Champfleury, loc. cit
fallait qu'elle apparût reine ou déesse, et surtout n'en pas approcher. Quelques-uns d'entre nous néanmoins prisaient peu ces paradoxes platoniques. » L'un de ces derniers ayant cru deviner que Gérard de Nerval était amoureux d'une réalité lui adressa une question indiscrète. Il répliqua : « Moi? C'est une image que je poursuis, rien de plus. »
L'image avait des cheveux d"or, couronnés de laurier « dont les feuilles lustrées éclataient... aux rayons pâles de la lune ». Elle glissait sur l'herbe, à demi portée par les brouillards du soir, et laissait tramer dans la rosée un long voile de religieuse. Son nom était Adrienne. Le lecteur la connaît : elle était apparue une seule fois à Gérard, sur une place verte devant un vieux château, et il s'était demandé, en mettant un baiser d'enfant sur sa joue rose, dans quelle existence il l'avait déjà rencontrée. Il avait vécu depuis dans l'attente d' Adrienne. Qu'elle fût morte, cela n'était pas un obstacle insurmontable; puisque les âmes transmigrent, celle de son unique amour était peut-être passée dans le corps d'une autre femme, moins inabordable pour lui que ne l'eût été une descendante des rois de France. Mais il fallait la reconnaître, et l'on pouvait se tromper, malgré les avertissements des « sympathies occultes » et les communications établies par les songes entre le monde visible et le monde des Esprits. On pouvait aussi tarder à se rencontrer. Gérard de Nerval considérait notre globe comme un immense Guignol où les âmes viennent répéter leur rôle et étudier leurs gestes, à de certaines périodes de leur cycle sans hn. « C'est ainsi, dit-il, que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le théâtre où venaient s'accomplir les actions physiques qui préparaient l'existence et la situation des êtres immortels
attachés à sa destinée. » L"âme d'Adrienne pouvait avoir été envoyée à l'autre extrémité des tréteaux divins, de même qu'elle pouvait frôler Gérard sous un déguisement. Cependant, lui et elle devaient fatalement se retrouver un jour ou l'autre à cause du « lien », du lien « mystique et indestructible », créé par leur rencontre dans une vie antérieure dont Gérard avait gardé un insaisissable mais sur souvenir. Ces idées paraissent folles à qui a mis sa confiance et sa foi dans la science : « L'arbre de science, écrivait Gérard de Nerval, n'est pas l'arbre de vie. » C'est ce que disent aussi les occultistes d'à présent. Qui est fou? Oui ne l'est pas? Quand Gautier vieilli rappelait ses souvenirs sur le compagnon de sa jeunesse, il avouait qu'entre romantiques la distinction était presque impossible, parce qu'il était trop difficile dans leur monde « de paraître extravagant ». La même situation se représente de nos jours pour les nouvelles générations. Il sera bientôt impossible de « paraître extravagant », dans notre âge de névrosés, d'alcooliques et de morphinomanes. Sans cesse la question se pose : qui est fou? qui ne l'est pas? et bien habile qui peut y répondre avec certitude.
Gérard de Nerval lui-même n'y était point parvenu d'emblée. Avant d'admettre qu'il était en commerce régulier avec l'au-delà, il avait eu sa période de doute, pendant laquelle il aurait donné beaucoup pour savoir si ses visions étaient de pures hallucinations, ou si elles correspondaient à quelque chose dans le monde qu'on nomme réel. Une nuit — c'était avant la mort d'Adrienne — il était retourné dans les bois d'Ermenonville, familiers à son enfance, et il avait pénétré dans les ruines de la vieille abbaye de Châalis, au bord des étangs du même nom. La charmante chapelle de Cabbé, décorée, disait-on, par le Primatice,
était ouverte et éclairée. Le maître du domaine y faisait représenter un Mystère devant quelques familles du voisinage, Gérard se glissa dans la chapelle, et voici ce qu'il vit": — « Les costumes, composés de longues robes, n'étaient variés que par les couleurs de l'azur, de l'hyacinthe ou de l'aurore.' La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit. Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l'ange de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait de l'abîme, tenant en main l'épée flamboyante, et convoquait les autres à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des enfers. Cet esprit , c'était Adrienne transfigurée par son costume, comme elle l'était déjà par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique nous paraissait bien naturellement un cercle de lumière; sa voix avait gagné en force et en étendue,... En me retraçant ces détails, j'en suis à me demander s'ils sont réels, ou bien si je les ai rêvés. » Plus il s'interrogeait, plus il s'y perdait. La grande horloge dans sa gaine n'était pas un rêve, non plus que les hautes armoires en noyer sculpté; mais l'apparition d'Adrienne? Le seul témoin qu'il aurait pu interroger était un jeune paysan qui l'avait suivi dans la chapelle, et ce garçon était gris. Gérard de Nerval se répétait : — Obsession ou réalité? et il n'osait prononcer.
