Kreisleriana
devient philistin déterminé en face d'un « badinage » de plusieurs centaines de pages qui naît et renaît sans rémission, « d'une intuition profonde de l'être ». Le Chat Murr, par exemple, chef-d'œuvre d'Hoffmann d'après son dernier biographe \ est un défi effronté à la patience du lecteur le plus débonnaire. Il faudrait être la douce Micheline pour aller jusqu'au bout sans avoir envie de jeter le livre à la tète de l'auteur.
Murr est un chat philosophe qui écrit ses mémoires. Son maître ayant laissé un livre sur la table, il en déchire des pages pour se faire du papier buvard, et néglige ensuite de les retirer de son manuscrit. L'imprimeur des mémoires croit qu'elles font partie du texte, et Ips réflexions de Murr sur la vie ou sur l'art s'entremêlent ainsi, à bâtons rompus et au beau milieu des phrases, avec des fragments d'une histoire mélodramatique dont nous n'avons ni le commencement ni la fin. Voilà ce qu'on appelait, en langage romantique allemand, posséder le sens de l'ironie. Ce sont des inventions de ce genre qui ont arraché à Henri Heine ce cri du cœur, à propos des disciples de Tieck et des Schlegel : « Je viens de comparer le Parnasse allemand de ce temps-là à Charenton; mais je crois qu'en cela j'ai dit trop peu. Une démence française est loin d'être aussi folle qu'une démence allemande, car dans celle-ci, comme eût dit Polonius, il y a de la méthode. » La méthode dans l'extravagance a été la perdition d'Hoffmann humoriste ; on croit toujours être tombé sur le morceau auquel il songeait en notant dans son Journal, de peur, apparemment, de
1. E.-T.-A. Hoffmann^ Sein Leben und seine Werke., par Georg Essinger. (1 vol. in-8; Léopold Voss. Hambourg et Leipzig, 1894.)
l'oublier : « A présent, il faut écrire quelque chose de très spirituel * ».
Plusieurs critiques l'ont rangé en même temps parmi les écrivains réalistes, et cela peut se défendre. Hoffmann est, en effet, réaliste par la précision et la vérité des détails, jusque dans ses fantaisies les plus folles. 11 devait cette qualité, très frappante dans des contes fantastiques où on ne l'attendait guère, à une étude approfondie du Neveu de Rameau. C'est Diderot qui lui avait appris à poser un personnage de manière à le rendre vivant et présent, fût-il habitant de la lune.
On a encore de lui, en dehors du genre hoffmannesque, des souvenirs personnels plus ou moins arrangés ^ et des fragments, ou dialogues, sur des questions d"art et de littérature et sur tous les sujets se rattachant au monde occulte, sa grande préoccupation, de plus en plus, à mesure que les hallucinations augmentaient ^.
Quelques-unes de ses idées sur fart sont intéressantes. 11 a soutenu, comme Gluck et longtemps avant Wagner, que les paroles et la musique doivent être étroitement liées dans un opéra, et il a conseillé aux compositeurs d'écrire eux-mêmes leurs livrets. « L'unité parfaite du texte et de la musique, disait-il, ne peut
1. Le Chien Berganza et certains Kreisleriana appartiennent aussi au genre humoristique. D'autres ouvrages, par exemple le grand conte intitulé Petit lâchée, sont un mélange d'humo et de fantastique.
2. Les Souffrances musicales de Jean Kreisler; les Pensées très dispersées; les Singulières souffrances d'un directeur de théâtre; des passages du Chat Murr, du Chien Berganza, des Frères Sérapion, etc.
3. La majeure partie des Kreisleriana ei toutes les conversations où s'encadrent les contes fantastiques dans les quatre volumes des Frères Sérapion.
s'obtenir que si le poète et le compositeur sont une seule et même personne. » Gela doit « couler ensemble ». Il avouait toutefois qu'il était incapable, pour sa part, d'écrire les paroles d'un opéra, faute de savoir manier le vers, et encore pour d'autres raisons, et il ajoutait que la question des livrets avait été la grosse pierre d'achoppement de sa carrière musicale.
