HISTORIQUE
Les névralgies svphilitiques ont été pendant bien longtemps méconnues, et il faut arriver à la seconde moitié de notre siècle pour voir les droits de la syphilis défendus par les auteurs. Auparavant, il n’y avait qu’un petit nombre de praticiens qui admettaient cet état morbide dans le cadre étiologique des névralgies,et, de nos jours encore, tout en acceptant volontiers l’existence de douleurs produites par des exostoses, des gommes ou d’autres lésions du voisinage, beaucoup de médecins se refusent absolument à reconnaître à la syphilis la paternité de certaines névralgies essentielles, et nous verrons quels sont les arguments qui servent de base à leur doctrine.
Baillou est le premier qui diagnostique clairement une névralgie syphilitique : « Vidimus dolores lateris perpetuos », dit cet auteur, « sed qui nocte urgerent, aullis cessere remediis. Quum »remedii inopes essemus, de lue venerea suspicio fuit. » (Ballonius, Opera omnia medica, tom.T, pag. 6; Genevæ, 1762; Epidemiorum et Ephemæridum, lib. I.)
Et plus loin : «Nobilis vir annos 23 natus, cladem gallicam pa-
4 Guillaume Baillou mourut en 1616.
ER D ie
»tiebatur; dolor erat ad nothas costas qui non nisi postillinitionem »evanuit. Præcesserat ulcus malignum in pene. Præter pustulas »neapolitanas, aderat dolor ad sinistrum hypocondrum quod »tandem occupavit nothas costas. » (Ballonius.)
Après lui, Baglivi rapporte un cas de sciatique syphilitique : « Nobilem virum gravi ischiade laborantem nuperrime curaba- »mus, irritisque optimis præsidiis, desperabamus de salute »recuperandà, cum vero per transennam nobis subindicasset, »de viginti adhuc annis bubonibus gallicis male affectum fuisse, »statim suspicionem dedit ischiadem à fomite gallico pendere ; »yquamobrem præscripto decocto sarsæparillæ, antimoni crudi, »corticisnucum, etc., paucis diebus interjectis à gravi ischiade »perfectè convaluil. » (Baglivi, Opera omnia. Lugduni, 1745, pag. 206 *.)
Plenck cite un autre cas de sciatique qu'il guérit par le mercure : « Duos vidi militum præfectos, quorum quilibet à bubone »sinè mercurialibus resoluto claudicabat et levi dolore ischiatico »laborabat. Unum quià tribus mensibus ægrotabat, intrà mensem »fere mercuris gummoso et purgantibus integrè sanavi. » (J.-J. Plenck, Doctrina de morbis venereis; Niennæ, 1779, pag. 139. Ischias venerea *.)
Plus tard, Waton, Girillo, Masius, Hufeland nous laissent des observations intéressantes qu'on retrouve dans notre travail, En 1827, Lagneau (le père) croit à l'existence de névralgies essentielles de nature syphilitique, mais il n’en donne pas d’observations. En 1841, Valleix, dans son Traité des névralgies, dit à la page 141 : « Dans aucun cas on n’a pu attribuer la maladie au virus syphilitique ». Et ainsi cet auteur reste réfractaire à l'opinion des auteurs que nous avons déjà cités.
Mais en 1843, à Montpellier, où on a toujours, et à bon droit,
! Cet auteur mourut en 1707.
2? Les quatre observations de Baillou, de Baglivi et de Plenck se trouvent consignées dans le livre de Lagneau sur les Affections syphilitiques, Obs. 9, 10, 22 et 39.
donné beaucoup plus d'importance au fond de la maladie qu’à sa forme, où on a toujours su rechercher derrière l'acte morbide l’état morbide qui le produisait, où on a cherché à guérir l’effet en s'adressant directement à la cause ; où on a toujours fait, en un mot, la vraie médecine, la seule raisonnée, la seule clinique, le professeur Lallemand, ayant à traiter une névralgie rebelle chez un soldat sypailitique, rattache, dans son esprit, cette névralgie à la diathèse dont est porteur son malade ; il lui donne un traitement mercuriel, et il le guérit.
En 1848, Minich et Franceschi publient dans les journaux italiens des observations de névralgies frontales. Trois ans après, Vaulpré insère dans le Bulletin général de Thérapeutique trois faits des plus probants.
