OBSERVATION I
(Communiquée par le Professeur Pierret).
L'étrange affection dont je vais essayer de donner les caractères est apparue soudainement, sans qu'aucun signe apparent puisse la faire prévoir.
J'ai toujours eu un tempérament très irritable, très sensible, amplifiant démesurément, d’après l'avis des personnes qui m'entourent, tout ce qui m'impressionne.
Je me suis souvent demandé d’où ces troubles nerveux pouvaient provenir, surtout pour en éviter les causes, et par là même me soustraire à ces souffrances. Je n’ai guère pu incriminer le surmenage intellectuel de mes études et les idées de jouissance dont je n’ai cependant jamais abusé depuis que j'ai connu l’âge véritable de la raison ; il n’en fut pas de même avant, je dois l'avouer, et l'épuisement qui en a été la conséquence a sûrement joué un grand rôle dans l’étiologie de cette affection, en préparant le terrain avec la diathèse rhumatismale que je tiens de ma mère.
Quoi qu’il en soit, le début a été brutal ; il s’est produit le 2 avril 1893, au moment où je prenais le train pour retourner à Lyon, à la fin des vacances de Pâques ; il s’est manifesté par une sorte de cauchemar rapide, de sept ou huit secondes environ, mais dont la frayeur consécutive me dura plus d’une heure.
Je croyais en être quitte, lorsque huit jours plus tard apparurent les véritables troubles nerveux qui persistèrent jusqu'au traitement.
Ces troubles se manifestaient par accès, par crises, sices
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mots peuvent être employés, car ils ne répondent pas exactement à leur véritable sens. Il me serait impossible de donner une idée juste de ce que je ressentais à ces moments et, de même qu'il est impossible à la plume de rendre fidèlement les sensations exquises de nos sens ou du devoir moral accompli, de même il lui sera impossible de rendre les impressions étranges que je ressentais dans ces moments si affreux pour moi.
Somme toute, c'était une sensation pénible, bizarre, absolument indépendante des douleurs sensorielles ordinaires, ne pouvant être comparées à aucune d'elles. Je voyais tout ce qui m'entourait sous un aspect étrange et normal à la fois : étrange, parce que je ne leur attribuais plus leurs caractères ordinaires, et que j'étais en proie à un mélange affreux de frayeur et de tristesse, c'était horrible ! Normal, parce que je possédais l'intégrité de mes fonctions, quelles qu’elles soient : je me prenais le pouls, je comptais mes mouvements respiraloires, el si quelquefois j'étais surpris au Cours d’une conversalion, je poursuivais mon récit sans que personne ne s’aperçut de ma souffrance qui, cependant, était terrible. Une heure d'une souffrance pareille à un criminel, lui ferait mieux expier sa faute que la mort même.
Souvent j'avais assez de courage pour étouffer ma douleur et ne pas la faire rejaillir sur les personnes qui étaient avec moi. Et cependant, combien il m'eut été doux de me faire choyer par elles ; je me retenais, soil parce que je les affectionnais, soil parce que j'hésitais à confier un si lourd chagrin. Deux de mes amis seuls connaissaient mon état et, comme je ne les quittais jamais, je les avertissais lorsque l'accès tendait à se prolonger ; alors ils me caressaient, me ausaient affectueusement, cherchaient, en un mot, à ramener mes sens vers les idées habituelles,
Ces moments d'angoisse morale apparaissaient, tantôt brutalement, d'emblée, tantôt avec des signes avant-coureurs très courts, très fugaces qui, augmentant insensiblement d'intensité, arrivaient graduellement à se fusionner avec l'accès proprement dit ; mais il ne faut pas oublier que tout allait très vite, car une seule fois, l'accès a duré une minute environ ; habituellement, il était de dix secondes.
Je pense que, dans les cas où le début se faisait ainsi brusquement, la cause provocatrice de ces troubles agissait avec toute son intensité, et qu’au contraire, dans les cas où il y avait prodrome, elle agissait plus faiblement ; car, j'ai eu des accès ébauchés, dans lesquels les signes avant-coureurs n'étaient suivis que d’une légère souffrance et, quelquefois même, ils disparaissaient seuls, sans que l'accès proprement dit se produisit.
Ces signes précédant l'accès consistaient en un malaise, puis un mélange de frayeur et de tristesse, car ce sont toujours ces deux derniers éléments qui ont prédominé dans cette sorte de souffrance que je ressentais, et leur augmen- -tation d'intensité aboutissait à l'accès lui-même.