Il défendait chaleureusement la doctrine de l'art pour l'art : « Je fais dater la décadence du théâtre allemand, écrivait-il en 1813, de l'époque où l'on a posé en principe que le but le plus élevé de la scène, et même son but unique, est de moraliser l'homme, et où l'on a ainsi transformé les salles de spectacle en écoles de réforme. Le comique le plus comique n'amusait plus; on apercevait derrière chaque plaisanterie les verges du pédagogue.... Les Allemands me rappellent toujours ce mathématicien qui avait été entendre Ylphigénie en Tauride, de Gluck, et qui demandait en riant à son voisin : — Qu'est-ce que cela prouve? — Tout doit avoir un sens en dehors de son sens propre; tout doit tendre à un but extérieur, que l'auteur doit avoir en même temps devant les yeux. Le plaisir même ne se contente pas d'être le plaisir; il faut qu'il procure quelque profit matériel ou moral, afin cjue l'utile soit toujours mêlé à l'agréable, suivant le vieux précepte des livres de cuisine. »
« Mais, objecte un interlocuteur, un simple divertissement passager est un but si mesquin, que tu en assignes assurément un plus élevé au théâtre? »
Le personnage qui exprime les vues de l'auteur reprend avec entraînement : « L'art ne saurait avoir de but plus élevé que d'éveiller chez l'homme une impression de plaisir d'une nature particulière, de l'affranchir par là, comme on le débarrasserait d'impures scories, de tous les soucis terrestres et de l'action
déprimante de la vie quotidienne, de le relever et de l'amener, joyeux et la tète haute, à la vision et presque au contact des choses divines. Éveiller ce plaisir, susciter la foi aux merveilles du pur idéal, élever l'homme à ce point de vue poétique d'où il aperçoit la vie et ses innombrables manifestations illuminées et ennoblies par Féclat de la poésie — cela seul, à mon avis, est le véritable but du théâtre. » Le théâtre étant pris ici pour emblème de Fart en général, la page est aussi juste que noble. L'œuvre d'art moralisatrice est celle qui fait passer dans les cœurs un certain frisson, unique et combien joyeux! que donne, et que donne seule « la vision des choses divines ».
Hoffmann devient inépuisable en théories et en réflexions dès qu'il touche au monde occulte. Il est là dans son domaine. A peine y a-t-il posé le pied, qu'on sent devant soi le vrai Hoffmann.
Il possédait un grand avantage sur le commun des romantiques allemands, qui fabriquaient du fantastique de commande, parce qu'on avait décidé entre poètes de ressusciter le moyen âge, et que le moyen âge était crédule et superstitieux. Leurs personnages surnaturels sentent toujours le bric-à-brac. Ils ne sont jamais faits comme vous et moi, et ne savent pas vivre simplement. On les voit sortir d'une fente de roch'T ou du fond de l'eau. Ils sont accompagnés d'un bruit de tonnerre, ou de flammes de bengale. Leurs costumes et leurs manières attirent l'attention. Ce sont des faiseurs d'embarras, et c'est pourquoi ils n'ont pas été populaires longtemps.
Quelle différence avec ceux d'Hoffmann, qui frayait jour et nuit avec les fantômes! Comme les siens sont modestes et naturels! L'un de ses héros, le comte Hippolyte, est tranquillement assis à sa table de travail. Il reçoit la visite d'une vieille dame à toilette provinciale,
suivie de sa fille. La mère lui raconte ses malheurs. Tandis qu'elle débite sa litanie, Hippolyte s'occupe à regarder la fille, qui est très jolie. Comment se doutcrait-il qu'il vient de recevoir dans son cabinet deux vampires i?
Mme G... a chez elle quelques amis. On bavarde autour de la lampe en prenant du thé ou du punch. La porte s'ouvre et l'on voit paraître un monsieur très bien mis, très correct, qui se présente en homme « du grand monde ». C'est un invité de M. G..., qui a oul)lié d'avertir sa femme. C'est aussi un hypnotiseur (Hoffmann dit « magnétiseur »), possédant le pouvoir de la suggestion à distance, et il va jeter le trouble dans cette famille paisible ^.
Un brave Berlinois rentre chez lui, le soir, après avoir bu sa chope de bière. 11 aperçoit un passant qui frappe à une maison inhabitée, et il l'avertit charitablement de son erreur. Par reconnaissance, l'autre l'invite à vider une bouteille. Le bonhomme accepte, sans pouvoir deviner qu'il trinque avec un célèbre alchimiste du xvi"^ siècle, et que le vieux juif assis en face d'eux fabriquait de la fausse monnaie à la même époque ^.
L'ombre de doua Anna vient causer avec Hoffmann dans une loge de théâtre, et c'est à une table de café, dans un jardin empesté par l'odeur du tabac, qu'il fait connaissance avec l'ombre de Gluck. Des fantômes qui sont comme tout le monde n'ont pas besoin de paysages romantiques et de ch.lteaux moyen âge. Ils se montrent, sans être embarrassés de leur ])ersonne,
i. Dans les Frères Sérapion, vol. IV.
2. Le Spectre fiancé, ihi'tl., vol. 111. Nous conservons aux; contes qui sont célèbres en France le titre sous lequel ils ont été traduits.