CHAPITRE II
Mode d’hypnotisation. — Conditions auxquelles il faut se soumettre. — Phénomènes particuliers qui ont lieu ; l’excitation d’abord, puis l’affaiblissement fonctionnel. — L’importance de surveiller ces phénomènes — Comment on peut les faire alterner l’un avec l’autre. — Influence extraordinaire d’un courant d’air pendant l’hypnotisation. — Raisons qui ont amené de certaines modifications dans nos premiers procédés d’opération. — L’hypnotisme procède d’une loi de l’organisme. — Il dérive de la condition physique et psychique du sujet, et non d’une émanation ou d’une force quelconque provenant d’autrui. — Exemple à l’appui. — Il n’y a aucun phénomène électrique ou magnétique appréciable. — Deux sujets peuvent s’hypnotiser l’un l’autre par le contact. — Certains phénomènes se produisent spontanément dans le cours des maladies. — Ce qu’admet M. Wakley à ce sujet. — Témoignage de M. H. Mayo concernant les effets de l’hypnotisme. — Effets des différentes positions des yeux. — Quelques remarques à propos d’articles publiés dans la Medical Gazette. — Action synergique des yeux. — Effets sur la dilatation pupillaire. — Puissance de l’habitude et de l’imagination. — Docilité des malades, exaltation de leur sensibilité, effets de ces phénomènes. — Hypnotisation d’un sujet pendant qu’il opérait sur un autre; — Manière de résister à l’influence..
Je vais maintenant exposer la méthode dont j’use pour provoquer les phénomènes. Prenez un objet brillant quelconque (j’emploie habituellement mon porte-lancette) entre le pouce, l’index et le médius de la main gauche ; tenez-le à la distance de 2o à 45 centimètres des yeux, dans une position telle au-dessus du front que le plus grand effort soit nécessaire du côté des "jeux et des paupières pour que le sujet regarde fixement l’objet h II faut faire
1. Au commencement de mes recherches, j’attachais un bouchon sur le front du patient et je le lui faisais regarder. Ce procédé était très
MODE d’hypnotisation
entendre au patient qu’il doit tenir constamment les yeux fixés sur l’objet et l’esprit uniquement attaché à l’idée de ce seul objet. On observera qu’à cause de l’action synergique des yeux, les pupilles se contracteront d’abord ; peu après elles commenceront à se dilater, et après s’être ains considérablement dilatées et avoir pris un mouvement de fluctuation, si les doigts indicateurs et médians de la main droite, étendus et un peu séparés, sont portés de l’objet vers les yeux, il est très probable que les paupières se fermeront involontairement avec un mouvement vibratoire. S’il n’en est pas ainsi, ou si le patient fait mouvoir les (jlohes oculaires, demandez-lui de recommencer, lui faisant entendre qu’il doit laisser les paupières tomber quand, de nouveau, vous porterez les doigts vers les yeux, mais que les globes oculaires doivent être maintenus dans la même position et V esprit attaché à la seule idée de V objet au-dessus des yeux. Il arrivera, en général, que les yeux se fermeront avec un mouvement vibratoire c’est-à-dire, d’une façon spasmodique. Après un intervalle de dix ou quinze secondes, en soulevant doucement les bras et les jambes, on trouvera que le patient, s'il est fortement affecté, a une disposition à les garder dans la position où ils ont été placés. S’il n’en est pas ainsi, demandez-lur,, d’une voix douce, de maintenir les membres étendus ; de la sorte, le pouls ne tardera pas à s’accélérer beaucoup, et les membres, au bout de quelque temps, deviendront rigides et involontairement fixes. On trouvera aussi que, à part la vue, toutes impressions des sens spéciaux, y compris les sensations
efficace avec ceux qui pouvaient faire converger les yeux de manière à. les tenir tous deux constamment àingèi sur l’objet. Mais je m’aperçus bientôt qu’un grand nombre de patients ne pouvaient maintenir les deux yeux constamment fixés sur un objet aussi rapproché et que pour ces derniers le résultat était nul, l’hypnotisation n’avait pas lieu. Pour tourner la difficulté, je leur fis regarder un point plus éloigné ; et quoique cette méthode ne soit ni aussi rapide ni aussi intense dans ses effets, elle réussit plus uniformément que la première, et c’est celle que j’adopte et que je recommande définitivement.
DE l’üYPNOTISME
de chaud et de froid, celle d’activité musculaire ou de résistance et certaines facultés mentales sont d’abord prodigieusement exaltées, comme il arrive dans les effets primitifs de l’opium, du vin et de l’alcool. Toutefois, après un certain moment, cette exaltation fonctionnelle est suivie d’une dépression beaucoup plus grande que la torpeur du sommeil naturel h Les sens spéciaux et les muscles peuvent passer instantanément, les uns, de la plus profonde torpeur, les autres de la rigidité tonique à la condition opposée d’extrême mobilité et de sensibilité exaltée ; : il suffit de diriger un courant d’air sur l’organe ou les organes que nous désirons exciter, ou les muscles que nous désirons rendre souples et qui avaient été dans un état cataleptiforme. Par le seul repos, les sens rentreront dans leur premier état. Je me déclare absolument incapable d’expliquer le modus operandi du courant d’air qui produit des effets aussi extraordinaires, mais je n’ai aucune difficulté à reproduire ces mêmes effets par le même moyen, que le courant d’air soit produit par les lèvres, par un soufflet, par le mouvement de la main, ou par un objet inanimé quelconque. L’étendue et la soudaineté de ces transitions sont telles qu’il faut les voir pour en admettre la possibilité.