La durée était essentiellement variable ; tantôt j'avais à peine le temps de m'en rendre compte, et je n’avais à compter qu'avec la frayeur consécutive, tantôt ils duraient près d’une minute. En moyenne, de dix à vingt secondes. Mais quelle que soit cette durée, ils laissaient derrière eux un abime de frayeur terrible, qui s’atténuait peu à peu, au fur et à mesure que je reprenais mon état normal, ce qui demandait trois ou quatre minutes; mais la frayeur dont je parle était tout ordinaire, c'était la peur que j'avais eue, et aussi celle de voir arriver de nouveaux accès.
La fréquence était aussi très variable. Au début, ils sont apparus de huit jours en huit jours, puis se sont rapprochés
de plus en plus, au point d’en avoir plusieurs le même jour, et un dimanche, en particulier, je me souviens en avoir compté près de trente, mais je dois ajouter aussi que beaucoup étaient avortés.
Les circonstances dans lesquelles ils apparaissaient, étaient absolument toutes celles de la vie, et que ce soit le” matin ou le soir, le jour ou la nuit. Cependant, je n'en ai eu la nuit qu'à la fin de la maladie, etils étaient plus faibles. Ils me surprenaient au repos, en promenade, au travail, à cheval, en bicyclette, au théâtre. Qnelquefois, une odeur désagréable m'a paru les provoquer, peut-être n'y a--il eu que coïncidence.
Avec le traitement, dont l'effet a demandé deux mois environ, les accès se sont espacés de plus en plus, en s'atténuant d'intensité et de durée, pour ne plus aboutir, à la fin, qu'aux signes précurseurs dont j'ai parlé : c’est-à-dire un peu de frayeur et de tristesse puis, finalement, disparaître totalement.
Depuis trois ans, je n'ai pas eu de nouvelles crises, à peine quelques petits et rapides moments de frayeur aux diverses époques, où — probablement, j'avais commis une faute contre la rigoureuse hygiène que je dois m'imposer. La moindre infraction, en effet, à mes habitudes, se traduit par des idées lourdes et de malaise moral qui sont pénibles ; en ce moment, par exemple, pressé par les examens, je ne suis pas dans mon état normal, surtout le soir.
Pendant la période de cette maladie, que j'ai supportée près de sept mois avant d'être {railé, mon état général entre les accès était satisfaisant. J'avais loujours un appétit dévorant, la digestion était parfaite, les grandes fonctions n'étaient pas atteintes. Je soutenais des courses pénibles bien mieux que des camarades plus forts que moi, de taille et d'embonpoint.
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Je n'ai jamais éprouvé de dégoût pour le travail, au contraire, je trouvais en lui un consolateur ; malheureusement, les idées lourdes que j'avais fréquemment, ne me permetaient pas d’épuiser la grande force de travail dont je disposais. Ma mémoire a toujours été d’une bonne moyenne.
Mon caractère a toujours été tel que je l'ai connu. Irritable au plus haut degré, toujours prompt à blesser au moyen d'une seule parole méchante la personne qui me déplaisait ; mais aussi très sensible aux moindres attentions qu'on avait pour moi. Malgré le nombre incalculable de mes défauts, J'ai toujours eu un assez bon cœur qui m'a permis de faire, dans les milieux où je suis passé, de solides amitiés qui durent encore aujourd'hui, et avec des personnes que je me plaisais toujours à sélectionner au point de vue des mœurs et de l'intelligence.
J'ai toujours été porté un peu plus que physiologiquement à la jouissance, mais Je le répète, à partir de l’âge de la raison, je n'ai pas fait d'abus, il était peut-être trop tard, car j'en avais suffisamment commis avant, en raison de la la liberté que mes parents m'avaient laissée, la croyant nécessaire pour chasser la faiblesse consécutive à plusieurs maladies de l’enfance.
L'analyse de mes urines n'a pas donné de résultats, elle n’a pas été faite dans les conditions demandées et indiquées. Chose à noter, c’est que j'aimais la solitude pendant toute la durée de la maladie ; — ma vie a subi l'influence
de ces troubles nerveux, et à l'heure actuelle, quand il fait grand soleil, je crains beaucoup la lumière, comme lorsque j'avais la mydriase au cours de la maladie ; car, en temps ordinaire, ma vue est excellente.
