, elle a regagné pied à pied le terrain qu'elle avait perdu, elle vous possède, elle ânira par vous absorber, par vous ramasser tout entier en elle. Votre sourire4ne dit que vous ne craignez rien, que
284 LES COUDÉES f;RÂNGH£S.
VOUS VOUS sentez fort. Eh bien! c'est votre sécurité qui m'alarme. Je vous dis que vous ne connaissez pas Elina. Écoutez, Amédée; une heure solennelle sonné en ce montent pour votre femme et pour vous. Suzanne va apprendre la mort de son père, elle va voir sa mère plongée dans une douleur dont la source sera double et avec laquelle peut-être il lui répugnera de mêler ses larmes. Elle n*aura plus que vous au monde, elle n'aspirera qu'à se rattacher à vous. Revenez à elle, ouvrez-lui vos bras, pendant qu'il en est temps encore, -revenez à elle et quittez cette femme! Quittez cette femme! S'il vous faut absolument une maltresse, prenez-en une autre, n;iais ne gardez point Ëlina. Faites un effort vigoureux, dégagez-vous, rompez avec elle! Je vous le demande au nom de votre repos, de votre dignité, de votre avenir; je vous le demande au nom de votre père, qui m'impose encore, du fond de sa tombe, l'obligation de vous parler. Un conseil indirect a suffi la première fois ; la fervente adjuration que je vous adresse aura4-elle moins de force? Hais vous restez muet, impassible. Les temps sont changés, plusieurs années se sont écoulées, et vous vous enorgueillissez peut-être de n'être plus la dupe d'un bon mouvement, de savoir résister aux assauts de la raison. Voilà comment les hommes s'améliorent en mûrissant, voilà comment ils progressent. L'obstination dans leurs idées est appelée par eux constance et fermeté d'âme, l'aveuglement est traité de vue supérieure ; ils sont contents de se perdre seulement pour ne pas céder! N'est-41 pas insensé
celui qui, les voyant sur le bord d'un précipice, veut les retenir par le pan de leur habit? Pour un peu ils se retourneraient et le souffletteraient en jurant, N'ont-Ms pas tous le droit, en effet, de s'élancer tête baissée clans l'espace, de se déchirer aux ^ pointes du roc, de rouler jusqu'au fond de Tabine, et de mourh: dans un transport de rage en maudissant la destinée? »
Amédée n'est pas ébranlé, mais il a pâli. Gomment éviter tous les éclairs de ces yeux, commenJt demeurer tout à fait insensible aux accents de ceitte voix vibrante? L'orateur s'est aperçu de l'effet qu'il a produit, et rassemblant toutes ses, forces, et pas^ sant tout à coup du ton véhément au ton naturel, quoique avec un reste d'émotion :
« Je m'emporte, dit-il , et je nuis moi-même à la cause que je plaide fet que je prétends gagner. Estce à moi, d'ailleurs, de vous prendre à partie, de vous faire la leçon? Quelle autorité l'apologie du devoir saurait-elle avoir dans ma bouche? J'oubliais ma vie en jugeant la vôtre. Je vous parlais de vous.... Eh bien! je veux vous parler de moi. Oui, je veux descendre avec vous dans un lieu sombre où je n'aime plus trop à m'aventurer, dans le fond de cette âme troublée que' la vie m'a faite. Je sais qu'on me porte envie, que ma position est brillante, que je suis comblé d'honneurs , environné de plaisirs. Tout cela, c'est le dehors. C'est le dedans que je vais vous montrer. Je suis malheureux, Amédée, malheureux au point qu'il' n'est pas d'être plus isolé, plus désespéré que moi. Je vous disais tout à