En 1852, Bertherand nous signale aussi des névralgies syphilitiques, mais celui-ci semble vouloir rester hérétique, car il paraît n’admettre que des névralgies symptomatiques de tumeurs. [l dit en effet: Les névralgies attribuables au virus sy- : philitique sont plus communes que les névroses, enraison du plus grand nombre de nerfs qui à leur origine, comme dans le trajet, peuvent être comprimés par des tumeurs vénériennes des os, du périoste, etc...
L'année suivante, le professeur Piorry cite un cas de sciatique syphilitique symptomatique d’une exostose. Et enfin, en 1854, Yvaren publie son livre des Métamorphoses de la syphilis. C’est la première fois qu'il est donné des détails sur les névralgies syphilitiques. Dans son excellent livre, l’auteur cite plusieurs observations recueillies dans les ouvrages ou à lui personnelles, et il démontre très bien l'intérêt que présente cette manifestation de la syphilis dans le long chapitre qu'il lui consacre.
Le mouvement était donné. À partir de ce moment, les ouvrages sérieux de syphilographie s’étendent assez longuement sur les névralgies spécifiques. Et c’est ainsi que Gros et Lancereaux, Lagneau (fils) et Zambaco, dans leurs ouvrages sur
ON (ee les Affections nerveuses syphilitiques, donnent tous les caractères cliniques de ces névralgies, en rapportent de nombreuses observations et en indiquent le traitement.
Depuis, en France comme à l'étranger, la plupart des praticiens admettent la nature spécifique de certaines névralgies, et dorénavant on ne manquera plus de signaler cette diathèse au chapitre de leur étiologie.
C’est ainsi que van Lair en Hollande, Anstie, Chapman et Balfour en Angleterre, Cross en Amérique, Rigal et Fournier en France, se font les défenseurs de cette doctrine, qui a pour elle la clinique et les suffrages des meilleurs praticiens.
ÉTIOLOGIE.
Nous devons nous demander maintenant s’il existe des raisons pour que chez un individu en puissance de syphilis, c’est-à-dire ayant eu des accidents primitifs depuis quelque temps, il se développe une névralgie plutôt que toute autre manifestation syphilitique.
Il semble en effet très logique d'admettre que, puisque chez certains individus la syphilis produit des manifestations nerveuses, etchez certains autres, par exemple, des manifestations cutanées, il doit exister un état particulier de l'organisme, général ou local, différent chez les premiers et chez les seconds, et entraînant des manifestations différentes. Si tous les organismes en puissance de syphilis se ressemblaient, si les constitutions, les tempéraments, les sexes, les âges étaient ramenés à un type unique, toujours le même, la syphilis, dans ce cas, serait toujours identique à elle-même, elle présenterait chez tous des manifestations analogues ; et ce qui fait précisément la diversité des formes qu’elle revêt, c’est la diversité des terrains sur ies-
TI quels elle s’abat. Étant donné que la constitution, le tempérament, le sexe, l’âge, les influences atmosphériques, peuvent par leur varieté produire des quantités d'organismes différents entre eux, répugne-t-il d'admettre que chacun de ces organismes traduit la vérole à sa façon, et par suite n’a-t-on pas là une explication suffisante de l’innombrable diversité des manifestations syphilitiques ? La syphilis est une, mais le nombre de ses manifestations est incalculable. |
Donc, notre étude doit avoir pour but l'étude des causes qui font varier cet état particulier de l'organisme qui tient sous son influence et qui dirige l’évolution de la syphilis chez les malades atteints de névralgies syphilitiques. C’est une analyse difficile à faire, il faut bien le reconnaître, et elle ne doit reposer que sur les faits.
Aussi, à mesure que nous signalerons une cause, nous la soumettrons à l’épreuve des faits et nous ne l’admettrons que si les observations que nous avons recueillies en rendent raison.
Et d'abord, nous diviserons les causes de névralgies syplilitique, d’après la méthode classique, en causes prédisposantes, occasionnelles et déterminantes.
La grande cause déterminante et indispensable, que nous pouvons mettre tout de suite à part puisque nous ne nous occupons que d’elle dans notre travail, c’est la syphilis. Celle-ci ne sera pas, comme les autres, l’objet d’un paragraphe spécial, parce que notre Thèse tout entière n’est qu’un plaidoyer en sa faveur.
