‹ Neuf filles et un garçonChapitre 31 sur 47 · IG · texte numérisé non relu

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ces regards d'effroi fixés sur les deux femmes? Pourquoi ces cris? La comtesse voit le danger la première, et s'enfuit; Suzanne, restée seule, cherche en vain la cause de l'agitation générale.

« Le féu l le feu I » lui crie-t-on de toutes parts, et elle se voit entourée de flammes.

Éperdue, elle se lève; la terreur paralyse ses forces : elle chancelle et tombe. Alors, dans le cercle vide qui s'est fait aufour d'elle en un clin d'œil, un homme se précipite, se jette sur elle , étreint les flammes, les étouffe, arradie de ses mains les lambeaux brûlants, et, quelques cavaliers ôtant vivement leurs habits et les accumulant sur la vic-^ lime, l'élément terrible se trouve aussitôt comprimé et vaincu.

Tout cela, bien entendu, a été l'affaire d'une minute. Suzanne est sauvée, le feu n'a pas même atteint le corsage, les bras aussi ont été épargnés. Mais quel est celui qui s'est exposé pour elle avec un dévouement si impétueux, quel est celui qui a osé l'enlacer de ses bras, la couvrir de son corps, prendre la moitié du péril qu'elle courait? Est-ce René de Soyaucourt?Le hasard a-t-il ménagé cette revanche à l'amoureux si impitoyablement éconduit ? Non, si René eût été là, il aurait fait ce qu'un autre vient de faire, il aurait risqué sa vie avec joie pour pré-» server celle de Suzanne ; mais il était loin, à l'autre extrémité du bal, séparé d'elle par deux ou trois mille personnes. Qui est-ce donc? Le prince? Non, car le voici qui accourt et qui s'élance vers Suzanne revenue entin à elle et commençant à se rendre

compte du supplice horriMe auquel elle vient d'échapper. Quant à son sauveur, il a disparu. On Ta vu sortir précipitamment; il avait les mains et le visage brûlés, et ceuxiqui se trouvaient là n'ont pu le reconnaître.... Je me trompe, une seule personne, la comtesse d'Heudicourl, l'a reconnu, et elle le nomme tout bas au prince qui tressaille et qui témoigne une surprise ironique. Mais il prend lui-même sa femme dans ses bras, l'emporte dans une chambre solitaire, et Ton sent, aux soins tendres qu'il lui prodigue, qu'il n^a jamais cessé de l'aimer.

Un médecin arrive : il n'y a rien de grave, on en sera quitte pour la peur.

Bientôt la princesse, enveloppée dans son grand burnous et s'appuyant sur Amédée, se sent assez forte pour remonter en voiture, et les chevaux l'emportent au galop vers l'hôtel.

« Je ne m'explique pas du tout comment la chose est arrivée, dit-elle en cherchant à rassembler ses idées. Je causais avec ma voisine, lorsqu'elle me quitte brusquement et j'entends crier au feu avant de rien sentir moi-même 1

— Il paraît, lui répond le prince, qu'une bougie a mis le feu à votre robe. Je n'ai pu obtenir, du reste, que des renseignements assez vagues.

— Cela n'importe guère maintenant ; mais ce qui importe beaucoup, c'est de savoir le nom de mon sauveur qui a dû être atteint lui-même plus sérieusement que moi.

— Je le connais, ce nom.

— En vérité I vous avez pu le remercier ?...

— Pas encore. Mais je vous avoue que j'aurais préféré entendre tout autre nom que celui-là. J'aurais préféré même que ce ^t René de Soyaucourt.

— Monsieur!...

— Pardon. Je ne voulais pas vous offenser. Mais c'est qu'il y a des gens auxquels il est particulièrcr ment désagréable de devoir un service. Puis, je m'y perds, s'il faut être franc. Je ne croyais pas le personnage capable d'un dévouement désintéressé. Il a rhabitude de calculer les risques et périls, et il ne s'aventure que lorsqu'il voit un profit quelconque à réaliser. En un mot, ce n'est point du tout un héros de roman, c'est un homme d'affaires, c'est M. Isidore Leblond.

— Quoil c'est M. Isidore Leblond?...

— Lui-même.

— Je devine, reprend Suzanne avec cette ironie froide dont son mari ne lui a donné que trop d'exeûaples, je devine ce qui se passe au fond de votre âme : vous avez enlevé à M. Leblond le cœur de sa maîtresse, et il vous coûte de lui devoir la vie de votre femme. »

Le prince se tait. Le rouge de la colère lui est monté au visage, mais il se tait, craignant sans doute, dans l'état où est Suzanne, de déterminer, en parlant, quelque crise nerveuse.

On arrive à l'hôtel. Il l'escorte jusqu'à sa chambre et lui demande avec intérêt, mais en tremblant un peu, comment elle se trouve.

c Merci, répond-elle avec un calme ému, je ne

souffre presque plus; mais j*ai la tôte brisée et j'ai besoin de repos. »

Et comme elle lui fait de la main un signe d'adieu, il saisit cette main qu'il serre en s'inclinant, et sur laquelle il dépose un baiser fiévreux.

Une demi-heure après, il revint encore s'informer d'elle. La femme de chambre le rassura, puis alla, sur son ordre, prévenir Suzanne; mais Suzanne ayant répondu qu'elle désirait être seule, on entendit, au bout de quelques minutes, une voiture rouler dans la cour et sortir bruyamment de l'hôtel.

