Recollections of Charles Lamb
2. Allusion à des vers de Wordsworth où Coleridge est ainsi désigné.
H4 MEVROSES.
naufrage pas une de leurs facultés intellectuelles. Toutes* diminuent », et la première « qui se perd », c'est justement la mémoire : « Elle se perd de très bonne heure ^ dit le docteur Pichon. Dans toutes nos observations nous avons signalé le fait à un moment de l'intoxication morphinique. Chez certains intoxiqués la mémoire disparaît tôt, chez d'autres elle subsiste assez longtemps; mais chez tous cette faculté finit par sombrer. Dans tous les cas que nous avons pu observer, c'est un des premiers symptômes que remarque le malade. Et ce phénomène va s'accentuant avec les progrès de l'intoxication, et le morphinomane lui-même remarque bien cette aggravation. »
Il nous reste à dire la plus cruelle de toutes les pertes qu'il avait subies. La volonté s'était réveillée, mais elle n'était pas guérie et ne le fut jamais. Ce n'était plus le paralytique, supplicié par l'angoisse, « qui voit entrer les assassins de ceux qu'il aime et ne peut faire un mouvement pour les secourir^»; c'était l'infirme qui fait deux pas avec des béquilles, n'en fera jamais trois et se sent incurable. Lui-même, et je ne sais rien au monde de plus humiliant, de plus désolant pour un honnête homme, — lui-même n'était plus qu'un malade, celui qui a le droit de renier en partie la responsabilité de ses actes, de réclamer aux lois et aux hommes un peu d'indulgence, parce qu'il n'est plus maître de lui. L'opium et la morphine marchent ici la main dans la main. « L'inertie morale, dit encore le docteur Pichon, forme... le fond du caractère chez le morphinique, et c'est à cette inertie qu'il' doit de se laisser dominer par ses mauvais instincts, de ne pas résister à une mauvaise incitation de son esprit, alors
1. Je dois dire quç, d'après le D' Bail, la mémoire, au contraire, ne serait pas « sérieusement afTectée ». Voir la Morphinomanie (1885).
qu'à l'état sain, son bon sens normal se fût immédiatement révolté. Ainsi donc, le premier fait qui ressort de cette inertie chez le morphinomane, c'est une diminution du libre arbitre en rapport avec le degré d'intoxication, et par là même. une diminution de responsabilité. » On entend bien qu'il ne s'agit pas ici de philosophie. Le docteur Pichon s'adresse aux médecins légistes et emploie les mots dans le sens pratique, si j'ose ainsi parler, où les prendrait un tribunal. Le docteur Bail renchérit sur lui quand il écrit : « L'état normal des morphinomanes peut s'exprimer en quelques mots : c'est une paralysie de la volonté, un engourdissement du moi* ». Un peu plus loin, le docteur Bail emploie l'expression « amoindrissement du moi ». Elle s'applique parfaitement à Quincey, qui avait fini par ne plus avoir de personnalité et devenir le jouet, risible et piteux, de ses instincts et de ses impulsions.
En résumé, il était devenu impropre à l'action, dans les grandes ou les petites choses, qu'il s'agît de repenser le système de Kant ou de mettre des souliers. 11 était énervé, dans le vrai sens du mot. Coleridge, en proie au même mal, ne valait pas mieux. Quincey le raille doucement de son penchant invincible à la « procrastination ». « C'était, dit-il, l'un des traits caractéristiques de sa vie quotidienne. Quand on le connaissait, il ne venait pas à l'esprit de compter sur un rendez-vous ou un engagement quelconque de Coleridge. Ses intentions avaient beau être, invariablement honnêtes, personne n'attachait la moindre importance à ses promesses. Ceux qui l'avaient invité à dîner... allaient le chercher ou y envoyaient quelqu'un. Quant aux lettres, à moins que l'adresse ne fût d'une main de femme la recommandant à son estime et à son cœur