Après quelques aventures analogues, il ne fut pas autrement surpris de reconnaître un soir Adrienne, tout d'un coup, dans une actrice nommée Jenny Colon, qui lui inspirait depuis toute une année un sentiment inexplicable. Il ne manquait pas une seule de ses représentations : — « Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d'une béatitude infinie; la vibration de sa voix
si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections , elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices.... » Il l'adorait du fond de sa stalle, mais il ne désirait point la voir de plus près : — « Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle pouvait être d'ailleurs : je craignais de troubler le miroir magique qui me renvoyait son image, — je m'en informais aussi peu ciue des bruits qui ont pu courir sur la princesse d'Élide ou sur la reine de Trébizonde. » Cela dura jusqu'à ce qu'un incident puéril fit soudain tournoyer devant les yeux de son esprit la ronde d'enfants dansée avec Adrienne sous un ciel de couchant : — « Tout m'était expliqué.... Cet amour vague et sans espoir, conçu pour une femme de théâtre, qui tous les soirs me prenait à l'heure du spectacle, pour ne me quitter qu'à l'heure du sommeil, avait son germe dans le souvenir d'Adrienne.... La ressemblance d'une figure oubliée depuis des années se dessinait désormais avec une netteté singulière.... Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice!... et si c'était la même ! » L'énigme restait insoluble; toutefois il ne s'en tourmentait pas outre mesure, et veillait seulement à compléter son bonheur par des jouissances moins lointaines, sinon moins pures.
L'une des petites paysannes avec lesquelles il avait tant joué à s'embrasser, du temps où il habitait au village , était devenue une dentellière jolie et sage. C'était Sylvie, dont il a conté les métamorphoses successives à mesure que les campagnes devenaient plus « éclairées ». Chaque révolution dans les mœurs lui avait ôté un peu de poésie. Elle avait été d'abord « une enfant sauvage; ses pieds étaient nus, sa peau hâlée, malgré son chapeau de paille, dont le large ruban
flottait pèle-mèle avec ses tresses de cheveux noirs ». Elle aimait alors les courses folles avec des cris joyeux et chantait les vieilles chansons des aïeules : Dessous le rosier blanc, — La belle se iwomène, ou encore, Quand Biron voulut danser. » Gérard l'emmenait boire du lait à la ferme, où on lui disait : — « Qu'elle est jolie ton amoureuse, petit Parisien! »
Sylvie avait grandi. Ses bras et son teint avaient blanchi, ses mains de dentellière s'étaient délicatement allongées, et elle écoutait Gérard lui réciter des passages de la Nouvelle Iléloïse ; mais elle était encore simple et gaie. Un joui' qu'ils étaient allés manger une omelette au lard chez une vieille tante à elle, ils découvrirent dans un tiroir de la 'chambre haute les habits.de noce de la bonne femme et de son défunt et s'amusèrent à les revêtir. Les pastels de l'oncle et de la tante à vingt ans les regardaient faire, avec leurs figures de braves gens : « Mais finissez-en! Vous ne savez donc pas agrafer une robe? » me disait Sylvie. Et Gérard pensait : — « O jeunesse , ô vieillesse saintes! — qui donc eût songé à ternir la pureté d'un premier amour dans ce sanctuaire des souvenirs fidèles ? » Ils descendirent l'escalier en se tenant par la main, et la tante poussa un cri : — « 0 mes enfants! dit-elle. Et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. » La bonne vieille retrouva dans sa mémoire les chants alternés qui avaient retenti à son repas nuptial, et elle leur apprit à en accompagner l'omelette au lard : « Nous répétions ces strophes si simplement rythmées, avec les hiatus et les assonances du temps; amoureuses et fleuries comme le cantique de l'Ecclésiaste; — nous étions l'époux et l'épouse pour tout un beau matin d'été. »