rheure comment j'ai été frappé dans mes enfants. Tavais été frappé auparavant dans celle qui devait être lacompagne de toute ma vieet qui m'avait trahi, quitté pour un autre, peut-étre parce que je ne l'avais pas entourée d'assez d'amour, parce que je l'avaft en quelque sorte encouragée à l'infidélité, parce que surtout mon ambition m'avait été plus chère que mon bonheur. Plus tard, j'éprouvai le besoin de compter au moins sur une affection vraie, et j'eus h chance d'en rencontrer une. Ne confondez pas Mme Saugeon avec sa fille : l'eau et le feu ne sont pas plus dissemblables. Mme Saugeon m'aimait. J'étais habitué à elle, je m'efforçais de me contenter de cette ombre de bonheur ; mais il me fallut renoncer à cette ombre même. Obscur, j'aurais été libre de conserver une amie; étant en évidence, je dus faire un sacrificCj un sacrifice douloureux, mais qu'il ne m*était plus permis de différer. Et aujour* d*hui, savez-vous â quelle conclusion je suis arrivé? Je suis arrivé à reconnaître que certaines lois si simples qu'elles nous font sourire, nous enfants décrépits d*une civilisation avancée, que ces lois, dls*je, qui remontent au berceau du monde, peuvent seules déterminer, maintenir et assurer le repos, la joie et la dignité de Thomme. Une femme que vous aimez dans la jeunesse, que vous estimez dans l*âge mur, que vous soutenez et qui vous soutient dans la vieillesse; des enfants qui n'ont pas à rougir de leur naissance, qui vous aiment et qui vous respectent, voilà le fond même du bonheur pour le dernier des artisans comme pour le premier
des rois de la teiTe. Je vous dis là le résultat des réflexions auxquelles je me livre depuis quelque temps. C'est naïf, n'est-ce pas, c'est étrange, au moins, de la part d'un homme tel que moi? Bien des jeunes gens en riraient. Vous n'en rirez pas, je le sais; vous ne penserez plus que j'ai voulu vous faire une leçon; vous méditerez mon expérience, cette leçon vivante qui parle plus haut que moi. Je souhaite que de cette méditation il sorte une résolution prudente. Et maintenant, mon cher prince, séparons-nous , et allez annoncer à ces deux pauvres femmes la perte^cruelle qu'elles viennent de faire. »
Sa voix s'est abaissée peu à peu; les intonations gutturales semblent communiquer une force physique à chacune de ses paroles, et, en voyant cet homme accablé sous le poids de son lourd passé , le prince ne songe plus à s'irriter de ses con* seils ; il serait tenté plutôt de lui prodiguer sympa-^ thie et consolation* Et pourtant, si abattu quil soit en apparence, M. Guillaume triomphe encore au fond de son cœur, car il sent qu'il a atteint son but, il sent qu'il a convaincu Amédée. Lorsqu'il s'est emporté comme lorsqu'il est revenu à des mouvements plus calmes^ il a très-^bien calculé l'ef* fet qu'il Voulait produire; il n*a rien laissé au hasard d'un entraînement irréfléchi. Enfin il s'est montré, ' en cette occasion, presque aussi habile que sincère; mais si l'habileté ne lui a pas nui, la sincérité seule a décidé le succès.
Les deux hommes échangent encore quelques
mots sans importance , se serrent la main et se séparent.
II y a des moments dans la vie où nous devenons tout à coup, pour ainsi dire, opposés à nousmêmes , où ce qui nous semblait un sacrifice impossible nous parait une chose toute simple , où la résolution la plus grave peut être prise et accomplie en un clin d'œil. Le prince de Valberg était dans un de ces moments-là.
Ce qu'il venait d'entendre l'avait fortement remué ; il avait réfléchi, il s'était effrayé des dangers réels qu'il affrontait avec tant d'insouciance, enfin il avait pensé à son père. Si passion pour Mme de Lassy n'était plus dans la période ascendante. Celle qu'il aimait véritablement, au fond, celle qu'il avait toujours aimée, c'était Suzanne. Il était donc, en rentrant à l'hôtel, dans la disposition d'esprit la plus favorable à un rapprochement, et la triste mission dont il était chargé semblait devoir encore aplanir les premières difficultés. Malheureusement , il suffit du plus léger obstacle pour arrêter un élan de cœur, la plus frivole circonstance peut faire échouer la résolution la plus grave, et le bon vouloir du prince allait se trouver paralysé par un incident de peu d'importance, sans doute , mais qui ne laissait pas d'être assez significatif.