Je n'ai jamais eu de bourdonnements d'oreilles, ni de maux de tête.
Enfin, je me résume en disant qu'actuellement il ne me
reste plus des troubles que j'ai décrits, que des lourdeurs de tête passagères, imputables peut-être à mes études, ainsi que de courts moments de mélancolie. Je rêve fréquemment, et je m’agite beaucoup pendant mon sommeil et, parfois, je suis réveillé en sursaut au moment où je commence à sommeiller, soit par une secousse brusque comme une contraction due à une décharge électrique, soit par un spasme laryngien de courte durée ; enfin, j'éprouve un besoin pressant de m'agiter, de me fatiguer par la marche ou la gymnastique, qu'il est difficile de mettre en pratique actuellement, en raison des examens.
Le traitement qui m'a été appliqué par M. le Professeur Pierret, a été le suivant :
à l'extrait de belladone ; 1° Pilules : { au camphre ; à l’oxyde de zinc.
À raison d'une pilule la première semaine ; deux la deuxième semaine ; trois, la troisième semaine ; puis suspension, et reprise huit jours plus tard, à raison de deux par jour, pendant une semaine ;
2° Pas d'alcool;
9° Porter des lorgnons teintés ;
4 Manger modérément, surtout le soir.
Deux mois après, je n'avais plus de crises ; elles n’ont pas apparu depuis trois ans ; mais je sens bien que les moindres abus seraient susceptibles de les produire, car tous les changements d'habitudes, aussi minimes qu'ils soient, sont suivis de légères excilations et de lourdeurs de tête,
En somme, décharge psychique contre laquelle volonté et jugement demeurent impuissants. Tous
Len ter
les degrés, depuis l'état d'hypertension nerveuse habituelle, et probablement héréditaire.
OBSERVATION II (Personnelle).
C. R., 35 ans. Mère aliénée. Délire de persécution systématisée. Est la première de sa famille. A tous ses enfants avant l'explosion de son délire, survenu bien après Ia ménopause. Famille d'artistes. Le père, d'intelligence très ouverte, est d’une sensibilité raffinée. Grandes qualités morales. Un peu mou. À eu deux cerises nerveuses sans perte de connaissance. 7 enfants, dont un seul mort de méningite en bas âge. Les six autres, tous bien portants, intelligents, mais nerveux. Trois occupent des situations très en vue. Tous sont musiciens, peintres ou imaginatifs à un degré quelconque. Beauté physique et développement, surtout chez les garcons. Deux filles rêveuses et mystiques. Celle qui nous occupe n’a pas eu de convulsions, ni de maladie, ou accident nerveux spécial dans l’enfance. À été élevée en serre chaude, dans ce milieu un peu particulier. Bonne santé, Très affective, imaginative, exaltée. Sentiments religieux très développés.Rien à l'apparition des règles, ni à la puberté. A ce moment seulement, troubles habituels du caractère des jeunes filles un peu exagérées. Rêveuse, troublée, inquiète, plus émotive.Bouffées de chaleur très accentuées. Déceptions affectives. Deux crises d'hystérie. Franche avec attitude passionnelle. Le père les décrit très bien. Digère mal pendant quelque temps,est soignée pour de la dyspepsie. Constipée, toussote un peu, pàlit, maigrit, règles diminuent
et deviennent douloureuses.
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La inalade cherche à se raisonner et à surmonter son caractère et son imagination. Elle se rend compte du côté psychique de son mal. Intelligente et bonne, elle est devenue très irritable, se fâche, pleure et se lamente pour rien. Passe plusieurs années avec des hauts et des bas. Mieux soignée, physiquement et: moralement, elle se remonte, retrouve son caractère aimable, serviable et doux. Elle arrive à surmonter toutes ses petites angoisses et décharges nerveuses.Puis surviennent des palpitations,des bouffées de chaleur, en même temps que s'installent progressivement tous les symptômes du Basedowisme, dont la malade devient un exemple typique. Les médications échouent. La malade ne fait plus que de l'hygiène générale etson médecin, avant d'essayer les méthodes allemandes, essaye de la suggestion simple. Les symptômes, sans avoir complètement disparu, ont cependant tellement diminué, que lon peut faire le diagnostic de troubles fonctionnels simples jusqu'à
ce jour.
OBSERVATION II (Morro. La puberté.)