Encore quelques années, et Sylvie était devenue une demoiselle. Elle portait les modes de la ville, chantait
avec prétention des airs dopera et avait abandonné la dentelle; elle était gantière. Le soir où Gérard de Nerval découvrit que Mlle Jenny Colon était Adrienne, il eut l'idée, pour « reprendre pied sur le réel -», d'aller revoir son amie d'enfance. 11 monta dans la patache de Sentis, arriva avant Taube au bourg de Loisy. dont c'était la fête, et trouva Sylvie au bal. Sa figure était fatiguée. Des fleurs pendaient dans ses cheveux dénoués et sur les dentelles fripées de son corsage. Un gros dadais ébouriffé se tenait auprès d'elle. Dans la journée qui suivit. Gérard de Nerval l'emmena promener. Elle fit seller un àne, comme lorsqu'on va à Robinson, et dit en arrivant aux ruines de Châalis : — « C'est un paysage de Walter Scott, n'est-ce pas? » Son compagnon tout déconfit mettait néanmoins en elle son espoir, parce qu'elle était <r le réel ». Une première fois il se jeta à ses pieds, la su])pliant de le sauver de « l'image vaine » qui traversait sa vie; mais ils furent interrompus par les gros rires de deux paysans avinés dont l'un était le dadais du bal. Une seconde fois, dans un chemin désert, il essaya de lui parler de ce qu'il avait dans le cœur : — « Mais, dit-il, je ne sais pourquoi, je ne trouvais que des expressions vulgaires, ou bien tout à coup quelque phrase pompeuse de roman ». Une troisième fois, il fut encore empêché par quelque bagatelle, et il se tint alors pour averti : le sage n'essaie pas de réconcilier le rêve et la vie , de peur d'un heurt qui mette l'un et l'autre en pièces. Il remonta dans la patache et revint à Paris.
Le choc que sa prudence avait évité, d'imprudents amis l'amenèrent, en le présentant à l'actrice dont la contemplation lui suffisait. Les conséquences furent lamentables. Jenny Colon n'était ni meilleure ni pire que la plupart des princesses de la rampe. Cet amoureux transi qui se faisait gloire d'aimer en elle
« l'idéal » lui parut ridicule et ennuyeux. De son côté, il ne put braver longtemps ce voisinage capiteux sans embrouiller le rêve avec la réalité et sans souffrir de confusions qui ne lui valaient, en fin de compte, que des rebuffades ou d'immenses déceptions. Ce roman, unique en son genre, d'un homme amoureux d'une « vaine image » et devenant fou de ce que l'image se fait chair, se devine à travers les lettres de Gérard à l'actrice K On sent à chaque ligne qu'ils parlent deux langues différentes. Gérard s'en apercevait; il écrivait à Mlle Colon : — « Cette pensée que l'on peut trouver du ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi ». Dans une autre lettre, il lui rappelle certain soir heureux où il a baisé ses mains, et il ajoute avec une franchise dangereuse : — « Ah! ce n'était pas alors la femme, c'était l'artiste à qui je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû toujours me contenter de ce rôle, et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle idole que jusque-là j'avais adorée de si loin. — Vousdirai-je pourtant que j'ai perdu quelques illusions en vous voyant de plus près? » Une femme intelligente aurait été reconnaissante envers le jeune enthousiaste qui l'avait jugée digne d'être la Béatrice d'une autre Vlta nuova, mais Gérard de Nerval s'était mal adressé et ce n'était vraiment pas la faute de cette pauvre fdle; elle tâchait de comprendre et n'y parvenait pas.
Il arriva que sa troupe alla donner des représenta-, tions à Chantilly et à Sentis. Gérard de Nerval la suivit et conçut le projet de profiter de l'occasion
1. Treize lettres ou fragments de lettres à Jenny Colon ont été imprimés à la suite A' Aurélia, après la mort de Gérard de Nerval.