Il trouva sa femme et sa belle-mère réunies. Après quelques phrases qui avaient pour but de les préparer à des impressions pénibles, il leur annonça, sans plus tarder, la douloureuse nouvelle.
Suzanne poussa un cri perçant et se jeta dans les bras de Mme d'Aimery.
Si , au lieu de se jeter dans les bras de sa mère , elle fût tombée dans ceux de son mari, la réconciliation était faite.
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A Qin» TI£NT LE BONHEUR.
Il faut bien peu de chose pour empêcher les gens de s'entendre , comme on Ta vu à la fin du précédent chapitre ; il faut bien peu de chose aussi pour les amener tout doucement à s'expMquer, comme on pourra le voir dans le courant de celui-ci. Je erois, parole d'honneur! malgré l'opinion contraire généralement admise aujourd'hui dans le monde intelligent, je crois qu'il y a une Providence, et qu'elle se mêle encore par-ci par-là d'arranger des affaires qui, sans elle, ne s'arrangeraient jamais. Je ne dis pas, entendons-nous, qu'elle s'occupe des affaires de tout le monde : non, cette proposition serait trop hardie, et, en voyant le train des choses humaines, on pourrait m'objecter, avec quelque apparence de raison, qu'elle ferait mieux de s'abstenir; mais je prétends qtfelle s'occupe des affaires de quelques personnes. La Providence, en un «aot, a ses privilégiés, autrement dits ses créatures, et,
5i92 LES COUDÉES FRANCHES.
pendant que la plupart des mortels cherchent en vain à se reconnaître au milieu de Tincohérence et de la contradiction de tout ce qui leur arrive , quelques-uns voient un pouvoir mystérieux intervenir à propos dans leur destinée, en régler harmonieusement les différentes phases et faire tourner à bien ce qui était sur le point de tourner à mal.
On se souvient de la joie un peu désordonnée qu'avait laissée éclater Ëlina Saugeon , ou plutôt Mme de Lassy , ou plutôt encore Mme Mireil , à la première nouvelle de la mort de sou mari. Le principal motif de cette joie , motif qu'elle confia le lendemain même à la comtesse d'Heudicourf, ce fut qu'étant veuve, çUe allait pouvoir enfin se remarier à son goût. La comtesse tomba des nues. Si habituée qu'elle fût aux excentricités de son adorable amie, elle n'avait pu prévoir celle-là. Qu'est-ce qu'Elina comptait faire d'un second mari î
La comtesse fut encore bien autrement surprise, lorsque Klina ajouta que son choix était fait , et qu'elle épouserait Isidore Leblond. Isidore Leblond! N'était-ce pas le comble de la présomption et de l'impudence? Isidore Leblond, dont elle s'était jouée de toutes les manières, et qui la méprisait plus qu'il n'est permis à un homme de mépriser une femme I La comtesse crut vraiment qu'Elina plaisantait. Quand elle eut reconnu que cette prétention était sérieuse , elle entra avec perfidie dans les idées de son amie et lui offrit une fois de plus ses bons offices. Ces choses-là l'amusaient toujours infiniment. Elle fit donc mander chez elle Isidore, qui
accourut aussitôt, croyant qu'il entendrait parler de la princesse de Valberg. La comtesse ne Tentretenait, en effet, que de la princesse toutes les fois qu'elle le rencontrait, et il était bien revenu, à cet égard , de ses emportements farouches. Cette fois elle ne lui parla que d'EIina,lui apprit en riant la mort de Gustave Mireil et lui proposa à brûlepourpoint la main de sa veuve, lui faisant remar* quer que celle-ci était maintenant fort à son aise et très-capable de mettre en relief, par son élégance et par sa beauté, Theureux mortel dont elle porterait le nom.
c Enfin , ajouta-t-elle , cette chère enfant vous a quitté pour le prince ; elle quittera le prince pour vous, si vous vous engagez à l'épouser.