Ce (fui se passa cette nuit-là dans le -cœur de la princesse de Valberg, qui pourrait le dire, qui pourrait se flatter de reproduire les mille nuances des sentiments divers qui s'y combattaient? Elle avait été profondément humiliée de sa rencontre avec Elina, quoiqu'elle eût cherché cette rencontre, et pourtant elle en voulait moins à cette femme qu'au prince lui-même. Qu'avait-elle donc de nouveau à lui reprocher? Rien, sans doute. Mais la tendresse de Suzanne pour son mari était parvenue à un point où elle eût pu aisément se convertir en haine. Les soins qu'il lui avait prodigués après l'accident ne l'avaient point touchée; au contraire, elle avait éprouvé un froissement douloureux en pen* sant qu'il fallait qu'elle fût en quelque sorte en danger pour que son mari revînt à elle. Puis elle avait été révoltée des plaisanteries qu'il s'était permises, dans un tel moment, sur celui qui l'avait sauvée, et de l'injurieuse allusion qu'il avait faite à la passion du jeune René. Elle le vit alors

SOUS un aspect tout nouveau, ce blond et timide jeune homme; elle se rappela les regards si pleins d'amour et de tristesse qu'il avait fixés sur elle au bal, elle pensa qu'il ne l'avait fuie que parce qu'il l'aimait. Mais l'aimait-il réellement? Quelle preuve sérieuse en avait-elle? Oh! l'homme qui l'aimait d'un amour dont elle ne pouvait douter, c'était celui qui s'était dévoué pour elle, qui s'était exposé pour la sauver, et dont elle avait senti , au milieu des flammes, l'étreinte passionnée et convulsive l II n'avait pas pour lui sans doute l'éclat du nom, la grâce du visage, la distinction des manières. Qu'importe ! ilTaimait. L'amour mutuel, l'amour partagé, voilà ce qu'elle appelait maintenant de toute l'ardeur de ses vœux, de toutes les forces de son âme! Et au milieu de ce flux de pensées, des paroles incohérentes, des cris étouffés lui échappaient. Ses femmes accoururent. Une fièvre ardente s'était déclarée. On alla aussitôt prévenir le prince; mais il n'était plus à l'hôtel, et on dut se contenter d'envoyer chercher le médecin.

Cependant Isidore Leblond (c'était bien Isidore Leblond qui avait été le héros de l'aventure), après avoir reçu les soins d'un habile praticien de ses amis qui se trouvait au bal, s'était fait reconduire chez lui dans un état beaucoup plus grave que celui de Suzanne. Il avait eu le visage et les mains brûlés, mais c'était surtout la main droite qui avait soufiert : elle ne formait qu'une plaie, et il était à craindre qu'on ne fût obligé d'en venir à une fâcheuse extrémité. Son ami le pansa lui-même et ne

LES COUDEES FRANCHES. 247

voulut pas le quitter de la nuit, redouiant quelque complication. Mais la forte constitution d'Isidore résista à ce rude assaut, et, quoique les douleurs fussent très-vives, il demeura calme, et vers le matin il finit niéme par s'endormir.

Quelques personnes se présentèrent pour s^informer de l'état où il se trouvait, entre autres le prince de Valberg qui lui laissa une carte. Isidore, quand on la lui mit sous les yeux, sourit de ce sourire fin et sceptique qui lui était particulier.

Il fut encore honoré dans la matinée d'une autre visite fort inattendue et qu'il n'eût pas reçue, à coup sûr, si le docteur n'eût été forcé de le quitter un moment.

La comtesse d'Heudicourt , ne voulant s'en rapporter qu'à elle-même pour juger de la situation 4e ce cher Isidore, poussée en même temps par le démon féminin de la curiosité, prit une voiture vers midi, et se fit conduire à l'hôtel Leblond dont elle connaissait le chemin , car elle avait eu plus d'une fois recours à la bourse de l'obligeant financier. D'ailleurs, quoiqu'elle parlât souvent du respect qu'il faut avoir pour les convenances, elle se mettait sans peine au-dessus de tout, lorsque le cas l'exigeait, et elle était réellement au-dessus de tout, c'est-à-dire qu'elle n'avait plus rien à perdre ni à gagner dans l'opinion du monde qui ne la tolérait que par un excès d'indulgence dont elle avait, certes, le droit d'être fière. Elle força la porte, dit aux domestiques que leur maître serait enchanté de la voir, qu'elle ne resterait qu'une minute • et que

ce qu'elle avait à lui communiquer était de la dernière importance et avait trait au déplorable acci* dent dont il avait été victime.

« Eh bien! mon pauvre ami, dit-elle au patient quand celui-ci se fut bien assuré qu'il n'était pas dupe d'un mauvais rêve, eh bien I nous sommes donc un héros, un généreux, un homme unique en notre espèce, l'honneur de la finance moderne? Dans quel état le voilà, le malheureux ! Cela fend le cœur. Par bonheur encore, vous avez la moitié du visage intacte. Mais les mains , ces pauvres mains ! Oh ! c'est affreux. Il n'y a qu'un cri dans tout Paris pour vous admirer. Vous êtes le lion du jour. Peste l comme vous y allez ! Si je ne vous avais vu, je dirais qu'on brode. Mais vous êtes un sournois, mon bon; vous ne m'aviez pas dit que vous étiez toujours amoureux fou de la petite princesse.