pour obliger Jeiiny Colon à avouer qu'elle était Adrieniie. Il loua des chevaux de selle et TenuTiena au travers des forêts, sans la prévenir, vers le vieux château de brique à coins de pierre. A mesure qu'ils approchaient, les lieux parlaient à Gérard de Nerval, mais sa compagne ne semblait pas entendre leur langage : -— « Ces aspects chers à mes souvenirs, dit-il, rintéressaient sans larrèter ». 11 tenta l'épreuve suprême et la conduisit sur la même place verte où il avait vu Adrienne : — « Nulle émotion ne parut en elle. Alors je lui racontai tout; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé par elle. Elle m'écoutait sérieusement et me dit : — « Vous ne m'aimez pas! Vous attendez que je vous dise : « La Comédienne est la même que la religieuse » ; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus! »
« Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j'avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses,... ce n'était donc pas l'amour? Mais où donc est-il? » Mlle Colon se chargea de la réponse à cette dernière question. Le régisseur de la troupe — un ancien jeune premier tout ridé — lui était dévoué et le lui prouvait de mille manières. Elle dit à Gérard : — « Celui qui m'aime, le voilà! »
A qui tout manque^ la chimère reste encore. Sylvie était gantière, Adrienne cabotine, et Gérard de Nerval s'écriait douloureusement : — « Ermenonville ! pays où fleurissait encore l'idylle antique, — traduite une seconde fois d'après Gessner ! tu as perdu ta seule étoile, qui chatoyait pour moi d'un double éclat. Tour à tour bleue et rose comme l'astre trompeur d'Aldebaran, c'était Adrienne ou Sylvie, — c'étaient les deux moitiés d'un seul amour. L'une était l'idéal sublime,
l'autre la douce réalité. » Les perdant à la fois, il voulut les remplacer à la fois, et c'est ici que la folie gagne à vue d'œil. Il s'était résigné à se ruiner en réclames pour Jenny Colon, comme le premier venu des soupirants, mais il ne se résignait point à ne pas lui rendre le recul et la fluidité qui conviennent à une « vaine image » et que cette belle personne avait perdus dans des expériences malheureuses. 11 se mit donc en devoir de lui restituer son aspect de figure extra-terrestre et lointaine. Ayant ébauché une pièce, jamais terminée, où Mlle Colon devait jouer le rôle de la reine de Saba, Gérard de Nerval, dans l'ardeur de son désir, finit par confondre en esprit le modèle et la copie. Puisque Jenny n'était plus Adrienne, il fallait absolument qu'elle fût autre chose que cette réalité hideuse, une actrice fardée, et elle le fut : « ELLE m'apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Qu'elle était belle ! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont l'image tourmentait mes journées. » La reine de Saba lui devint présente; il dépendit de lui de toucher et de saisir « le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites ». Passant un jour près du grand bassin des Tuileries, il vit les poissons rouges sortir leur tète de l'eau pour l'engager à les suivre au fond : — « La reine de Saba t'attend », disaient-ils. Gérard de Nerval ne se jeta pas dans le bassin; toutefois il crut les poissons rouges, et fut confirmé dans la pensée qu'Adrienne se retrouverait, sous une forme ou sous une autre. D'autre part, il hésitait maintenant à se rapprocher des femmes qui la lui rappelaient.
Tel, disait-il, « a connu la vraie Cythère pour ne l'avoir point visitée, et le véritable amour pour en avoir rei)Oussé l'image mortelle ». Mlle Colon l'avait trop fait souffrir, sans méchanceté, simplement parce qu'elle était une femme et. non une ombre, pour qu'il s'exposât de gaieté de cœur à affronter une seconde fois « l'image mortelle » de l'amour.
Ses amis s'affligeaient de peines dont ils respectaient le secret; Gérard de Nerval avait horreur de certains genres de confidences : — « C'était une âme discrète et pudique, dit Théophile Gautier, rougissant comme Psyché, et, à la moindre approche de l'Amour, se renfermant sous ses voiles ». Il était visible que sa passion lui attirait de grands chagrins; personne ne savait qu'elle peuplait son cerveau d'hallucinations maladives. Cependant le mal dont il avait apporté le germe en naissant empirait rapidement sous la pesée d'une situation inextricable et d'une confusion de sentiments angoissante. Il avait trop besoin de se persuader que la réalité dont il souffrait tant n'était qu'une vaine apparence. L'espoir de trouver un soulagement le porta à caresser ses chimères, au lieu de mettre toute sa volonté à s'en défendre, et la marche vers la folie s'accéléra, sans que rien en parût au dehors. Les qualités qui distinguent Gérard de Nerval écrivain concouraient à masquer son état aux yeux de son entourage ; ce sont toutes les qualités des esprits pondérés et mesurés, bien qu'il les mît au service d'idées extravagantes, et il les conserva intactes après que sa maladie eût passé à l'état aigu. 11 prétendait avoir un « double ». On est tenté de le croire en considérant son œuvre ; le moi qui tenait la plume n'a certainement pas l'air d'être le même que le moi qui aimait la reine de Saba.