— Il est dommage que vous soyez une femme, répondit Isidore en pâlissant. Voilà le plus sanglant affront que j'aie reçu de ma vie. »
Cette réponse fut rapportée avec délices par la comtesse à celle qui l'avait provoquée. Elina ne se découragea point pour si peu. Elle écrivit à Isidore une lettre pleine d'artifice et de passfon. Il lui envoya le soir même une autre lettre que nous ne pouvons reproduire ici , mais qui enfonça les pointes d'un fer rougi dans ce cœur gangrené et qui lui arracha des cris de fureur sauvage.
Cependant à tout prix il lui fallait un mari , et encore un mari qui fût capable de lui faire honneur. La comtesse essaya vainement de lui persuader qu'elle devait au moins attendre les délais légaux. Rien n*y fit. Elina était avide de changer de nom, et
il est vrai qu'elle avait d'excellentes raisons poar cela.
Elle avait vu quelquefois le vicomte de Nancey; elle pria sa noble entremetteuse de sonder le terrain de ce côté. Mais l'aimable vicomte» quelque ruiné et quelque spirituel qu'il fût, ne put s'empêcher de hausser les épaules à cette étrange proposition.
< A-t-elIe l'intention, une fois remariée» de conserver M. de Yalberg? » demanda-t-il à la comtesse avec le plus charmant sourire.
La comtesse profita de cette impertinence pour insinuer à Ëllna qu'il serait convenable, en effet, qu'avant de serrer de nouveaux liens, elle eût rompu tout à fait avec le prince. Elina lui répondit qu'elle était bien décidée à rompre. Nous ne surprendrons personne en avouant qu'elle n'avait quelque peu différé à en venir là, que parce qu'elle avait certains mémoires à faire acquitter et certaine somme à palper, somme assez ronde que le prince déposait à la fin de chaque mois sur la cheminée du boudoir.
Toutes ses sûretés prises, il ne s'agissait plus que de choisir un prétexte de rupture. Elle en possédait une fort jolie collection, à laquelle elle n'eut pas même besoin de toucher en cette circonstance.
Le prince, depuis environ six semaines, c'est-àdire depuis la mort de son beau-père, était de fort mauvaise humeur, car les graves paroles de M. Guillaume lui revenaient sans cesse à l'esprit et le troublaient malgré lui. II avait revu plusieurs
fois Suzanne, qui Tavait accueilli très^convenablcment et qui, dans sa douleur^ avait eu même des moments d'abandon et de confiance dont il aurait pu profiter. Mais la première occasion ayant été manquée, il avait trop de vaine fierté dans l'âme pour ne pas être en garde contre un nouvel entraînement. Or, la mauvais.e humeur n*e$t pas bonne conseillère. Elle nous mène quelquefois aussi loin que la passion et nous fait commettre autant de sottises. Amédée qui, à Taide d*une lueur passa* gère, avait retrouvé son chemin et qui avait eu le courage de prendre une sage résolution, Amédée finit bientôt par se dire que M. Guillaume était un vieux renard qui prêchait l« sagesse aux jeunes maintenant que l'Age avait calmé ses ardeurs, et qu'il serait humiliant pour lui, prince de Yalberg, pour lui qui, après tout, n'était plus un enfant, de se laisser ramener au bercail par un pasteur de cette espèce. Il lui sembla qu'il serait piquant, au contraire, de faire un nouveau scandale, de braver préjugés et convenances et de prouver à M. Guillaume qu'on était au-dessus de ses avis et de sa morale. Bref, il résolut de céder au plus vif désir de sa maîtresse, c'est-à-dire de partir avec elle pour l'Italie.