Maintenant donc, étant donné que nous ne nous occupons que de malades syphilitiques, quelles sont les causes qui prédisposent ces individus à contracter des névralgies ? Ici entrent les questions d'âge, de sexe, de profession, de complexion, de tenpérament, de constitution, d’habitudes, d'habitations, de climats, de saisons, de diathèse, d’antécédents héréditaires et personnels, etc.
Lit
Nous classerons donc toutes ces causes prédisposantes ainsi que l'indique le tableau suivant :
1° Causes prédisposantes générales, — Chaleur atmosphérique, humidité, vents, saisons, localités.
2° Causes prédisposantes individuelles.— Celles-ci résultent des conditions héréditaires, physiologiques et pathologiques de chaque individu.
Coïncidence d'une autre dia-
@ / Age 2] CARS : n Ë Die mn À à î 2 Ë Nervosisme. a E:| Sexe. 2 2 thèse (rhumatisme, goutte). 5 £ | Apoplexie. = > } Races. 32) Irritation par gommes, exos- &% )Congestion cérébrale 5 "& )t'rofessions © 2 toses, tubercules. a 3 Maladies mentales. S £,[ Habitudes. $S 2 f Influence des traitements an- A \\EXxCèS. SCMNÉTIEUTSe
Enfin nous terminerons le chapitre par l’étude des causes occasionnelles : froid, traumatisme, compression, congestion, inflammation, etc.
1° CAUSES PRÉDISPOSANTES.
Les causes prédisposantes générales sont celles qui résultent du milieu dans lequel vit lindividu. En première ligne, nous devons citer la chaleur atmosphérique, qui, associée à l’état d’humidité de l'air, constitue une des causes les plus importantes qui puissent préparer l'organisme à réaliser une névralgie.
C'est aux divers modes d'association de ces deux éléments que sont dues les influences diverses des saisons et des localités. I est notoire que c’est pendant les saisons froides, ou tout au moins les saisons à température variable, telles que le printemps et l'automne, que les névralgies sévissent avec le plus de fréquence. Nous ne voulons pas dire par là que le froid et l’humidité agissent ici comme dans les névralgies d’origine rhumatismale, dans lesquelles ces éléments suffisent, non seulement à déterminerl'apparition de la névralgie, mais encore à faire naître la diathèse rhumafismale, chez un individu qui y est exposé pendant longtemps. Le froid est donc, pour les névralgies rhumatismales, tout à la fois cause prédisposante, déterminante et
HO occasionnelle. Dans les névralgies où la syphilis devient la cause déterminante, le rôle du froid se limite à la production des causes prédisposantes et occasionnelles. Nous reconnaissons donc qu’il y a une différence à établir, mais nous ne croyons pas qu’on puisse nier la prédisposition que donne le froid dans le cas des névralgies syphilitiques. Et on comprend alors que les localités puissent avoir des influences diverses sur ces névralgies, suivant leur plus ou moins grande altitude, suivant leur distance plus on moins grande de la mer, etc.
Les causes prédisposantes individuelles, qui sont de beaucoup les plus importantes, résultent, nous l’avons dit, des conditions héréditaires, physiologiques et pathologiques de chaque individu. Il est impossible de trouver dans les quelques auteurs qui parlent des névralgies syphilitiques des renseignements permettant d'établir une corrélation entre les antécédents héréditaires et la manifestation de la syphilis,dont nous nous occupons. Personne n’en dit mot, et dans beaucoup d'observations il n’est pas même parlé des antécédents héréditaires. Pour notre part, nous avons interrogé nos malade à ce point de vues et nous avons comblé cette lacune dans nos observations; nous avons pu constater ainsi que la femme dont nous parlons (Obs. [) avait un père rhumatisant ; que le marchand ambulant avait perdu son père à la suite d’une attaque d’apoplexie, et que nos deux autres malades avaient eu des parents très sains. Nous croyons donc que, sans que l’hérédité soit indispensable, elle peut cependant jouer un certain rôle dans la production de ces névralgies, et qu'ilne faut pas s'étonner si on les rencontre chez des descendants de personnes atteintes de nervosisme, de maladies mentales, d’hémiplégie, etc.