1. Je désire appeler l’attention sur les points suivants : nombre de personnes perdant de vue le fait que la première période de cet hypnotisme artificiel est une période A’ excitation avec conservation de conscience et de docilité, s’imaginent qu’elles ne sont pas affectées; cependant, pour tous ceux qui comprennent la théorie, l’accélération du pouls, l’expression particulière inscrite sur toute la personne, et d’autres symptômes caractéristiques, ne laissent aucun doute sur l’existence de ce phénomène. Je considère comme très imprudent de por-ter l’hypnotisalion à sa période ultérieure, c’est-à-dire jusqu’à la torpeur lors d’un premier essai. Il y a de plus une grande différence dans la susceptibilité des sujets à l’impression névro-hypnotique; quelquesuns arrivent à l’état de rigidité et d’insensibilité en peu de minutes tandis que d autres, entrant facilement daus la période primaire, peu vent à peine être amenés à la période ultérieure, à l’état de rigidité et de torpeur. Il est aussi très important de noter que de nombreux cas de guérison remarquable et définitive ont eu lieu, sans que l’hypnoüsation ait jamais dépassé l’état de conscience.
MANIÈRE d’opérer
Un coup soudain, ou une pression sur un muscle rigide fait cesser l’hypnotisation d’une partie rigide ; mais j’ai trouvé que la pression exercée sur le nez ne rappelle pas l’odorat, à moins quelle ne soit douce et prolongée ; un mouchoir pressé contre l’oreille ne rappelle pas non plus Touïe, quand cet organe est frappé d’inertie ; il en est de même de la friction douce sur la peau, qui ne ramènera pas la sensibilité endormie, ni ne rendra la mobilité aux muscles rigides sous-jacents (à moins que cette friction, dans sa légèreté, ne soit que de la titillation) et cependant un léger courant d’air ranime instantanément la sensibilité et la mobilité de tous ces organes, et cela jusqu’à un point anormal. Ce fait m’embarrasse et m’intrigue à l’excès. Au début, je demandais aux malades de regarder un objet jusqu’à ce que les paupières se fermassent d’elles-mêmes, involontairement. Cependant, j’ai trouvé, dans bon nombre de cas, que ce procédé était accompagné de douleurs dans les globes oculaires et de légère inflammation dans les conjonctives. Pour éviter ce désagrément, je fais maintenant fermer les paupières quand l’impression susdite sur la pupille a eu lieu ; sje trouve qu’on obtient de bons résultats quand les globes oculaires sont tenus fixés ; grâce à cette méthode, les manifestations douloureuses- sont également prévenues.
Si l’on se propose de produire chez la personne opérée, l’étonnement qui résulte de l’impossibilité où elle setrouve d’ouvrir les yeux, la première méthode est la meilleure ; les yeux une fois fermés, il lui est en général impossible de les ouvrir, tandis que par l’autre procédé on peut les rouvrir pendant une période de temps assez longue après qu’ils se sont fermés. Toutefois, dans un but thérapeutique, je préfère le procédé qui ne provoque pas de douleurs dans les globes oculaires.
Enfin, d’après l’analyse exacte de mes nombreuses expériences, j’en suis arrivé à la conclusion suivante : c’est en vertu d’une loi de l’économie animale que, par unefixation prolongée de l’œil visuel et mental, sur un objet quelcon-
DE l’üYPNOTISME
que qui n’est pas par lui-mème de nature excitante, avec repos absolu du corps et quiétude parfaite à tous autres égards, l’organe visuel se fatigue ; pourvu que les patients favorisent la sensation de stupeur dont ils se sentiront bientôt envahis, plutôt qu’ils ne lui résistent, il se produit un état de somnolence accompagné de cette condition du cerveau ou du système nerveux en général, qui les met dans cet état hypnotique, variant selon le mode de manipulation.
L’expérience réussissantchez les aveugles, je crois que ce n’est pas tant par le nerf optique que se fait l’impression que par les nerfs sensitifs, moteurs et sympathiques et par l’esprit. C’est, à mon sens, évidemmentenvertu d’une loi de l’économie animale que de tels effets suivent de semblables conditions du corps et de l’esprit, aussi je n’ai pas hésité à admettre ce phénomène comme un fait indéniable. Quant au modus operandi, nous ne pourrons peut-être jamais l’expliquer de manière à répondre à toutes les objections ; mais il nous est également impossible de dire pourquoi la loi de la gravitation agit comme nous le fait voir l’expérience. Notre ignorance des causes de la gravitation ne nous empêche pas de tirer parti de l’ensemble des faits connus qui s’y rapportent ; de même, notre ignorance à l’égard de la totalité des lois de l’état hypnotique ne doit pas nous empêcher de l’étudier d’une façon pratique et de l’appliquer, quand nous pouvons, dans les cas où il peut être avantageux.