-^ Qu'est-ce que vous me chantez là? s'écria Isidore qui ne pouvait pourtant parler sans de vives douleurs. Je ne suis amoureux de personne : ce que j'ai fait pour la princesse, je l'aurais fait pour la première venue , pour vous ou pour Margot , par humanité, par premier mouvement, que saifr-je?... A propos, comment est-elle?

— Suzanne? mais à merveille. Une jambe à peine effleurée, quelques brûlures insignifiantes. Vous avez vaincu, étouffé le monstre avant qu'il ait pu seulement mordre ce beau corps. Gomme vous Fétreigniez ! Quelle passion! quelle force! Parole d'honneur! la scène était superbe. « Il n'y a que l'amour qui soit Capable d'un tel miracle , » répétait-on de tous cô-

tés. Allons, allons, mon bon, ne vous fâchez pas, je ne veux pas vous faire de la peine. Mais enfin personne n'ignore que vous avez demandé Mlle d'Aimery en mariage, que vous l'aimiez passionnément, et tout le monde a pu voir hier, comme moi, à quel point vous l'aimez encore. Le prince a fait la grimace quand je vous ai nommé ; il a peur que la reconnaissance n'entraîne sa femme à vous offrir une piquante revanche. Ohl ce serait drôle, ce serait très-drôle, et j'en rirais de tout mon cœur.

— Allez-vous-en au diable I » s'écria le pauvre garçon dans un paroxysme d'indignation et de colère.

le docteur rentrait justement. Il entraîna de force la délicieuse comtesse hors de la chambre, et, ^ après lui avoir expliqué brièvement que son malade avait besoin de repos, il la mit à la porte le plus poliment possible.

Mais quand, au bout de six semaines, Isidore fut entièrement guéri et que, sur les instances du prince de Valberg qui était venu le voir à plusieurs reprises, il se décida à se présenter, le bras droit encore en écharpe, devant la princesse impatiente, disaiton, de lui exprimer sa reconnaissance, il ne put se défendre, à la vue de cette jeune femme plus pâle^ que lui et sur les traits de laquelle les luttes morales avaient laissé plus de traces que les douleurs physiques n'en avaient laissé sur les siens, il ne put se défendre, dis-je, d'un trouble singulier, d'une émotion puissante. La princesse était

aussi émue que lui. Quoiqu'ils fussent seuls, ils ne trouvèrent presque rien à se dire, et la visite fut très-courte.

On s*étonnera sans doute qu'une passion qui avait germé quelques années auparavant dans l'Âme d'Isidore et qu'il en avait violemment arrachée, ait ainsi refleuri tout à coup presque malgré lui, car il était humilié d'un sentiment qu'il croyait qu'on méprisait, il s'indignait en pensant qu'il aurait l'air d'avoir fait par calcul ce qu'il avait fait, comme il l'avait très-bien dit à la comtesse, par humanité pure. On s'étonnera encore qu'un homme qui avait aimé très-ardemmenty quoique très-matériellement, Mme de Lassy ,aitpu éprouver, dans tout son charme, dans toute sa force, un amour d'un genre très-opposé. On s'étonnera enfln qu'un vieux garçon rompu aux affaires, qu'un viveur émérite du dix-neuvième siècle, qu'un sceptique tel qu'Isidore Leblond se vantait de l'être, ait été capable de pensées , de réflexions et d'aspirations qui ne tendaient pas précisément à la satisfaction de ses instincts. Je n'entreprendrai pas de dissiper ces divers étonnements, cela me conduirait trop loin. Je me bornerai à rappeler à mes lecteurs que je les ai prévenus, dès le début, qu'Isidore Leblond avait plus de cœur que n'en conservent ordinairement les gens qui ont fait fortune, qu'il avait, en outre, de l'esprit, de la linesse, une certaine élévation de sentiments et d'idées ; et s'ils ont encore des objections à m'adresser, s'ils me disent, par exemple, qu'on ne trouverait pas beaucoup d'Isidores Leblonds à la Bourse ou

dans les cercles de Paris, je leur répondrai que c'est vrai, qu'ils ont raison, mais que, pour l'honneur de l'espèce humaine, il peut bien s'en trouver un ou deux par-ci par-là.

qq^cl::^

rjNE SÉRIE DE CATASTROPHES.

La princesse de Yalberg avait maintenant dans sa vie, sinon un intérêt nouveau» du moins une préoccupation nouvelle. Je ne dirai pas qu'elle aimait Isidore, ce serait mal exprimer le sentiment confus qu'il lui inspirait, sentiment que la situation romanesque où elle se trouvait vis-à-vis de lui, les déceptions du mariage, la dignité blessée et les vagues désirs d'un cœur qui ne savait où se prendre, avaient beaucoup plus contribué à développer que l'entratnement naturel. Mais enfin le sauveur désintéressé avait pris dans les rêveries de la jeune femme solitaire la place du mari ingrat ; son imagination se plaisait à retracer, avec mille détails qui lui avaient d'abord échappé, la terrible scène du bal, et son cœur s'attendrissait en songeant qu'un indifférent, presque un inconnu, s'était si généreusement exposé pour elle. Il y aurait eu de l'ingratitude à rester froide à un tel souvenir.