Elina fut très-surprise d'une preuve d'amour à laquelle, du reste, elle ne tenait plus; puis, voyant qu'il insistait pour un prompt départ, elle se retourna habilement, saisit l'occasion aux cheveux et lui demanda comment il osait lui faire une proposition semblable lorsque les cendres de M. Mireil
n'étaient pas encore refroidies. Le prince éclata de rire. Il s'en suivit une dispute qu'Elina envenima à plaisir. Amédée se laissa aller à des mouvements de fureur tels qu'il n'en avait éprouvé de long^ temps, et qui se compliquaient de tous les sentiments qui étaient en lutte dans son âme. Il s'écria qu'ils partiraient le lendemain même ou qu'elle ne le reverrait de sa vie. Slle riposta qu'elle serait inconsolable de ne plus le voir, mais qu'elle ne partirait pas. Il saisit sa canne sans ajouter un mot, hésita un moment, puis sortit de la chambre dans un état d'exaspération que je n'essayerai pas de décrire.
Il se fit reconduire chez lui. En montant le grand escalier, il rencontra Suzanne qui descendait. Elle s'arrêta stupéfaite et ne put retenir un léger cri, car Amédée, qui avait le teint naturellem^it trèscoloré, était en ce moment fort pâle.
« Qu'avez- vous î que vous est-il arrivé? lui demanda-t*elle timidement.
— Rien, » répondit-il. 5
Et il passa devant elle et continua de monter.
Arrivé dans son cabinet, il se laissa tomber sur un siège, et de grosses larmes commencèrent à rouler dans ses yeux. Il pleurait comme un enfant impétueux qui n'a point encore subi de résistance à ses désirs. Tout à coup il sentit une main douce se poser sur ses cheveux et un baiser effleurer son front. C'était Suzanne qui l'avait suivi sans rien dire, qui l'observait avec une curiosité inquiète et qui avait pitié de lui, quoiqu'elle ne comprît pas la
cause de sa peine , ou peut-être quoiqu'elle la comprît.
« Vous? s'écria-t-il en se levant d'un air irrité. Vous savez que je n*aime pas qu'on m'espionne. Laissez-moi, Suzanne, j'ai besoin d'être seul.
— Je ne vous espionne pas, Amédée, réponditelle avec douceur; vous souffrez, et je viens voir si je ne pourrais pas vous consoler à mon tour. »
Il se promena quelques instants en silence. La jeune femme demeurait immobile et triste près de la porte.
« Suzanne, dit-il enfin en s'arrêtant devant elle, êtes-vous capable de me donner une grande preuve d'amitié î
— Oui, mon ami. Parlez.
— Vous devez aller rejoindre sous peu de jours votre mère à Saint-Preuil. Renonceriez-vous à cette réunion de famille pour m'accompagner encore une fois en Italie ?
— Oui.
— Songez d'abord que Mme d'Aimery et votre grand'mère vous attendent. Je ne voudrais pas pourtant vous mettre mal avec elles.
— Oh ! elles m'excuseront bien volontiers, quand elles sauront que je pars avec vous.
— Suzanne!... Mais je ne veux pas vous tromper, je ne veux pas profiter d'un sacrifice dont je ne suis pas digne. Je dois vous dire.... J'étais prêt à te trahir, à te quitter pour jamais, j'étais prêt enfin à partir avec une autre.
— Je le savais.
— Quoi!.,..
— Et c'est ce qui me fait accepter avec d^autant plus de joie ce que tu me proposes.
— 0 ma Suzanne bien*aimée, pardonne-moi : je ne suis qu'un homme, et tu es un ange ! »
Il ne croyait pas si bien dire. C'était un ange, en effet» que cette belle jeune femme qui s'attendrissait, qui pardonnait avant le repentir et qui ouvrait ainsi ses bras à l'époux infidèle.
Je n'ai point voulu vous faire assister au travail mystérieux qui s'était opéré dans cette âme charmante; j'ai préféré vous ménager le plaisir de l'émotion et de la surprise. Nous avons laissé Suzanne en butte à une passion bizarre qui tenait plus peut-être de l'imagination que du cœur, mais qui» par suite de l'imprudente liberté que lui avait accordée son mari en termes si formels, pouvait l'entraîner tout à coup, en dépit de sa pureté native, dans les plus grossiers égarements. Nous avons vu que, n'ayant à lutter en quelque sorte que contre elle*méme, elle ne résistait plus qu'à peine, et que les derniers scrupules de sa pudeur s'envolaient un à un comme des feuilles de rose au souffle d'un vent brûlant. Les leçons qui auraient dû la détourner de la voie funeste où elle voulait s'engager, semblaient, au contraire, l'encourager à poursuivre; l'exemple, les larmes, le désespoir de sa mère parlaient en vain pour l'avertir : le cri de son cœur couvrait toutes les autres voix. Elle avait vingt ans, elle voulait être aimée, elle était sûre de Tétre, le reste n'était rien.