Je suis convaincu que les phénomènes sont uniquement provoqués par une impression faite sur les centres nerveux, par la condition physique et psychique du patient, à l’exclusion de toute autre force provenant directement ou indirectement d’autrui. En effet, chacun peut s’hypnotiser soi-même, en suivant strictement les simples règles que j’indique. Le fait suivant, qui me fut communiqué ainsi qu à deux autres personnes par un instituteur des plus honorables, en est un exemple frappant : il s’aperçut que plusieurs de ses élèves avaient pris l’habitude de s’hyp-
l’üypnotisme n’est pas du magnétisme
notiser; il leur défendit de continuer. Cependant il ap' prit un jour qu’une élève s’était hypnotisée en regardant un mur et que ses compagnes lui avaient mis une plume en main, avec laquelle elle avait écrit le mot « Manchester; » elle serrait fortementsa plume ; de fait, ses doigs avaient la rigidité cataleptiforme. Il lui parla d’une voix douce et l’appela. Elle se leva et s’avança vers lui ; puis, étant réveillée, ne put se rappeler qu’elle avait été appelée, ni ce qui s’était passé.
J’ai voulu me rendre compte des modifications qui peuvent survenir par suite d’une altération électrique ou magnétique chez les patients que je fis examiner avant, pendant, et après l’hypnotisation ; mais, malgré un examen très minutieux et le secours d’excellents intruments on ne put découvrir dans leur état aucune différence appréciable. On a hypnotisé des sujets chargés d’électricité positive ou négative, sans que les phénomènes en fussent modifiés d’une façon appréciable ; ces derniers paraissent donc provoqués indépendamment des modifications électriques ou magnétiques. J’ai aussi, à plusieurs reprises, fait pratiquer l’hypnotisation réciproque à deux sujets au même moment et par le contact direct. Gomment ce fait pourraitil se concilier avec la théorie d’une influence spéciale transmise et causant les phénomènes, l’électricité positive et l’électricité négative produisant un égal effet ?
On n’est pas sans savoir que parfois les phénomènes d’hypnotisme se manifestent spontanément dans le cours des maladies.
Le rédacteur de The Lancet, l’un des plus grands adversaires du mesmérisme, admet même aujourd’hui, dans son article éditorial du 4 février 1843, que les phénomènes « ne sont étonnants que pour ceux qui ne connaissent pas l’aspect des maladies ; » et « que nous voyons continuellement des malades souffrant d’hystérie et d’affections nerveuses analogues tomber soudain dans différents états de stupeur, de transe et de convulsions, sans qu’on puisse assigner à ces états une cause quelconque ». Si l’on reconnaît
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que de tels effets peuvent résulter d’influences assez légères a -pour qu'on ne puisse leur assigner une cause quelconque, » s’étonnera-t-on que d’importantes modifications puissent être provoquées par l’action sur le système ner- Wux de la manière que j’ai adoptée. La compétence de M. Herbert Mayo n’est mise en doute par personne quand il s’agit de se prononcer sur un sujet physiologique quel quil soit ; lui-même s’était laissé hypnotiser en public par moi. Cette autorité a dit, dans le cours de- notre correspondance ; « Il se développe un sentiment de stupeur qui a tendance àenvahir l’individu et que peuvent observer tous ceux qui essaient de regarder fixement un objet delà façon que vous indiquez. »
J’ai donc cru bon, et pour des raisons énoncées dans l’introduction, d’adopter définitivement la dénomination que j’avais choisie.
Un patient peut-être hypnotisé en tenant les yeux fixés dans une direction quelconque. L’hypnotisation se produit très lentement et très faiblement quand les yeux sont dirigés en avant, très rapidement et très énergiquement quand ils peuvent être maintenus dans la position d’un strabisme double interne et supérieur '.
1. Il est assez amusant de voif jusqu’à quel point on peut dénaturer les pensées les plus claires d’un auteur. On a dit que l’écrivain de quelques articles sur le magnétisme animal, arlicles publiés dans la Medical Gazette (de Londres) dejlSSS connaissait mon mode d’opération, li dit, page 856 : « Sur la plupart des personnes on n’observe aucune influence. » Comment ceci s’accorde-t-ii avec le succès universel de ma méthode, comme je Fai exposé page 29 ? « Sur les personnes les moins impressionnées, il se produit un certain nombre de symptôro.es anormaux légers. » Puis il décrit ces sensations de chaleur et de froid, celles de fourmillement et de tremblement, qui, ajoute-t-il, « ne sont que les sensations imaginaires qu’éprouvent la plupart des personnes, si leur attention est fortement dirigée sur une partie quelconque du corps, surtout (comme il en est souvent des sujets magnétiques) si elles s attendent à la production de quelque phénomène ». Tels sont les symptômes que cet auteur attribue à « l’attention » ; mais sont-ce là les symptômes ou les phénomènes produits par l’hypnotisme, tel que nous l’indiquons dans le chap. \Y ? Ou bien y a-t-il la plus légère ressemblance dans la cause ?