Elle attendit donc avec impatience la visite dlsi< dore, elle s'étonna même qu'il la différât si longtemps, car elle envoyait chaque matin dennander de ses nouvelles, et elle sut exactement le jour où il était sorti pour la première fois. Dès qu'elle l'eut vu, elle aspira à le revoir. Elle ne lui avait, en effet, exprimé que' bien faiblement la reconnaissance qu'elle lui devait ; craignant d'en dire trop, elle n'en avait pas dit assez. Le hasard voulut qu'ils se rencontrassent à quelque temps de là, dans un endroit public, à une Exposition de tableaux, où Isidore, qui était grand amateur de peinture, était allé avec un ami. Comme Mme d'Aimery et quelques autres personnes accompagnaient Suzanne, il n'osa Faborder et se contenta de la saluer en passant. Mais Mme d'Aimery, qui ne l'avait pas reconnu dans le premier moment, courut à lui, le remercia avec effusion de l'immense service qu'il leur avait rendu, et l'engagea en termes charmants à venir la voir.

Il ne put se dispenser de lui faire une visite. Le hasard voulut encore qu'il se trouvât chez elle avec Suzanne. Leur embarras mutuel fut si apparent que Mme d'Aimery le remarqua et qu'ils en furent frappés eux-mêmes, chacun de son côté, tout en l'attribuant à des causes différentes, car, tandis que Suzanne y vit une preuve de plus de l'amour qu'Isidore avait pour elle, Isidore n'y vit qu'uil témoignage d'angélique et adorable pudeur. Deux jours après, ils se retrouvaient, sans dessein, à l'Opéra. Isidore n'alla même pas saluer la princesse pendant

Tentr'acte. Mais cette réserve fit plus pour lui que toutes les audaces, et Suzanne en était arrivée à un point où la plus frivole circonstance pouvait la jeter dans les bras de celui qui se croyait encore séparé d*ellé par des abtmes.

Un matin qu*effrayée de sa solitude et voulant échapper aux rêves de feu qui l'assiégeaient elle s'était rendue chez sa mère, Suzanne fut assez étonnée de voir l'escalier et l'antichambre encombrés de caisses, de statues, de tableaux et de meubles. Elle allait adresser des questions à un domestique, lorsque je ne sais quelle réflexion l'arrêta; elle, passa outre, se dirigea vers la chambre de Mme d'Aimery, et, étant entrée sans frapper, vit sa mère assise sur une chaise basse, le front appuyé i contre le marbre de la cheminée, et s'efforçant en vain de comprimer les sanglots qui l'étouJOTaient.

« Qu'as-tu, mère? qu'y a-t-il? s'écria Suzanne avec l'accent du plus tendre intérêt.

— Rien! C'est toi? fit la mère en se levant avec une sorte d'égarement et en essuyant ses yeux. Je n'ai rien, c'est-à-dire....

— Mon Dieu! serait-il arrivé quelque chose à mon père?

— Non, oh ! non, de ce côté il n'y a rien à craindre. Il est parti, ton père est parti pour l'AUem^ne.

— Mon père? Doit-il rester longtemps absent?

— Je ne sais.

— Mais il n'est pas venu mfe dire adieu.

— Je n'ai moi-même appris son départ qu'à

r improviste, par un billet. 0 ma Suzanne bienaimée, je n'ai plus que toi au monde!

— Ma mère! ma bonne mère! Je ne t'ai jamais tant aimée qu'aujourd'hui; dis-moi tes peines, que je les partage.

— Je ne puis te les dire, s'écria Mme d'Ainaery en cachant sa tête dans ses mains et en laissant éclater ses larmes. Oh! ne cherche pas à les deviner; c'est déjà trop que tu me voies pleurer ainsi. Vrai, vrai, Suzanne, je ne puis te les dire. »

« Je ne puis te les dire I » Ces simples mots, répétés deux fois, ont affecté péniblement l'oreille de Suzanne. Elle rougit, se tait et détourne la tête : elle n'a pas mérae eu besoin de chercher pour deviner. Ce qu'elle a vu en arrivant, ces meubles, ces statues qu'on emportait, cette douleur volontairement muette de sa mère, ce qu'elle a elle-même -entendu dire du prochain mariage de Christian d'Aréna, tout cela se présente à la fois à son esprit et l'éclairé. Mais que peut-elle faire? Est-ce à la fille à consoler la mère d'une pareille douleur? Quels mots employer? Quel langage tenir? Le silence est la loi d'une situation que l'une ne peut pas avouer, que l'autre ne doit pas comprendre. Elles le sentent bien, hélas! et elles continuent de se taire, la mère pleurant toujours, la fille s'abandonnant, malgré elle, aux réflexions que lui inspirent ces larmes.

Voilà donc où aboutissent ces amours qui marchent le front haut, en dehors des voies communes ! Voilà comment finissent ces bonheurs qui devaient

6tre étemels! Suzanne n'est plus la jeune femme naïve qui n'a rien approfondi^ qui ne croit pas au mal, qui est protégée par son innocence même; ses yeux se sont dessillés, elle a vu, elle a senti, elle a connu, et les éclairs de la passion ont dissipé les dernières ténèbres qui Tenvironnaient encore. Aussi pour elle la leçon est frappante, l'enseignement terrible. Elle est comme accablée par l'évidence; elle mesure, avant de partir, la route qu'elle est appelée à sui-^ vre, elle voit à l'état de cadavre cet amour qui s'offrait à elle si plein de force et de vie. Mais ces impressions s'effacent peu à peu; d'autres, toutes contraires, leur succèdent. La passion se rend-elle ainsi ? est^elle si vite à bout d'arguments contre l'expérience? Ce qui arrive en cette occasion n'arrivera pas dans une autre; tous les hommes ne ressemblent pas à Christian d'Âréna : il y en a qui savent aimer, il y en a qui savent rester fidèles jusqu'au tombeau. Il ne lui a jamais plu, d'ailleurs, cet artiste si plein de lui-même, et sur lequel on n'avait prise que par la flatterie; elle l'a jugé tout de suite, elle a prévu qu'il serait un jour le bourreau de celle qui l'aimerait. Quelle différence avec r homme généreux, avec le cœur loyal qui l'avait aimée dès qu'elle avait paru, dont l'amour avait résisté à la préférence qu'elle avait accordée à un autre, et qui, sans aucun espoir, avait été heureux de se jeter entre elle et la mort ! En ce moment, mal^f ^ i^s sanglots redoublés qu'elle entend, il lui semble qu'il est là près d'elle, n'osant la regarder, n'osant l'aimer, timide et tremblant, lui si fort,

si intrépide ! Elle voit ce bras en écharpe, cette autre main à peine guérie^: elle ne résiste plus, ses lèvres y volent avec son cœur. C'en est fait ! en dépit de tous les enseignements , de toutes les leçons, de tous les exemples, elle se livrera, elle s'engagera pour jamais à lui , elle s'assurera pour jamais un amour sans mesure, un dévouement sans bornes. Il n'y a au monde qu'un homme incapable de tromper, qu'un amant fidèle, et c'est lui !

Ce que Suzanne pense d'Isidore, Mme d'Aimery l'a pensé un jour de Christian, toutes les femmes le pensent de l'homme qui les entraîne à commettre une faute. Cependant Suzanne, en cela, s'abuse moins que beaucoup d'autres : Isidore, aimé d'elle, serait capable des plus persévérants sacrifices, du plus immuable esclavage ; aimé d'elle, il découvrirait en lui des trésors de tendresse qu'il ignore luimême. Mais que dis-je? n'est-ii pas aimé? Si modeste qu'il soit, il ne pourra plus maintenant revoir Suzanne sans deviner les sentiments qu'elle a pour lui, sans comprendre qu'elle a franchi en idée la distance qui les sépare. Ils s'entendront au premier ' regard, ils n'auront pas besoin de paroles. Tous les ] obstacles qui se dressaient encore entre eux vien- I nent de tomber. Expérience des mères, c'est donc [ ainsi que vous préservez les filles!

Elle est là, cette belle jeune femme, muette, l'œil brillant, la joue en feu , inattentive à cette douleur qui sanglote toujours auprès d'elle , tout entière à la pensée unique qui la domine !

M Qu'as-tu, Suzanne? lui demande tout à coup

[me d'Aimery. Tes mains sont brûlantes. Tu es lalade toi-même, chère enfant.

— Non, je t'assure, répond-elle en prodiguant à a. mère des caresses inaccoutumées. Ne pense pas

moi, mère, je suis heureuse ; ne pensons qu'à toi ui souffres et que je voudrais soulager.

— Tu me trompes, Suzanne, dit la mère, tu soufres aussi.

— Oh ! eri ce cas, reprend-elle, c'est d'une soufrance que je préfère au bonheur môme. »

Elles se taisent de nouveau. La mère, sans réfléiïir à ces dernières paroles , se replonge dans son lés^spoir, et la ûUe dans son rêve brûlant.

Mais pendant que la princesse de Yalberg détourne ainsi les yeux de la réalité, de nouveaux :oups vont lui être portés , un violent chagrin va l'arracher malgré elle à ses dangereuses préoccupations. Il semble que le sort ne nous frappe parfois cruellement que pour empêcher que nous ne nous frappions plus cruellement nous-mêmes. Il y a des douleurs qui purifient, il y a des malheurs qui sau-» vent. Et pourtant Suzanne a franchi un si vaste espace, l'élan de soii âme est tel , qu'aucun secours humain ne saurait l'arrêter, et que le secours qui lui viendra tout à l'heure d'une autre source ne servira peut-être encore qu'à retarder sa chute.

Il nous faut à présent quitter la chambre où nous sommes , pour nous transporter dans un salon où nous n'avons pas encore mis les pieds, quoique nous connaissions tout particulièrement la dame qui y trône, dans le salon de cette chère Gabrielle,

de cette excellente comtesse d'Heudicourt. Nous apprendrons là certains incidents qui se rattachent directement à ce que je viens de raconter, et certains détails qui auront assurément plus de grâce et de* piquant en passant par les lèvres de Mme d'Heudicourt elle-même ou par celles de ses bonnes amies.

Les vraies femmes du monde (Mme d*Heudicourt se pique d'être une vraie femme du monde) ont une merveilleuse facilité pour exprimer ce qui effaroucherait la plume ou la bouche d*un homme; je leur ai toujours envié ce don de tout peindre sans omettre aucune nuance. Je préviens donc mes lecteurs, — je n'ai pas besoin d'en prévenir mes lectrices, -— que les conversations qu'ils entendront dans la suite de ce chapitre ne sont pas de mon invention, mais que je les ai saisies au vol ^ roreille appliquée contre la serrure.

Je crois vous avoir dit que le comte d'Heudicourt n'avait point de fortune. Ils avaient vécu, la comtesse et lui, comme ils avaient pu , cultivant des amis riches, empruntant quand l'occasion s'en présentait, et faisant autant de dettes qu'on'en peut faire lorsqu'on mène un certain train et qu'on ne possède pas grand^chose. Mais le comte, après bien des essais infructueux, avait enfin trouvé sa voie. Les appointements d'inspecteur des haras , tout en n'étant pas très-considérables, ne laissaient pas pourtant de constituer une base de crédit qui imposait à ses nouveaux fournisseurs. De plus, il avait fait des paris heureux. Il avait aussi rendu service à quel-

:iues-uns de ses puissants amis en montant comme jockey leurs chevaux favoris sur le turf du bois de Boulogne ou de Chantilly. Il était excellent écuyer, Bt il n'avait pas suivi les errements de la comtesse : loin d'engraisser dans la prospérité , il paraissait plus maigre toutes les fois qu'on le voyait. Cette maigreur était pour lui d'un incontestable avantage. Un peu de chance s'y joignant, où ne pouvait-il pas atteindre? Les chevaux mènent encore très-loin leur homme en ce siècle de vapeur.

Ce jour-là, le comte était sorti. Nous ne nous en plaindrons pas, la comtesse était chez elle : c'était son jour.

Mme de Puyperron, Mme de Boisjoli, Mme de Laridel, Mme de Cormoran et Mme de Présalé avaient tour à tour occupé les sièges qui entouraient la comtesse. Toutes ces dames avaient dit de fort jolies choses. Par malheur, la dernière venait justement de s'éclipser, et il ne restait avec la maîtresse de la maison que la peu spirituelle Mme de la Mornais et ses deux grandes filles insignifiantes, plus insignifiantes encore le jour que le soir.

« Âh çà, dit Mme de la Mornais à la comtesse, j'espère que vous allez me tirer au clair tout ce que je viens d'entendre. Ces dames ont parlé comme si j'étais au courant de tout, et je ne suis au courant de rien. Qu'est-ce qui se passe donc dans la famille d'Aimery? Mesdemoiselles, n'écoutez pas, prenez des livres et retirez^-vous là-bas, dans ce coin. Bien. A présent, parlez. J'écoute.

— Mon Dieu! chère madame, répondit la com-

tesse en minaudant, je suis réellement bien embarrassée ; il faut avec vous mettre les points sur les i. Vous ne comprenez même pas que Mme d'Aimery soit au désespoir du mariage de M. d*Aréna !.

— Non, je ne le comprends pas, à moins de supposer qu'ils étaient bien ensemble.

— Ils l'étaient.

— Quelle horreur ! Sous les yeux du mari ! N'écoutez pas, mesdemoiselles! Vous croyez donc qu'il était son amant ? J'en suis révoltée ; mais, après tout, je n'en suis pas surprise. Ce M. d'Aréna doit avoit les inclinations basses : il ne se platt que dans la pierre ou dans la boue, et il épouse une fille qui n'est pas même néel Je conçois à présent que M. d'Aimery soit parti pour l'Allemagne : il aura vu clair au dernier moment.

— M. d'Aîmery a toujours vu clair, madame. Son départ n'est qu'une simple coïncidence, ce n'est pas du tout une conséquence. Il n'est point, du reste, parti pour l'Allemagne, comme il l'a écrit poliment à sa femme : il est parti pour Londres avec Mme de Vitrey.

— Pourquoi faire?

— Ah! ah! ah 1 chère madame, vous êtes naïve.

— Quelle horreur î quelle horreur! mais c'est une femme mariée, la femme d'un magistrat, et qui a des filles plus grandes que les miennes, je veux dire plus âgées, une mère de famille enfin ! N'écoutez pas, inesdemoiselles (Ces demoiselles ne lisaient plus que d*un œil, mais écoutaient en revanche de leurs deux oreilles), n'écoutez pas, je vous l'or-

cflonrie. Mais c'est un scandale» un double scandale! Ce sont deux affreux scandales I Mais Mme de VI- ^rey passait pour la femme la plus vertueuse de la ^erre I

— Elle n'a failli, madame, que parce qu'elle était vertueuse.

— Vous croyez ? Cette pauvre petite princesse de Valberg I Que je la plains I J'irai la voir demain, sans mes filles. J'espère bien qu'elles n'ont rien entendu. Je les maintiens, autant que je puis» dans leur innocence première. Le siècle est si dépravé!

— Il n'y a plus de mœurs, chère madame.

— Il n'y eh a plus, madame, il n'y en a plus. » La comtesse d'Heudicourt disait volontiers qu'il

n'y avait plus de mœurs. Elle avait certainement ses raisons pour dire cela. Comme on venait de sonner et qu'il commençait à se faire tard, Mme de la Mornais se leva et appela ses filles, qui eurent l'air de quitter Ibrt à regret le livre dont elles n'avaient pas lu une ligne. Ce fut Mme de Lassy qui entra. Mme de la Mornais se hâta de sortir comme si la peste arrivait.

« Vous voyez encore ce monde-là? dit Elina en étalant nonchalamment sur un canapé les immenses volants d'une robe magnifique. Je vous plains, chère bonne.

' —Que voulez-vous, chère belle? répondit l'aimable Gabrielle , ce monde-là est le monde , c'est le fond même de la tapisserie^ un fond gris terne qui fait merveilleusement ressortir le blanc et le

264 LES COUDÉES FBAJNCHËS.

rose. Mais vous venez bien tard^ je ne vous espérais plus.

— J'ai cru que je ne viendrais pas du tout, J*ai appris des choses qui ni*ont fait mal, qui m'auraient divertie, si je n'en devais être indirectement victime. Enfin , je vous apporte des nouvelles de toutes les couleurs.

— Voyons, voyons. S'agit-il encore de cette pauvre d'Aimery ?

