La Presse, 10 octobre
nos jours le même sort. Chaque année voit grossir leurs rangs; les moins atteints s'arrêtent au seuil de la démence; les autres le franchissent et s'installent dans le royaume de folie, comme le doux poète qui va nous servir de guide et dont l'ombre doit se réjouir en contemplant les Ilots humains poussés sur ses traces par l'alcool, la morphine, le harassement d'une vie trop dure et trop pressante, le poids d'une civilisation trop compliquée. Non que Gérard de Nerval fût capable de souhaiter du mal à âme qui vive; mais on n'est jamais insensible au progrès de ses idées, et le chemin suivi allègrement par nos générations est celui qui, dans sa conviction, l'avait mené à la vérité. Il est à craindre que, pour elles comme pour lui, ce ne soit plutôt la maison de fous qui se trouve au bout.
Un pareil homme ne pouvait pas avoir des origines prosaïques; il lui fallait des ancêtres de conte de fée. Un tableau généalogique, de la main de Gérard de Nerval ^ et mêlé de signes cabalistiques, le fait descendre d'un bon chevalier allemand du moyen âge, arrivé je ne sais comment au fin fond de la France. Dans les derniers temps de sa vie, il avait trouvé mieux
1. Collection de M. de Spoelberch de Lovenjonl. Nous devons à M. de Spoelberch la communication des papiers et correspondances de Gérard de Nerval, ainsi que de nombreux documents se rapportant à lui et à son œuvre et des renseignements en tous genres sans lesquels notre tâche eût été impossible. Nous le prions de recevoir ici nos remerciements. Nous remercions également M. Henry Houssaye, qui a bien voulu mettre à notre disposition des lettres et des notes provenant des papiers de M. Arsène Houssaye.
encore, et laissait entendre qu'il remontait en droite ligne à l'empereur Nerva. Ce qu'il en disait n'était point par vanité : il ignorait la vanité; c'était une idée qui amusait son imagination. Lorsqu'il daignait reprendre pied sur la terre, ses origines étaient beaucoup plus modestes. Gérard de Nerval, de son vrai nom Gérard Labrunie, se rappelait alors que les siens étaient de la Picardie et de souche paysanne; et, comme il adorait les mœurs simples et les vieux souvenirs, il s'empressait de dépeindre ses grands-parents dans la poésie de leurs occupations rustiques. Son grand-père maternel avait poussé la charrue d'un oncle dans des circonstances qui rappellent Jacob chez Laban : « Un jour, raconte Gérard de Nerval, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne, et disparut bientôt entre les halliers; il gagna la région sombre des arbres et se perdit dans la forêt de Compiègne d. Cela se passait vers 1770. « Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une forêt, et cependant, je n'ai guère d'autre titre à l'existence. Cela est probable du moins, si l'on croit à ce qu'Hoffmann appelait l'enchaînement des choses. » Le maître du cheval était un jeune rêveur appelé Pierre Laurent, silencieux de son naturel et fils d'un autre silencieux. La perte du cheval ayant amené un choc entre ces deux taciturnes, Pierre fit son petit paquet et s'en vint à travers la forêt de Conq:)iègne chez un bonhomme d'oncle qui cultivait un mauvais champ près des étangs de Châalis, dans le ^ alois : « Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé patriarcalement en épousant sa cousine ». Gérard de Nerval omet d'ajouter que Pierre Laurent devint ensuite « linger » à Paris, dans le quartier Saint-Martin. J'imagine que, ne trouvant aucune grâce à cette profession de citadin, il l'avait
oubliée, afin de ne garder en mémoire que l'image du grand-père courbé sur son soc, et le dirigeant avec prudence entre les granits qui couvraient une partie de ce petit bien.
