‹ NévrosésChapitre 89 sur 115 · LA FOLIE · texte numérisé non relu

LA FOLIE

Il est des hommes pour qui la vie n'est qu'un songe. Leur âme plane sur la réalité sans se résoudre à s'y poser. Tout au plus l'effleure-t elle d'un coup d'aile quand un choc trop brutal l'a précipitée vers la terre, ou que l'appel inquiet d'une voix aimée l'a tirée de son rêve, mais elle repart aussitôt et remonte, toujours plus haut, jusqu'à ce que rien ne puisse plus la décider à redescendre. Le monde dit alors que cet homme est fou, mais lui, il pense qu'il est entré dans la vérité.

Gérard de Nerval a été l'un de ces êtres qui ouvrent les yeux à un songe en les ouvrant à la lumière du jour, et pour lesquels la mort n'est que le passage du rêve éphémère et borné au rêve éternel et infini qu'il leur a été donné d'entrevoir. Peu lui importait que le vulgaire, dans son ignorance, ou les savants, dans leur présomption, traitassent d'hallucinations les visions

1. Œuvres compU les de Gérard de Nerval. — Lettres et documents inédits.

glorieuses où se révélait pour lui l'au-delà; il restait voluptueusement dans les nuages, se refusant à admettre les idées de la foule sur ce qui est illusion et ce qui est réalité. Il avait eu de très bonne heure la conviction que la foule se trompe, et que l'univers matériel, auquel elle a foi parce que ses yeux le voient et que ses mains le touchent, n'est que fantômes et apparences. Pour lui, le monde invisible était, au contraire, le seul qui ne fût point chimérique. Comme Edgar Poe et tous les visionnaires, il disait que l'erreur de la foule provient de ce que Tau-delà leur est fermé, car il n'est donné qu'à un petit nombre d'élus de frayer avec les esprits avant d'avoir dépouillé leur enveloppe mortelle; c'est une grâce d'en haut, que Gérard de Nerval, cœur humble et reconnaissant, remerciait la divinité de lui avoir octroyée : « Je ne demande pas à Dieu, écrivait-il, de rien changer aux événements, mais de me changer relativement aux choses, et de me laisser le pouvoir de créer autour de moi un univers qui m'appartienne, de diriger mon rêve éternel au lieu de le subir ^ ». Sa prière avait été exaucée. Le jour vint oi^i son beau songe se confondit entièrement avec la vie réelle, de sorte qu'il ne pouvait plus les distinguer. On l'enferma alors dans une maison de fous; mais, tandis qu'on s'empressait à le soigner, que chacun le plaignait, il notait sur un carnet : « Il me semble que je suis mort et que j'accomplis une deuxième vie » -.

On retrouva plus tard ce carnet sur son cadavre, avec des feuillets épars où il racontait ses sensations dans la « deuxième vie ». L'histoire de ses expériences intéressera les phalanges de névrosés que menace de

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