La première ibis que Gérard de Nerval aperçut son double, il fut saisi d'une grande angoisse. C'était la nuit, au poste. Deux amis étaient venus le réclamer, l'avaient emmené — il s'était vu les suivant — et il s'était néanmoins retrouvé sur son lit de camp. — « Je frémis, dit-il, en me rappelant une tradition bien connue en Allemagne, qui dit que chaque homme a un double, et que, lorsqu'il le voit, la mort est proche. » 11 ne mourut pourtant pas, rencontra de nouveau cet étranger « qui était lui-même », et se demanda avec un mélange de terreur et de colère : — « Quel était donc cet esprit qui était moi et en dehors de moi? » L'idée lui vint qu'au lieu d'être le double des légendes, cet autre Gérard de Nerval pourrait bien être le « frère mystique » des traditions orientales. 11 n'explique pas autrement ce qu'il faut entendre par cette expression; mais, à ne la prendre que pour une image, elle est, en ce qui le concerne, d'une justesse frappante. Gérard de Nerval a toujours eu deux moi, bien qu'il ne s'en soit pas toujours rendu compte. Il a toujours été sujet à des phénomènes anormaux qui offrent des analogies avec ceux que la psychologie moderne étudie scientifiquement sous le nom de dédoublement de la personnalité. Cette espèce de dualité est la clef de son talent comme de son caractère, de l'œuvre comme de l'homme; il ne faut jamais la i)erdre de vue.
Son moi normal, très doux et très serein, ennemi de toute violence et de toute exagération, tenait la plume lorsqu'il écrivait, et la garda jusqu'aux derniers jours. C'est à lui qu'appartenaient le style limpide que les
cénacles trouvaient trop « raisonnable », et Tesprit gracieux, mais à fleur de terre, qui avait fait prononcer le mot de « Sterne français i». Malheureusement, ou heureusement, le moi normal avait un « fi'ère mystique » qui lui suggérait ses idées, Tentraînait dans rirréel et était cause que l'honnête Gérard s'arrêtait au milieu d'un souvenir personnel en se demandant s'il n'inventait pas. C'était ce second moi, déséquilibré, mais d'essence supérieure — dût cet aveu scandaliser ou chagriner le lecteur, — qui avait une vision délicate du monde, qui percevait le sens symbolique de la réalité, et qui, d'autre part, avait fait de Gérard de Nerval un chemineau de lettres payant des verjus aux vieilles chiffonnières et traversant l'Allemagne à pied, sans argent, ni bagages, ni chapeau, ni rien du tout. C'était lui qui l'arrêtait au coin des rues, figé dans une attitude extatique; c'est lui qui l'a précipité dans la folie et le suicide par le vertige du mystère et de l'inconnu. Mais, sans lui, Gérard de Nerval n'aurait pas senti, deux ou trois fois dans sa vie, passer sur sa tête le véritable souffle poétique, et il n'aurait pas écrit Sylvie, l'un des petits chefs-d'œuvre de la prose française. Tant pis pour celui qui na pas eu son « frère mystique », au moins par hasard et en passant : il a de grandes chances de ne pas appartenir à l'humanité supérieure. Malheur à qui se laisse devenir son esclave !
Les œuvres de Gérard de Nerval qui méritent de survivre ont été écrites, à peu d'exceptions près, à la lin de sa carrière littéraire, entre les accès de folie. Elles se placent ainsi au moment où il semble que ses facultés auraient dû être en décadence. Nous allons passer rapidement sur celles des premières années.