La mère de Gérard de Nerval était fille de Pierre Laurent. Elle s'était mariée toute jeune à Etienne Labrunie, chirurgien-major dans les armées impériales. Ils n'eurent pas d'autre enfant que Gérard, né à Paris, rue Saint-Martin, le 22 mai 1808. Mme Labrunie s'en fut le plus tôt possible rejoindre le régiment, et les siens ne la revirent guère. Elle n'est pour nous qu'une ombre, mais les ombres peuvent avoir de la physionomie, et celle-là nous apparaît dans une attitude un peu penchée, remplie de douceur et de mélancolie : « Je n'ai jamais vu ma mère, écrivait son fils: ses portraits ont été perdus ou volés: je sais seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait la Modestie ». Il savait encore que sa mère chantait, pour avoir souvent ouï répéter à son père une romance qu'elle aimait. Les larmes montaient chaque fois aux yeux de M. Labrunie, qui n'était pourtant pas sentimental, tant s'en faut. C'était un original, d'humeur incommode et fuyant le commerce des humains. Son fils lui a dû les germes de sa bizarrerie; il parle dans une lettre de l'influence que le goût de son père pour la solitude avait exercée sur lui, et il sentait bien qu'elle ne lui avait pas été bienfaisante.
Mme Labrunie s'effaça de ce monde pendant la campagne de Russie. Elle avait voulu suivre son mari à la Grande Armée, et elle mourut en Silésie, à vingt-cinq ans, d'une fièvre qu'elle gagna en traversant un pont chargé de cadavres.
Son fils avait été confié dès le bas Age à un oncle, qui était fixé au petit village de Montagny, près d'Erme-
nonville. C'est là que Gérard fut élevé, qu'il revint sans cesse, adolescent ou homme fait. C'est là qu'il reçut de la nature et des livres ces premières impressions qui décident de nous. 11 avait gardé un tendre et pieux souvenir de Montagny et de la période d'initiation à la vie que ce nom représentait pour lui, sans se douter de ce que l'enfance la plus heureuse et, en apparence, la plus innocente, avait eu. au fond, de nuisible et de dangereux.
Le hasard, aidé de sa propre inclination, l'avait trop fait vivre dans la société des filles. Il avait eu trop de cousines, trop de petites amies paysannes. Ses jeux avaient été les rondes chantées où l'on s'embrasse, les promenades la main dans la main sous les grands bois, avec toutes les Fanchette et les Sylvie du canton. Il fut amoureux avant de savoir que l'amour existe, et la nature ne lui avait déjà donné que trop de sensibilité. Les bucoliques de Montagny ont eu leur part de responsabilité dans l'espèce de conte fantastique qu'il était destiné à vivre et qui acheva la ruine d'une raison naturellement chancelante.
Les commencements du drame remontaient à l'aurore de son adolescence et avaient été adorables. Le rêve de toute une vie s'était ébauché le soir d'un beau jour, sur une grande place verte encadrée d'ormes et de tilleuls, devant un château ancien, aux encoignures dentelées de pierres jaunies. Gérard était alors écolier et habitait chez son père, à Paris. Les vacances l'avaient ramené chez l'oncle de Montagny, et il était allé danser sur l'herbe, lui seul gan^on, avec les jeunes filles du village. Quand ce fut son tour d'entrer dans la ronde, on y enferma avec lui une belle demoiselle appelée Adrienne, venue du château se mêler aux paysannes. Elle était grande et blonde, et on la disait de sang royal : — « Nos tailles étaient pareilles,
raconte Gérard de Nerval. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empècher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empara de moi. »
D'après les règles du jeu. Adrienne devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s'assit autour d'elle, et aussitôt, d'une voix légèrement voilée, « elle chanta une de ces anciennes romances, pleines de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs dune princesse enfermée dans sa tour par la volonté dun père qui la punit d'avoir aimé.... A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. » Ce fut pour son jeune partenaire une de ces minutes solennelles qui fixent à jamais une destinée humaine. Les cheveux d'or et le vieil air plaintif bouleversaient l'écolier à qui la belle chanteuse avait offert sa joue sans embarras, parce qu'il ne comptait pas. Ils prenaient possession de son cœur en vertu d'une sorte de titre ancien et mystérieux : — « Elle se tut, continue le récit*, et personne n'osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. — Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d'un ruban. Je posai sur la tète d'Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons