UNE ENFANT HYPNOTISE SA NOURRICE
que sur le récit de la petite fille ; je priai donc la famille de me permettre de mettre la patiente à l’épreuve. J’obtins facilement cette permission, et découvris, à mon grand étonnement, que ce sujet manifestait tous les phénomènes à un degré supérieur à tout ce que j’avais vu jusqu’à ce moment ; elle atteignait vraiment un point de perfection impossible à décrire.
Malgré la fréquence des épreuves, chaque fois que les mêmes points étaient pressés, la même expression de physionomie, le même étal de la respiration, les mêmes postures du corps se reproduisaient. La patiente était tellement sensible, qu’après quelques essais, il me suffisait de maintenir le doigt ou une baguette de verre au-dessus des points, sans contact, pour que les manifestations eussent lieu ; seulement elles étaient alors moins rapides et moins intenses. En essayant le n“ 11, dans les premiers moments de l’hypnotisation, j’ai reconnu que sa susceptibilité était presque aussi grande que celle du sujet actuel. Voici quelques-unes des manifestations les plus frappantes : la pression sur le menton était suivie de mouvements de la mâchoire, des lèvres et de la langue, avec le désir de manger ; la pression sur la partie inférieure du nez provoquait le désir « de sentir » ; la pression sur l’insertion du tendon du muscle orbiculaire « amenait un rire immodéré ». Je demandai la cause de ce rire, le sujet répondit qu’il pensait à quelque chose de drôle; sur l’organe du temps, ce fut le désir « de danser » ; sur l’organe du son, ce fut le désir « de chanter »; à la suite de la pression sur les yeux au même moment, elle chanta un lambeau de chanson ; la pression exercée à la partie postérieure de la tête, n“ 1, fit frissonner et reculer la patiente, elle paraissait craindre que quelqu’un ne prît des libertés avec elle ; elle manifestait le même sentiment de pudeur quand une partie quelconque de sa personne était touchée, à l'exception de la tête et de la face; sur le sommet de l’apophyse mastoïde, la pression produisit le désir de poignées de mains et d’amitié ; au point précédent en
DE l’hypnotisme
même temps que sur l’adhésivité, elle s’appuyait sur la personne la plus proche ou s’accrochait à elle ; sur la combativité, c’était le contraire ; sur la destructivité (très petite chez elle), elle se tourmentait à l’idée que quelqu’un lui cherchait querelle ^ sur l’organe de philogéniture, elle répéta chaque fois, « Écoutez, le pauvre enfant pleure ! » sur la secrétivité et sur la prudence, elle ne voulut rien dire ; sur la bienveillance, « elle voulait voyager » ; sur la vénération, elle se mit à genoux de l’air le plus solennel et fit sa prière ; en touchant en même temps l’organe de l’espérance, je provoque une expression d’extase qui s’ajoute à la dévotion ; la pression au-dessus des paupières évoque des images de toutes formes et de toutes couleurs, gaies et joyeuses; la pression au-dessous de l’œil amena la sensation de la mer, un navire, et des gens qui se noyaient.
Dans une autre épreuve, les manifestations furent égales ou plus frappantes encore, selon l’exactitude avec la- . quelle les points correspondants étaient touchés. Je noterai en particulier ce qui arriva, la première fois que je touchai l’organe de l’imitation ; ce fut tout à fait accidentel. Un de mes parents se trouvait là, ainsi qu'une personne dont les talents littéraires et scientifiques, l’esprit philosophique, la haute position sociale, faisaient l’ornement . de notre pays. A part l’imitation de tout ce qui fut fait ou dit en anglais, le sujet répéta correctement les paroleS' dites en français, en italien, en espagnol, en allemand, en latin et en grec ; chaque mot fut prononcé avec la plus grande netteté ; cette expérience fut reproduite à plusieurs reprises devant des médecins, des hommes de science et des dames ; tous peuvent témoigner de la fidélité extraordinaire de la prononciation et de l’emphase du sujet. Est-il nécessaire d’ajouter que la patiente était absolument incapable de pareille habileté à l’état de veille ? J’ai fait reproduire le même phénomène, depuis, par de nombreux patients, entre autres, une jeune fille de douze ans.
EXPÉRIENCES
A l’arrivée de M. Hall à Manchester, avant sa première conférence, j’eus le plaisir de le voir chez moi et de répéter en sa présence mes expériences sur cette patiente et sur une autre. Il put encore les voir le lendemain. Après les avoir hypnotisées, je le priai de manipuler leurs têtes, ce qu’il fît avec beaucoup plus de minutie que moi, et par conséquent, avec l’apparition de manifestations nouvelles. Je surveillais de très près tous ses faits et gestes, car j’étais décidé à ne lui laisser d'aucune mani'ere l’occasion de souffler. De fait, en excitant l’acquisivité, il porta bientôt le sujet à dérober à l’un des spectateurs une tabatière d’argent ; la partie la plus frappante de cette manifestation fut l’air de contrition avec lequel le patient rendit l’objet aussitôt que M. Hall eut transféré le contact à l’organe de la conscienciosité ; le mouvement du bras changea instantanément, et d’une manière automatique. Je n’ai jamais essayé d’exciter l’un ou l’autre de ces deux points. Les autres manifestations, que j’avais vues déjà, étaient, sous ses manipulations, semblables aux miennes. Je fîs plusieurs efforts pour exciter l’organe de la bienveillance, mais en vain, quand un jour, accidentellement, je plaçai mon doigt assez bas pour me croire au centre de l’organe de la comparaison, tel qu’il se trouve marqué sur les bustes, mais la patiente fît preuve d’une émotion très vive, disant, « La pauvre créature, la pauvre créature, ;> puis ne se contentant pas de simples mots de compassion, elle nous offrit tout l’argent qu’elle avait sur elle. Je ne dois pas oublier de dire que cette patiente en cet état est entièrement inconsciente de ses paroles et de ses actes, comme des actes et des paroles d’autrui, et qu’elle ne connaît pas la localisation d’un seul organe.
Ce serait perte de temps que de rapporter tout au long les nombreux cas de manifestations semblables que j’ai vus depuis ; le degré en variait selon la constitution et les habitudes mentales de chaque sujet. Cette variété est la preuve la plus saillante de la réalité des phénomènes. Il est des patients qui conservent un vague souvenir de ce
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qui s’est passé, comme d’un rêve ; deux, en particulier, remarquèrent qu’ils avaient une notion vague de ce qu’ils faisaient, mais se sentaient entraînés d’une manière en quelque sorte irrésistible, tout en sentant qu’en obéissant à l’idée prédominante, ils se rendaient très ridicules. Ils faisaient sans doute allusion à l’imitation, au sens comique et à d’autres facultés plaisantes dont ils donnaient le spectacle avec une facilité remarquable. Ces patients sont des personnes très respectables et très intelligentes; ils manifestaient de même, d’une façon aussi nette que la personne citée en dernier lieu, les sentiments de vénération et d’espoir, ainsi que la piété filiale. Ils avaient chacun connaissance d’un organe phrénologique, mais d’un seulement.
Afin de' m’assurer d’une façon encore plus certaine que tout ce que j’avais vu était réel, je priai une de mes parentes de vouloir bien se soumettre à l’opération, qui fut concluante. Elle conserve un léger souvenir de quelquesunes des choses, mais elle a entièrement oublié le reste.
J’ai encore eu l’occasion de vérifier la réalité de tous ces phénomènes si intéressants, grâce à l’obligeance de madame.... qui voulut bien être opérée par moi, en présence de son mari, M. le colonel..., ainsi que du major, d’un capitaine et du chirurgien du régiment ; un haut dignitaire de l’Église, homme de beaucoup de science, M. Gardom, chirurgien, M. Aspinal Turner, et d’autres dames et messieurs étaient aussi présents. Environ trois minutes après que madame. . . fut endormie, je plaçai deux doigts au-dessus du point nommé v^'énération ; à l’instant, sa physionomie changea ; peu après, elle se leva lentement, solennellement et majestueusement, s’avança vers la table au milieu de la chambre, tomba doucement à genoux, et donna un tel spectacle de dévote adoration qu’aucun de ceux qui eurent la bonne chance d’en être témoins ne l’oublieront jamais. Je fis l’épreuve de plusieurs autres facultés ; toutes les manifestations correspondantes furent également frappantes et caractéristiques. Éveillée, cette dame était absolument inconsciente de tout ce qui s’était passé.
EXPÉRIENCES
Nous avons donc ici le témoignage d’une dame des plus respectables et des plus intelligentes, et d’une grande énergie d’esprit, qui vient confirmer, en paroles et en action, la réalité des phénomènes présentés par d’autres, et cela en présence des témoins les plus dignes de foi; ceux-ci peuvent affirmer que rien ne fut dit ni fait qui pût en aucune manière la diriger dans ses importantes manifestations. J’avais hypnotisé cette dame une fois auparavant, pendant quelques minutes, à une séance particulière tenue la semaine précédente ; elle s’était assise cette fois-là entièrement convaincue qu’elle ne pouvait être affectée ; mais elle dut rapidement reconnaître le pouvoir de l’hypnotisme, et offrit alors une preuve concluante des recherches plus nouvelles dont le but est de nous indiquer jusqu’où les nlanifestations phrénologiques peuvent se développer pendant l’hypnotisme h J’ai pu réaliser ces phénomènes très nettement chez quarante-cinq sujets, qui, pour la plupart, ne connaissaient rien de la phrénologie ; quelques-uns ne savaient même pas ce que veut dire le mot. L’exiguïté des points qu’il faut toucher, surtout avec les subdivisions de M. Hall, rend l’entente entre opérateur et opéré très peu probable ; mais j’eus soin, de plus, de faire des questions assez générales, de façon à ne pas faire comprendre au sujet ce que j’attendais de lui. A part ces patients, j’ai réussi en partie chez un certain nombre
1. On avait fait circuler le bruit, sans doute pour neutraliser l’in- , térêt qui s’attache à ce cas, que cette dame était au courant de la phrénologie. Je lui demandai à elle-même quelle pouvait être la cause de cette opinion. Mme S. m’assura qu'il y avait erreur absolue, car c’étaient des matières qu’elle ignorait complètement. Voulant être absolument correcte dans toute son assertion, elle ajouta: « J’ai entendu dire que l’organe de la musique est situé quelque part vers le front. » Je la priai de placer son doigt sur l’organe, mais elle se trompa, de sorte qu'elle ne connaissait pas un seul des organes. Je parlai de ce fait, en sa présence, à une autre séance, où elle déclara distinctement que tous les faits que je viens de rapporter étaient tout à fait exacts.
DE l’hypnotisme
d’autres, et plusieurs de mes amis, de leur côté, ont aussi réussi avec quelques sujets.
Je suivis les conférences publiques de M. Hall, et la première expérience que je lui vis faire, le 24 février 1843, suffit pour me convaincre que, si je n’avais pas obtenu plus tôt des manifestations régulières, cela tenait à ce que j’avais laissé mes sujets atteindre une phase trop avancée dans l’hypnotisme, avant de commencer les épreuves. Je savais qu’il y avait une différence marquée dans l’état de la circulation cérébrale chez mes patientes et dans l’état probable des sujets de M. Hall au moment de ses opérations, et je supposai qu’en faisant mes essais sur mes sujets dans la même condition que les siens, j’obtiendrais des manifestations qui avaient été impossibles en premier lieu ; mes premiers essais justifièrent ma conjecture. Par exemple, le n“ II, cité plus haut, donna lieu à plusieurs phénomènes additionnels très nettement développés ; il en fut de même dans la quatrième et dans la cinquième observation.
De cette seule observation du mode ou plutôt du temp d’opératioji de M. Hall, j’ai pu arriver à un mode d’opération avec lequel, je le crois, en hypnotisant les sujets à ma manière, je n’aurai pas grande difficulté à obtenir dans la plupart des cas, la manifestation des phénomènes. Chez certains sujets, cependant, elles seront toujours plus saillantes que chez d’autres ; de plus, la puissance de l’habitude semble évidente chez la plupart; les opérations s’effectuent beaucoup plus facilement après quelques essais. Il en est, toutefois, qui sont aussi parfaits que possible dès la première épreuve.
J’ai soumis à ces épreuves plusieurs de mes amis intimes, sur l’intelligence, l’honneur et l’intégrité desquels je pouvais compter ; j’ai aussi essayé sur des enfants, et j’ai obtenu des résultats si évidents que je suis convaincu de la réalité des phénomènes ; mais, en ce qui concerne mes vues théoriques, je désire qu’elles soient considérées comme de simples conjectures, faites dans le but d’exciter d’autres
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à penser, et à étudier une question si curieuse, si intéressante et si importante.
Je terminerai cet article en appelant l’attention de mes lecteurs sur la coïncidence apparente entre les phénomènes que je viens d’exposer, et la manière de provoquer le rêve chez quelques sujets, au moyen de chuchotements dans l’oreille. Une observation prise dans l’un des excellents ouvrages du docteur Abercrombie et confirmée par le docteur Gregory, nous servira d’exemple. 11 s’agit d’un officier de l’expédition de Louisburgh en 1738 ; ses frères d’armes avaient l’habitude de s’amuser à ses dépens. Ils pouvaient produire chez lui toute espèce de rêves à leur gré, surtout si la voix de l’opérateur lui était familière. Un jour, on le fit passer par toutes les phases d’une querelle, se terminant par un duel ; quand on en fut au moment de la rencontre, on lui mit dans la main un pistolet qu’il tira et dont la détonation le réveilla. Une autre fois, qu’il s’était endormi sur un caisson, on lui fit croire qu’il venait de tomber par-dessus bord et qu’il fallait qu’il se sauvât à la nage. Il imita alors les mouvements de la natation ; on lui dit ensuite de plonger s’il voulait conserver la vie, car un requin était à sa poursuite ; il voulut le faire, et d’une façon si énergique, qu’il se jeta du caisson et se fit de violentes contusions. Plus tard, quand l’armée eut pris terre, on le trouva un jour endormi dans sa tente et paraissant vivement tourmenté par le bruit du canon dont les coups se succédaient alors rapidement. On lui fit croire qu’il était aux prises avec l’ennemi ; il parut fort effrayé et trahit même l’intention de s’enfuir. On lui reprocha cet acte de lâcheté, tout en augmentant son effroi par l’imitation des plaintes des blessés ; et quand il demanda qui était tué, question qu’il faisait souvent, on lui nomma ses amis intimes. Enfin on lui dit que l’individu immédiatement à côté de lui en ligne venait de tomber ; il sauta à l’instant du lit, se précipita hors de la tente, et fut réveillé et en même temps délivré de ses frayeurs par une chute sur les cordes de la tente. On ajoute que, après ces expériences,
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il n’avait pas de souveipr net de ses rêves, mais qu’il conservait une sensation confuse d’oppression ou de fatigue ; il avait alors l’habitude de dire à ses camarades qu’il était sûr que ceux-ci lui avaient joué quelques tours.
J’ajouterai un exemple, pour montrer lès bienfaits qui résulteraient probablement, pour la société, d’efforts plus persévérants et plus énergiques dans l’étude de ce sujet. Un savant ami, qui m’avait honoré de sa présence à l’une de mes séances particulières, vint me voir deux jours plus tard, et me dit : En réfléchissant à ce que j’ai vu et entendu relativement à la manière d’exciter certains points ou certaines fonctions du cerveau par la pression sur certains points du cuir chevelu et de la face, je crois qu’en appliquant un traitement à ces points mêmes, on pourrait très facilement soulager le désordre des organes internes correspondants. Je lui répondis : J’en suis tellement convaincu que j’ai agi en conséquence; j’avais vu, la veille, une femme aliénée nourrissant l’horrible idée qu’elle devait tuer tous ceux qu’elle connaissait,, puis se tuer elle-même après ; lorsque je plaçai ma main sur les organes de la combativité et de la destructivité, elle avait eu en quelques secondes un tremblement violent,et était devenue très excitée et furieuse. A l’examen de ces points, je trouvai les téguments rouges, je lui prescrivis des sangsues suivies de lotion froide ; mais le jour suivant elle était tout aussi violente, avec le pouls entre 140 et 150 pulsations, fréquence qu’il avait déjà depuis quelque temps, en dépit des médicaments quela malade avait pris pour le déprimer. Je fis alors une incision longue d’un pouce et demi à travers les téguments et jusqu’à l’os. Quand je la revis, douze heures plus tard, elle était beaucoup plus calme, le pouls était descendu à 100 et resta à ce point pendant plusieurs jours. La perte de sang n’était pas suffisante pour avoir agi par action directe sur le cœur. Le pouls s’élevant de nouveau, des emplâtres de belladone furent appliqués sans succès ; on fit alors des scarifications en arrière de chaque oreille,