La jeunesse de 1830 avait l'esprit tourné vers le théâtre, et Théophile Gautier en donne la raison :
« Le romaii-lciiillctoii des journaux n'était pas inventé. Le théâtre était donc le seul balcon d'oîi le poète pût se montrer à la foule. » Gérard de Nerval subit l'entraînement universel et lut un dramaturge d'autant de souplesse que de fécondité. Il fd, de la comédie, des livrets d'opéra, des drames historiques ou sociaux, une Diablerie en vers imitée du moyen âge, et peut-être encore toutes sortes d'autres pièces appartenant à toutes sortes d'autres genres ^ : comment le savoir, puisqu'il les perdait à mesure? Il les lisait à ses amis, qui en admiraient « la puissance », ou « l'esprit », et puis il les mettait dans ses grandes poches avec le reste de sa bibliothèque et les traînait en visite, en voyage, chez les directeurs de théâtres, dans les bouibouis des boulevards extérieurs et dans les carrières de Montmartre ou de Clignancourt, jusqu'à ce qu'elles eussent disparu inexplicablement. II n'y eut de sauvé que des débris : six pages de la Diablerie, une vingtaine de Nicolas Flamel; ou bien des œuvres pour lesquelles Gérard de Nerval avait eu des collaborateurs qui veillaient sur les manuscrits, et la postérité ne s'est pas trouvée beaucoup plus avancée dans un cas que dans l'autre : personne ne sait plus quelle est la part qui revenait à Méry et à Bernard Lopez dans le drame-légende de Vfmagier de Harlem-, ou aux frères Gogniard dans Pruneau de Toiirs, vaudeville joué et imprimé sous leur nom (1850) en vertu de mœurs littéraires qui sont de tous les temps, comme la faim et la soif. Un jour de gène, Gérard de Nerval avait, vendu le manuscrit de Pruneau de Tours à un agent
1. Il existe dans ses papiers (Fonds Arsène Houssaye) le début de quelque chose qui a tout l'air d'une imitation des tragédies de Racine.
2. Joue à la Porte-Saint-Martin le 27 décembre 1851; la pièce tomba.
théâtral. Celui-ci le revendit aux frères Cogniard, qui le signèrent après des remaniements dont eux seuls auraient pu dire l'importance K Tout ce quil est permis d'affirmer, c'est que Pruneau de Tours est inepte sous sa forme actuelle.
Une seule pièce, parmi celles qui se sont conservées, porte d'un bout à l'autre la marque de Gérard de Nerval, malgré la collaboration, aisément envahissante, d'Alexandre Dumas. C'est un drame en cinq actes, Léo Burchart, qui fut joué à la Porte-Saint-Martin, en 1839, pour boucher un trou: Harel, le directeur, avait dit à Gérard : — « J'attends un éléphant; la pièce n'aura donc quun nombre limité de représentations ». Elle en eut trente, grâce à un retard de l'éléphant.
Le sujet du drame appartient sans le moindre doute à Gérard de Nerval; il répond à Tune des grandes préoccupations de sa vie entière, celle d'apprendre à la France à connaître rAllemagne. S'il est un domaine de la pensée où il ait exercé une influence, cest celuilà. Nul, en France, n'a plus aimé l'Allemagne, à une époque où les sympathies étaient pourtant nombreuses et vives, parmi nos écrivains et nos lettrés, pour la pensée et la littérature germaniques, et aussi pour Tame germanique, qui n'avait encore découvert à nos yeux que sa face mystique et attendrie. Ces sympathies pouvaient alors se donner libre carrière; rien ne s'y opposait, ni les événements politiques, ni l'entrée en scène de l'Allemagne militaire et utilitaire, dont le seul aspect aurait mis Gérard de Nerval en fuite, car tout en elle lui aurait fait horreur, ses qualités plus encore que ses défauts. Il ne soupçonna même pas qu'elle pût jamais être possible, et il contribua par
\. Maurice Tourneux, Gérard de Nerval.
là, inconsciemment et innocemment, à empêcher ses lecteurs de la pressentir. En cela il ne fut ni plus ni moins aveugle que les autres écrivains français du même temps qui travaillaient aussi à nous initier à la poésie allemande ', aux mœurs allemandes, et qui ne nous ont jamais montré que les côtés rêveurs et spéculatifs, ou la sentimentalité un peu puérile, d'une race trop vigoureuse, et composée d'éléments trop variés, pour se laisser emprisonner dans trois ou quatre formules.
Léo Durckart a pour objet de rendre sensible au spectateur français la puissante fermentation laissée dans l'âme germanique par la guerre de libération : — « C'est à Heidelberg, dit Gérard de Nerval dans la préface de la pièce, au milieu des étudiants, que j'essayai de peindre le mouvement parfois grand et généreux, parfois imprudent et tumultueux, de cette jeunesse toute frémissante encore du vieux levain de 1813 ». Son héros est un publiciste aux idées révolutionnaires, à la plume hardie, que sa femme s'attend tous les jours à voir arrêter. Au lieu de la police, c'est « le Prince » qui arrive chez eux. 11 vient sommer Burckart de prendre la place du ministre qu'il attaque dans son journal, et de réaliser les théories avec lesquelles il met le feu aux imaginations. L'imprudent accepte, et gouverne comme pouvaient gouverner les cerveaux chimériques dont l'Allemagne était farcie il y a trois quarts de siècle, rêveurs obstinés qui vivaient enfermés dans leur cabinet, sans contact avec les hommes, et qui résolvaient les problèmes poli-
1. Gérard de Nerval a pubHé, en 1830, un vokune de Poésies allemandes, morceaux choisis et traduits. Il a été depuis l'un des principaux et des meilleurs traducteurs des poésies de Henri Heine, sur lequel il donna deux articles dans la Revue des Deux Mondes des 15 juillet et 15 septembre 1848.