Parmi les conditions physiologiques qui ont le plus d'influence sur la production des névralgies syphilitiques, on doit citer surtout
l'âge et le sere. La femme est infiniment plus sujette à cette manifestation, au dire de Fournier (dans nos observations toutefois, il y a plus d'hommes que de femmes), et surtout lorsqu'elle est aux grandes époques de la vie sexuelle, telles que la puberté, la grossesse, la ménopause et tous les mois au moment de la menstruation. Il est incontestable qu’à ces divers moments de la vie son système nerveux est beaucoup plus irritable, et elle est par conséquent plus sujette à voir des troubles survenir de ce côté-là.
L'enfance et la vieillesse sont les deux points extrêmes de la vie où on trouve le moins de névralgies, et beaucoup d’auteurs ont prétendu que les enfants n’éprouvaient pas de douleurs névraloiques. [l est vrai que chez les enfants très jeunes il est difficile de reconnaître une névralgie, parce que les petits malides ne donnent pas de renseignements bien précis sur ce qu’ils éprouvent; mais on sait que les troubles nerveux sont très fréquents à cet âge et que les convulsions, par exemple, accompaonent toutes leurs maladies; le système nerveux de l’homme avant la puberté est aussi sensible que celui de la femme adulte, etil n’y a par conséquent rien d'étonnant à ce que l'on trouve chez lui, à ce moment-là, des troubles qu'on trouve chez elle beaucoup plus tard.
Quant aux races, ce sont celles qui vivent dans les pays où le système nerveux est le plus impressionnable qui doivent avoir la plus grande prédisposition aux névralgies. Dans les pays froids, on sait que les maladies nerveuses sont moins communes que dans les pays chauds et les pays tempérés.
Les professions jouent au ssi un grand rôle dans la production des névralgies. Celles qui obligent à vivre dans des endroits froids et humides, à subir les intempéries de l'air, qui exposent auxrefroidissements brusques, qui, nécessitant une vie sédentaire, favorisent le développement de l’anémie ; toutes ces professions
MENT D engendrent la prédisposition. C’est ainsi que les marchands de
vin, les cuisinières, les soldats, les marins, les employés de bureaux, les couturières, y sont particulièrement sujets.
Enfin les excès de tous genres exercent aussi une très grande influence sur la production des névralgies, en débilitant l’organisme et donnant une plus grande excitabilité au système nerveux.
Nous passons maintenant à l'étude des conditions pathologiques qui peuvent avoir des rapports avec le développement des névralgies.
1° Coïncidence d’une autre diathèse. — La syphilis est une maladie diathésique qui peut s’abatire sur un individu absolument sain, comme sur un individu placé déjà sous le coup d’une diathèse, c’est-à-dire que la diathèse syphilitique peut venir s’ajouter, chez le même individu, à la diathèse rhumatismale, par exemple. Et on comprend alors qu'elle revête chez cet individu une forme plus spécialement rhumatismale, caractérisée beaucoup plus par des douleurs que par les éruptions ou les manifestations syphilitiques ordinaires. Gette syphilis prendra alors la forme du rhumatisme syphilitique, des névralgies, des courbatures, etc...
Et ce que nous disons de la diathèse rhumatismale, nous pourrions le dire de la tuberculose, de la scrofule, de la goutte,reic,
2° Jrritation produite par une gomme, des tubercules ow une exostose. — Celte influence est assez généralement admise par tout le monde, pour que nous puissions ne faire que la signaler.
3° Vient enfin l'influence des traitements antérieurs. — Bien souvent, ainsi que nous l'avons dit dans notre Préface, ce n’est que lorsqu'on a épuisé toutes les ressources de la thérapeuti-
00e que qu’on s'aperçoit qu’on a à traiter un malade syphilitique; mais les divers traitements qu’on lui a déjà fait subir n’ont servi qu'à le débiliter, à l'anémier, et ont par suite favorisé puissamment le développement des névralgies. Que de syphilitiques méconnus, qui, bien portants d’abord lorsqu'ils se sont mis entre les mains des médecins, sont arrivés déjà à un degré d’amaigrissement et de faiblesse considérables lorsqu'on à commencé à s’apercevoir qu'ils étaient syphilitiques ! Ou d’autres, qui ont été traités dès le début par les spécifiques, mais qui les ont abandonnés trop tôt pour être suffisamment guéris, trop tard pour ne pas ressentir les effets anémiants du mercure! Cette influence des traitements antérieurs mal dirigés ou insuffisants n’est pas discutable, et on en voit tous les jours des
exemples.