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Wilbold, comme tous les caractères faibles, était facile à s'entêter sur certains points; puis, il faut le dire, il avait été encourag'é par l'impunité ; car ce n'était pas une bien grande punition que de ne pas dormir de toute la nuit. Et si l'on gagnait à cette occasion un millier de florins, c'était encore une bonne affaire faite.
Ainsi donc, encouragé par les exhortations de Hans et ne voulant pas avoir l'air de détruire une si religieuse coutume tout d'un seul coup, le 1" mai suivant il convoqua les paysans comme d'habitude ; mais cette fois, se tenant aux
termes du contrat qui fondait une bouillie, et qui ne disait pas un mot du dîner qui le précédait, il fit servir une pure et simple bouillie, sans aucun accompag'nement de viande ni vin, et encore ceux qui avaient le palais exercé crurent-ils remarquer qu'elle était moins sucrée que l'année
dernière. Aussi, cette fois, non-seulement le baron Wilbold avait supprimé tous les accessoires du festin, mais encore il avait économisé sur le miel.
Aussi cette fois les visiteurs nocturnes se fàchèrent-ils tout de bon : non-seulement pendant la nuit qui suivit on entendit un vacarme épouvantable dans toute la maison, mais encore le lendemain on trouva les carreaux, les lustres et la porcelaine cassés. L'intendant fit le relevé du
dommagre causé par cet accident, et il se trouva qu'il
montait juste à la somme que, dans les temps ordinairas, les châtelains de AVittsgaw dépensaient pour le repas du l^mai.
L'intendant comprit l'allusion et ne manqua pas de
mettre sous les yeux de Wilbold son compte établi avec une balance éi^ale.
Mais cette fois "Wilbold s'était fâclié tout de bon. D'ailleurs, quoiqu'il eût entendu l'affreux sabbat qui pendant toute une nuit avait mis le château sens dessus dessous, il n'avait encore vu personne. Il espérait donc que la comtesse, qui n'avait pas reparu depuis la nuit où elle était revenue bercer le petit Hermann, était maintenant morte depuis trop long"temps pour sortir de son tombeau ; et puisqu'il fallait, au bout du compte, qu'il lui en coûtât chaque année une somme fixe, il aimait autant que ce fût à renouveler son mobilier qu'à donner à mang-er à ses paysans. L'année suivante, il se résolut donc à ne rien donner du tout, pas même la bouillie ; seulement, comme il comprenait que cette infraction totale aux anciennes coutumes mettrait la comtesse Berthe dans une colère proportionnée à l'offense, il se décida à quitter le château le 28 avril, et à n'y revenir que le 5 mai. J
Mais à cette résolution funeste il trouva une douce opposition : quinze ans s'étaient écoulés depuis que le baron Wilbold de Einsinfeld avait pris possession du château, et pendant ces quinze ans, cette jolie petite enfant, que nous y avons vue entrer dans son berceau, avait grandi et avait embelli ; c'était donc maintenant une charmante jeune fille, douce, pieuse et compatissante, qui, toujours renfermée dans sa chambre, avait pris à ses habitudes
solitaires une douce et continuelle mélancolie qui allait admirablement à l'air de son visag-e et qui s'harmoniait à merveille avec son doux nom de Hilda. Aussi, rien qu'à la voir le jour se promener dansson jardin, en écoutant le cliantdes oiseaux qu'elle semblait comprendre, ou la nuit assise à la
fenêtre, suivant dans les nuages, qui de temps en temps l'obscurcissaient, la lune avec laquelle elle semblait parler, les cœurs les plus rebelles sentaient qu'ils pourraient aimer un jour, tandis que les cœurs sensibles sentaient qu'ils aimaient déjà.
Or, quand Hilda apprit que son père était décidé à
supprimer cette année la bouillie au miel, elle lui fît, toujours contenues cependant dans les bornes du respect filial, toutes les observations possibles; mais, ni sa douce voix, ni ses doux reg-ards, ne purent rien sur le cœur du baron.
qu'avaient endurci les mauvais conseils de son ami Hans.
Au jour fixé par lui, il quitta donc le château, déclarant à son intendant que cette sotte coutume de la bouillie au miel durait depuis d'assez longues années, et qu'à partir du l" mai suivant, il était décidé à abolir cette coutume, non-seulement onéreuse pour lui, mais encore d'un mauvais exemple pour les autres, t
Alors Hilda, voyant qu'elle ne pouvait faire revenir son père à de meilleurs sentiments, réunit toutes ses petites
éparg-nes, et, comme elles montaient justement à la somme qu'aurait dû dépenser le baron, elle prit à pied le chemin des villag'es qui dépendaient de la baronnie, disant tout haut que son père, forcé de s'absenter, n'avait pu donner cette année la bouillie au miel, mais l'avait cliarg'ée de dis-
tribuer la somme que coûtait annuellement le rei)aR, aux pauvres, aux malades et aux vieillards.
Les paysans la crurent ou tirent semblant de la croire ; et, comme le dernier repas ne leur avait pas laissé de bien agréables souvenirs, ils furent enchantés de voir se chang'er un maigre festin en une grande aumùne, et bénirent la main par laquelle il plaisait au baron Wilbold d'étendre ses bienfaits sur eux.
Il n'y avait que les esprits du château qu'on ne pouvait pas tromper, et qui ne se laissaient aucunement prendre au pieux mensong-e de la belle Hilda.