— Oh l non, elle pleure trop, on ne la plaint plus- Les femmes qui se laissent abandonner ont grand tort. Il s'agit de M. d'Aimery.

— Bah! aurait-on déjà des détails? La vertu de Mme de Vitrey a-t^elle fait naufrage avant de franchir le détroit? Marque-t-on le moment préeis de la défaite?

— La défaite a précédé l'enlèvement. On parle d'une surprise, à la campagne, dans un petit temple qui n'était pas précisément consacré à l'amour. Il faut entendre là-dessus le vicomte de Nancey : on n'est pas plus amusant. Mais ce M. d'Aimery était vraiment un vieillard bien dangereux.

— Était ? que voulez-vous dire ? J'espère qu'il l'est encore.

— Hélas 1 qu'en savons -nous, ma chère Gabrielle? Je devrais vous tenir un peu dans l'incertitude, ne point vous apprendre le dénoûment avant de vous avoir raconté toute l'aventure; mais j'ai pitié de votre anxiété.

— Parlez, parlez, vous me faites mourir. Est-ce qu'il aurait été frappé d'apoplexie?

— Non, mais il n'en vaut guère mieux, à ce qu'il paraît. Il a reçu de M. de Vitrey un grand coup d'épée dans l'estomac.

— Pas possible !

— C'est la faute de cette odieuse Blaneheville. Vous savez comme elle s'était cramponnée à M. d'Aimery, comme elle le surveillait , comme elle l'espionnait, comme elle affichait, à propos de rien» ses grands airs de tigresse. L'été dernier, en Auvergne, elle me fit l'honneur d'être jalouse de moi. Elle Tétait de tout le monde. Eh bien! elle a eu cette fois de légitimes soupçons ; elle a épié les démarches de son amant, elle est parvenue à savoir, j'ignore comment, la direction qu'avaient prise les fugitifs. Les de Vitrey, dans le premier moment , étaient dans la stupeur et se livraient à une respectable désolation de famille. Le mari outragé avait conduit ses filles à Versailles chez leur grand'mère ; il aurait bien perdu huit jours à prendre des informations. La Blaneheville est accourue; elle l'a mis au fait de tout et lui a dit de se venger et de la venger en même temps. Bref, M. de Vitrey est arrivé à Calais au moment où M. d'Aimery et Mme de Vitrey allaient s'embarquer pour l'Angleterre. Il s'est opposé à l'embarquement, la femme s'est évanouie, l'amant a suivi le mari, et il en est résulté le coup d'épée dont je vous ai parlé trop tôt*

— Mais c'est une tragédie, cela !

— Notre Sapho en fera un roman, puis un drame, quoiqu'elle ne parle en ce moment que de se jeter

dans un couvent ou de s'empoisonner pour la sixième fois.

— De qui tenez-vous ces détails? Du prince, sans doute?

— Amédée ? Il ne sait rien encore, et je me garderai bien de lui rien apprendre.... Cela me contrarie trop par rapport à certain projet que j'étais enfin parvenue à lui faire adopter. Je tiens ces détails de la femme de chambre de Mme de Blancheville, qui est au mieux avec la mienne et qui est venue lui raconter tout chaud ce grand événement.

— J'en suis consternée, ma chère Elina , je ne trouve pas une parole pour exprimer.... ma sympathie.... mon intérêt. .. . la peine que j'éprouve. M. d'Aimery était un de ces hommes que toutes les femmes doivent regretter. Mais je ne vois pas en quoi , ma toute belle, la mort de M. d'Aimery, si elle arrivait, — car il est encore possible qu'il en réchappe, tous les coups d'épée ne tuent pas , — je ne vois pas en quoi sa mort pourrait déranger le projet dont vous me faites mystère et que vous étiez parvenue, ditesvous, à faire adopter au prince.

— Mon Dieu! comtesse, ne me reprochez pas mon silence; vous savez bien que je finis toujours par tout vous confier. Je désirais depuis longtemps faire un voyage en Italie. Le prince y avait été quatre ou cinq fois, deux fois entre autres avec sa femme. Il s'agissait de le déterminer à m'y conduire.

— • Et vous l'y avez déterminé.

— Oui.

— Ce serait assurément , ma chère, une grande preuve d'amour qu'il vous donnerait là, mais ce serait aussi une preuve publique des relations qui existent entre vous. Il ne saurait le faire sans rompre ouvertement avec la princesse. De même que je n'approuverais pas que le prince logeât chez vous à Paris, de même je craindrais pour votre réputation le tête-à-tête constant d'un voyage de deux ou trois mois. Il y a des convenances qu'il faut respecter. La morale du monde exige. ...

— Oh I je vous en prie, comtesse, ne me parlez pas de morale. Ce langage ne vous sied pas mieux que l'embonpoint que vous redoutez tant. Je me moque bien, ma foi, de l'éclat et du bruit! Je serais enchantée d'un scandale qui servirait à me venger. Je hais la princesse à la mort.

— Je croyais qu'elle vous était devenue indifférente. Depuis quand la haïssez- vous ainsi sur nouveaux frais?

— Depuis le bal.

— Depuis sa robe brûlée? .

— Depuis l'affront qu'elle m'a fait par son silence, lorsque je lui adressais des excuses pour l'avoir touchée en valsant.

— Elle ne pouvait, en conscience, se jeter à votre cou.

— Elle devait me saluer, au moins.

— C'eût été de l'héroïsme de sa part.

