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Œuvres complètes : Suspiria de profundis Dreaming

détruites par accident. Des hallucinations de l'ouïe s'étaient jointes à celles de la vue. Il entendait les cris d'agonie des ouragans de victimes emportés furieusement à travers ses rêves, et les profonds soupirs de la pauvre Anne, d'Oxford-Street, dont le visage navré le hantait, lui «brisant le cœur ». Une nouvelle tentative amenait une nouvelle défaite, et l'on s'étonnerait qu'il ait tenu bon, même sous le puissant stimulant de la peur, s'il ne nous avait confié les joies intenses que lui valait, en dépit de tout, chaque nouvelle bataille. Sa forte intelligence secouait aussitôt sa torpeur, en partie du moins. Elle revivait, et le spectre de l'idiotie reculait. Il écrivait à un ami pendant l'un de ces bienheureux réveils : « Je vous jure qu'en ce moment, j'ai plus d'idées en une heure, que je n'en ai dans toute une année sous le règne de l'opium. C'est une véritable inondation. On dirait que toutes les idées qui avaient été gelées depuis dix ans par l'opium ont fondu à la fois, comme les paroles de la légende. Telle est mon impatience, qu'il m'en échappe cinquante, pour une que je réussis à attraper et à fixer sur le papier. » Pouvoir penser, travailler, quand on y avait presque renoncé après de si hautes ambitions, cela vous soutient un homme et le ferait passer à travei-s le feu.

Ses malheurs venaient aussi à son secours. lient un allié efficace, sinon bienvenu, dans la misère installée à son foyer. Quand il eut des dettes partout, plus de crédit et pas un sol, il fallut bien ménager l'opium, . bon gré mal gré.

Il finit ainsi, contre toute attente, par remonter cahin-caha une partie de la pente. Pourquoi telle rechute fut moins prompte, telle autre moins profonde, nous l'ignorons. Nous savons seulement qu'en 1821 il avait retrouvé des éclairs de lucidité dont il profita

pour prendre la plume. Les débuts furent pénibles au delà de toute expression. Il ne pouvait travailler qu'à bâtons rompus, et moyennant un supplément dopium qu'il « payait ensuite chèrement ». La crise apaisée, il fallait saisir au vol le nouveau répit. A regarder ce malheureux se débattre ainsi, on finit par être soi-même sous une impression de cauchemar, et c'est avec soulagement qu'on voit poindre l'aurore de sa demi-délivrance. Par morceaux, par débris plutôt, Quincey commençait à produire; jouissance aiguë, mêlée toutefois d'abondantes amertumes, car il plaçait les lettres trop haut pour ne pas abhorrer la pensée d'en faire un métier, et il se savait condamné, de par son désordre et ses fautes, à n'en faire jamais que par métier. 11 lui échappe çà et là des mots douloureux sur sa « malheureuse vie, odieuse à son cœur, de besognes littéraires ». Ces besognes détestées l'obligeaient en outre à se rendre compte des ravages accomplis par l'opium dans ses facultés mentales, et c'était une triste vérification, rappelant la Revue nocturne du poète allemand, où l'ombre du grand empereur passe en revue les ombres de la grande armée. L'ombre du génie de Quincey passait la revue des dons qui avaient promis à l'Angleterre un grand écrivain, et les plus beaux n'étaient désormais que des ombres.

Son intelligence était devenue incapable d'efforts suivis. D'après Quincey, observateur curieux et attentif des autres mangeurs d'opium aussi bien que de luimême, il n'y a pas d'effet plus certain. Coleridge en eut sa carrière interrompue, presque brisée. Quincey analyse les raisons de cette impuissance avec beaucoup de netteté, pour les avoir souvent éprouvées. L'intelligence est débilitée. Elle est pour ainsi dire molle, et dans un état de continuelle torpeur. On peut la ranimer pour quelques heures en prenant un peu d'opium,

mais ce n'est pas une activité normale et régulière; ce sont des espèces « d'efforts spasmodiques et irréguliers », qui laissent le cerveau épuisé, hors de service pour un temi)s plus ou moins long. On conçoit l'extrême difficulté de mener à bonne fin une œuvre de longue haleine dans de pareilles conditions : « Tous les mangeurs d'opium ont l'infirmité de ne jamais finir un travail ». Chez tous, l'infirmité est aggravée par un invincible et bizarre dégoût pour ce qu'ils viennent d'écrire ou seulement de penser. Il suffît qu'un sujet quelconque ait occupé leur esprit, pour qu'il leur inspire tout d'un coup, sans aucun autre motif, « une horreur puissante,... un dégoût puissant ». A la mort de Quincey, on trouva des centaines de lettres qu'il n'avait jamais pu i)rendrè sur lui de finir. Coleridge, plus gangrené encore, lui confiait qu'un sujet dont il avait simplement causé était un sujet perdu : il y avait désormais une barrière insurmontable entre lui et la page à écrire ^

Une autre lacune, qui se produit également, à la longue, chez tous les mangeurs d'opium, achève de leur rendre impossible d'élever leur « monument », celui auquel ils avaient droit de par leur génie, grand ou petit, a La faculté du jugement, dit Ouincey de luimême — et ses paroles s'ai)pliquent également à Coleridge, — était cruellement entamée, parfois même complètement abolie, à l'égard de tout ce que j'avais écrit depuis peu de temps.... C'était cette impuissance enfantine, ou paralysie sénile, du jugement, qui met un homme dans la pénible impossibilité d'embrasser l'ensemble de ce qu'il vient de produire, de voir où cela mène. On est aussi incapable de grouper des idées

1. OEuvi-es complètes : Coleridge and opium eating, Recollections of Charles Lumb, Story of a Libel.

et de saisir leurs relations entre elles, qu'un ivrogne de suivre une chaîne de raisonnements •. »

Quincey ne parle pas, en ce qui le concerne, de la reine des facultés, de la créatrice, l'imagination; mais il s'en exprime nettement au sujet de Coleridge, qui cessa très tôt, comme on sait, de faire des vers : a Nous sommes d'opinion, dit Quincey, que lopium tua le poète chez Coleridge. Ses tourments réduisirent pour toujours au silence « la harpe de Quantock '- ». La chose va de soi à ses yeux. Les lambeaux de prose poétique que nous a laissés Ouincey doivent donc nous remplir d'amers regrets, car belle et forte était l'imagination qui a pu, étant blessée à mort, donner au monde les Stispiria de profundis.

Sa mémoire avait résisté, sans être absolument intacte. On se souvient qu'elle avait été exceptionnelle de vigueur et d'ampleur, et qu'il avait passé sa première jeunesse à la charger impunément d'un immense butin. L'opium en avait affaibli certaines parties, la mémoire des notions techniques, par exemple; mais, de tout le reste, jamais Ouincey n'oublia rien. Il a fait des flots de citations, en prose et en vers, en grec et en latin aussi volontiers qu'en anglais, il les a faites de souvenir la plupart du temps, faute de savoir retrouver un livre dans le désordre de son cabinet de travail, et l'on pourrait presque compter sur les doigts les endroits où il s'est trompé. Des vers lus une seule fois lui remontaient à l'esprit au bout de vingt ans, et cela jusqu'à la fin de sa longue existence, lorsqu'il eut derrière lui près d'un demi-siècle d'opium. Cette immunité d'un coin du cerveau ne s'observe guère, paraît-il, chez les morphinomanes, qui ne sauvent du

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