Mais quand sa mère l'eut quittée pour se rendre en Normandie, quand son mari qui, dans les premiers jours du deuil, entrait assez souvent chez elle, ne s'y présenta plus qu'à de rares intervalles, quand elle fut seule en un mot et libre, quand il n'y eut plus enfin que le dernier pas à franchir, elle s'arrêta d'elle-même, eut honte de ses pensées, et, joignant les mains, leva encore une fois les yeux au ciel. On n'a pas assez insisté sur toute la dis* tance qu'il y a, pour certaine^ natures, entre le rêve et la réalité, entre le projet et l'exécution, entre l'intention et l'acte. Suzanne fut épouvantée du chemin qu'elle avait déjà parcouru. Dès qu'elle eut peur, elle fut sauvée, et Isidore s'étant présenté pour la voir quelques jours après le départ de Mme d'Aimery, elle lui fit dire qu'elle était trop souffrante pour le recevoir.
Cette première victoire remportée, elle sentit sa vue se. raffermir^ les choses lui apparurent telles qu'elles étaient à ses yeux avant que la passion • l'eût éblouie. Elle s'aperçut qu'elle ti'avait jamais cessé d'aimer son mari, elle frémit en songeant qu'elle aurait pu reconnaître trop tard cette douce vérité. Enfin l'espoir lui revint; elle comprit qu'il n'y a rien de perdu pour l'avenir d'un ménage tant que la pureté de l'épouse est sans tache, tant que la femme peut pardonner au mari sans avoir à rougir elle-même. Et Voilà comment elle était prête, notre aimable Suzanne, à profiter de la première occasion de rapprochement qui se présenterait; voilà comment les choses s'arrangèrent d'une ma-
nière aussi simple qu'lmprérae, voilà comment enfin le bonheur, le bonheur légitime, refleurit tout à coup sur le sol même où le désordre et le scandale avaient germé.
A la grande surprise de tout Paris qui se livra pendant huit jours à toutes sortes de commentaires, nos deux époux partirent le lendemain pour lltalie : le prince, heureux d'échapper au passé et de se rafraîchir à une source pure, la» princesse moins passionnée qu'autrefois, mais témoignant à son mari une tendresse qui avait quelque chose d'indulgent et de maternel. C'était sans doute une anticipation du sentiment nouveau qu'elle allait connaître. A son retour à Paris, elle devint mère, elle eut un fils, et l'avenir se trouva encore plus solidement assuré. Un enfant au berceau, une femme irréprochable, ce sont ces deux frêles appuis qui soutiennent les grandes maisons aussi bien que les petites, et qui> sur le terrain vacillant de ce siècle, les empêchent quelquefois de s'écrouler.
Aujourd'hui, l'ambition commence à poindre dans le cœur du prince ; il veut grandir et illustrer son nom pour ses enfants nés ou à naître. Suzanne n'est point jalouse de cette rivale-là, et, comme elle s'est associée aux idées nouvelles et même aux études de son mari, elle est prête à le suivre à Londres, à Vienne, à Turin, ou à Saint-Pétersbourg, dans le poste important qu'on ne tardera pas à lui confier.
M. Guillaume se félicite tout bas d'avoir ramené la paix dans le jeune ménage; il regarde ce résultat
comme un des plus beaux triomphes de son éloquence^ sans soupçonner toutefois quels auxiliaires lui sont venus en aide de ce côté.