— Et cet imbécile d'Isidore qui s'avise de la mettre à la mode en se faisant griller pour elle ! C'est qu'on prétend qu'il en est amoureux foui

— Mais c*est aussi ma conviction intime.

•— Laissez donc! Isidore n'a jamais aimé que moi. Si je croyais qu'il pût l'aimer!... C'est impossible. Vous dites cela pour me tourmenter. Oui, oui, vous avez beau hausser les épaules, c'est impossible.

— - Ne déchirez donc pas votre mouchoir, enfant que vous êtes I

— Non, voyez-vous, comtesse, cela va vous paraître étrange, je serais mille fois plus désolée d'apprendre qu'Isidore aime réellement la princesse que de perdre moi-même l'amour du prince. Ce prince me méprise au fond, tout en affectant de m'aimer; Isidore m'aimait, tout en affectant de me mépriser. Il m'a aimée passionnément pendant six mois, et, si je voulais, il m'aimerait encore. Ne croyez-vous pas qu'au fond il a toujours de l'atta^ chement pour moi?

— Non.

— Vous ne dites pas ce que vous pensez, comtesse. Au surplus, je m'en soucie fort peu. Le prince ne sait plus se passer de moi. Il me conduira en Italie, si je veux, deux mois plus tard peut-être, à cause du deuil, mais il m'y conduira. J'y tiens plus que jamais maintenant.

— Mais vous feriez ainsi vous-même les affaires de ce brave Isidore. Vous lui laisseriez le champ libre, et il consolerait la chaste Suzanne.

— Qu'importe! Dès qu'elle aurait failli, elleper-* drait tout son prestige aux yeux d'Isidore. La seule supériorité qu'elle ait sur moi, c'est sa vertul II serait son amant qu'elle ne saurait pas le retenir, et

c*est dans ses bras qu'il me regretterait plus que jamais.

— Vous êtes bien sentimentale aujourd'hui, chère Elina. Mauvais signe!

— Que voulez-vous? j'ai mes jours de sentiment comme d'autres ont leurs jours de migraine. Ace soir.

— Ce soir?

— Il y aura deux places pour vous dans ma loge à l'Opéra.

— Ah! très-bien.

— Je compte sur vous, comtesse.

— Vous devez toujours compter sur moi, mon cœur! »

Mais la rencontre projetée ne devait pas avoir lieu. La comtesse étant allée le soir à l'Opéra avec son chevalier légitime (c'est bien chevalier qu'il faut dire), fut très-surprise de ne pas voir paraître Mme de Lassy à l'heure du ballet. J'ai annoncé, en tête de ce chapitre, qu'une série de catastrophes allait se dérouler devant nous, comme cela arrive souvent dans la vie et plus souvent encore au dernier acte d'un mélodi*ame. La conversation de nos deux lionnes nous a déjà mis au courant dé quelques événements imprévus, mais il m'en reste un à faire connaître qui ne surprendra pas moins le lecteur et qui ne laissera pas non plus d'exercer quelque influence sur le dénoûment de cette véridique histoire.

Mme de Lassy, en rentrant chez elle, trouva sa mère qui l'attendait depuis, près d'une heure. MmeSaugeon n'était plus la femme que nous avons vue jadis au château d'A..., encore dans tout l'éclat

de sa beauté majestueuse, portant le front haut et pleine de confiance en ses propres forces. Quelques années avaient opéré en elle de grands ravages; le temps semblait s'être vengé de Tavoir plus épargnée qu'il n*a coutume d'épargner les belles, et l'art était venu en vain au secours de la nature. Il n'avait pu effacer les rides accusatrices, rendre aux yeux éteints leur éclat humide, relever ces lèvres tombantes que ne visitait plus le sourire. On sentait, d'ailleurs, rien qu'à voir MmeSaugeon, que le changement de ses traits avait une cause plutôt morale que physique, on sentait qu'une grande douleur avait traversé la vie de cette femme. Je dois dire, toutefois, que la nouvelle qu'elle venait annoncer à sa fille, si importante qu'elle fût, ne contribuait que pour très-peu de chose à l'expression de profonde mélancolie qui était répandue sur son visage.

« Par quel miracle es-tu ici ? dit Ëlina en la voyant. Tu arrives bien : j 'attends le prince, tu dîneras avec nous.

-^ Merci, répondit-elle, j'ai dîné.

~ Eh ! bien, nous te mènerons ce soir à l'dpéra. La musique te distraira.

— Je ne crois pas que la musique puisse beaucoup me distraire. Puis tu n'iras pas toi-même ce soir à rOpéra: ce ne serait pas convenable.

— Pourquoi?

— *J'ai quelque chose de grave à f annoncer, ma fille. M. Gustave Mireil, je veux dire ton mari....

— Ne le nomme pas mon mari. Il m'est devenu si complètement étranger....

— Plus étranger encore que tu ne crois.

— Que veux-tu dire?

— Il est mort ce matin.

— Mon mari ?

— Oui, tout à coup, sans presque avoir été malade.

— En es-tu bien sûre ?

— Je le tiens de son médecin.

— Ah! quel bonheur! me voilà libre! » s'écria Elina en dansant par la chambre et en battant des mains.

Nous avouons ne pas comprendre quel genre de liberté manquait à Ëlina, du vivant même de Gustave Mireil. Nous l'apprendrons bientôt peut-être. Mais je juge à propos de détourner mes yeux du spectacle de sa.Joie, et je ne doute pas que mes lecteurs et mes lectrices ne partagent le sentiment de pudeur auquel j'obéis.

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