tiques ou sociaux d'après leur système particulier sur les relations du moi avec le non-moi. C'est une espèce disparue; autant rechercher sur les bords de la Sprée les animaux antédiluviens de Cuvier; mais il en restait encore des spécimens il y a trente ou quarante ans, et il saute aux yeux de quiconque a eu l'occasion d'en observer cpie ces gens-là étaient faits pour s'entendre avec Gérard de Nerval sur les questions pratiques. Nous devons admirer ce dernier d'avoir permis, pour l'amour de la vraisemblance, qu'il arrivât des malheurs à un héros aussi parfaitement selon son cœur que Léo Burckart. Il n'en fut pas récompensé. Les Parisiens bâillèrent aux déboires de cette vieille corneille germanique qui abat des noix creuses cinq actes durant, et il était grand temps, pour Harel et sa caisse, que l'éléphant arrivât : « Au bout de trente soirées d'été, dit Gérard de Nerval avec sa mansuétude accoutumée, je vis avec intérêt cet animal succéder aux représentations du drame ».
Le reste de son théâtre ne vaut pas qu'on en parle ^, et ses grands romans méritent encore moins que ses pièces de nous retenir. Il les perdait aussi, ou il ne les finissait point, et ce n'est certes pas pour sa plus grande gloire c{ue deux de ces ébauches ont été ramassées et utilisées après sa mort, le Marquis de Fayolle - par Ed. Gorges, qui en usa librement avec le
1. Deux opéras-comiques : Pirjuillo (1837) et les Moiiténéqrins (1849), ce dernier en collalioration avec Alboize; quelques traductions ou adaptations: Misanthropie et Repentir, de Kotzebue; le Chariot d'enfant, drame indien du roi Sondraka (en collaboration avec Méry) ; Jodelet ou V Héritier ridicule, d'après Scarron, etc.
2. — 18o6, Michel Lévy. J'ai sous les yeux un exemplaire appartenant à M. de Spœlberch et corrigé d'après le texte original et incomplet publié en 1849 par le journal le Temps. Les différences sont considérables.
texte et prodigua les banalités sur un canevas naturellement incolore; le Prince des Sots ', par Louis Ulbach, qui avait acheté je ne sais où, à je ne sais qui, à cause de corrections dont il avait reconnu l'écriture, un vieux cahier d'uile autre main et ayant toute la mine de sortir de la hotte d'un chiffonnier. Ulbach l'imprima par « ambition de servir la renommée littéraire de Gérard », et en fut pour ses bonnes intentions.
Gérard de Nerval avait une certaine peine à perdre les articles de journaux écrits dans une salle de rédaction, sous Fœil du directeur et du metteur en pages. On croit cependant qu'il a réussi à en faire disparaître un nombre considérable, moyennant des ruses qui rappellent les parents du Petit Poucet menant perdre leurs enfants dans les bois. Il les mettait dans des feuilles inconnues, sous des signatures quelconques, et se frottait les mains à l'idée que personne n'irait jamais les y déterrer. Ce qui est arrivé en effet. L'ogre les a mangés, autrement dit l'oubli. Devant ce jeu de cache-cache perpétuel, on se demande pourquoi cet homme écrivait?
Les articles signés de son nom, ou qu'on sait être de lui, sont tantôt de la critique et tantôt de la fantaisie. La critique de Gérard de Nerval, sauf les cas où l'amitié porte la parole, est toujours de la partie raisonnable de son esprit, et il se montre alors bien peu romantique dans ses admirations et ses préférences. Voltaire dramaturge lui parait un grand méconnu : « Nous ne sommes pas, écrivait-il, de ceux qui font peu de cas du talent dramatique de Voltaire. Voltaire, avec un génie incontestable, a été une des victimes de la convention et du parti pris littéraire -. »