Sa situation est plus brillante que jamais, il est au sommet de Téchelle, et, s'il manque quelque chose à la considération dont il jouit, c*est que le public De se montre indulgent que pour les acteurs qui ont tout à fait disparu de la scène. Sa gloire ne laisse pas, du reste, de lui coûter encore quelques sacrifices. Il n'a pas revu Mme Saugeon, dont la santé est profondément altérée; il n*a pas même osé voir la femme et l'enfant de Gustave Mireil, mais il a pu, par l'entremise de la princesse de Yalberg, renouveler ses bienfaits et étendre sa protection Jusqu'aux amis de celui qu'il pleure. M. et Mme Delorme, qui continuent, par parenthèse, de vivre en très-bon accord, se sont ressentis de la bienvell*lance de M. Guillaume.
Isidore Leblond fut frappé comme d'un coup de foudre du départ, ou plutôt de la fuite de Suzanne. Il était loin de s'en faire accroire sous aucun rapport, mais il n'avait pu se tromper sur le genr^ d'émotion que sa vue seule causait à la prlnceanei et comme la passion qu'il avait pour elle B*accrola« sait tous les jours en dépit des efforts quMl iHi^iaU pour la vaincre, il était presque décidé h risquer une déclaration, lorsqu'il apprit...» Il hq mûqua cruellement de lui-même, le premier moment dt) douleur passé. Le sourire dont il se gratUU ét^U certes plus ironique et plus méprisant que tous ot>\ix que lui avait arrachés jusqu'alors h lotti»^ hu-
maine, et je vous ai dit pourtant que son sourire avait une puissance d'ironie toute particulière. Il se déroba au monde pendant quelque temps, voyagea dans le nord de l'Europe et alla jusqu'en Laponie.
A l'heure où j'écris ces lignes, il n'a plus du tout l'air de se souvenir de cette aventure; seulement, il ne peut se défendre d'un tressaillement intérieur toutes les fois qu'il aperçoit de loin la princesse de Valberg ou qu'on prononce son nom devant lui, E ne laisse pas cependant de s'amuser toujours un peu à sa manière et d'amuser la galerie aux dépens des sots. Il faut l'entendre, par exemple, raconter et commenter les prouesses de César Briquet, qui a failli être nommé maire de son endroit, selon Texpression dudit César.
Le comte d'Heudicourt continue d'être une des gloires du sport. La comtesse, qui est réellement devenue très^grasse, s'est jetée de désespoir dans la dévotion.
n me reste maintenant à vous apprendre plusieurs mariages. Nous aimons assez en France les mariages à la fin d'un roman, comme au dénoûment d'une comédie, et c'est, vous en conviendrez, un goût trèslégitime et qui doit nous être commun avec toutes les nations civilisées. Le jeune René de Soyaucourt a épousé la moins insignifiante des deux demoiselles de la Momais ; Mme d'Aimery s'est remariée avec un noble sénateur; Mme de Blancbeville, la Sapho moderne, a daigné accorder sa main à un fabricant de produits chimiques; Elina Saugeon elle-même.... ElinaSaugeon aiînî par rencontrer un second mari,
LES COUDÉES FRANCHES. ù03
fait exprès pour elle. C'est une de nos anciennes connaissances, c'est cet adorable lion -qui est toujours sur le point de dire quelque chose et qui n'en peut venir à bout; c'est Artus de la YoUi^re, en un mot. Maître d'une belle fortune, qu'il gaspillait follement, il marchait droit à la ruine : sa femme a mis de l'ordre dans ses affaires et le mène par le bout du nez. Elle le mènera loin, je vous en réponds.
Et le monde continue de rouler comme il roulait hier, comme il roulera demain. La satisfaction des instincts matériels est plus que jamais la loi suprême. On ne sait plus se contraindre, on ne sait plus se gêner pour rien ni pour personne; chacun prend aujourd'hui ses coudées fraimches. Cependant, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de les prendre un peu moins, dans votre intérêt même. Contraignez* vous, gênez- vous un peu , messieurs et mesdames, si peu que vous voudrez, mais gênez-vous*
Je vous assure qu*un peu de gêne volontaire est nécessaire au bonheur et à la dignité de la vie.
Telle est la morale de cette histoire.