I. Notice de Théophile Gautier
eu. un mot, une moisson d(? promesses. A la vérité, la rime était pauvre et le style poncif; mais on n'avait pas le droit d"étre trop exigeant envers un écolier que ses leçons réduisaient, selon ses propres expressions, à donner « un essor rapide » à
Ces chants que produisit un trop rare loisir.
Les publications de 1826 comprenaient aussi une comédie en vers, d'une telle hardiesse dans le texte primitif, assurait la préface, que l'éditeur effrayé avait exigé de nombreux remaniements. Sous sa forme adoucie, la pièce gardait de quoi mettre en joie une classe travaillée par le romantisme et comptant Théophile Gautier sur ses bancs. Elle était dirigée contre l'xVcadémie française, qui avait eu l'injustice et limprudence de ne pas couronner un mémoire de l'auteur sur la poésie au xvi^ siècle. On y voyait l'un des « incurables » du palais Mazarin demander au Pauvre du pont des Arts de consentir à poser sa candidature à l'Académie. Le Pauvre voulait savoir à quoi il s'engageait, avant de donner une réponse, et en quoi consiste le métier d'académicien. Son interlocuteur le lui expliquait en ces termes :
Donner la chasse aux gens Qui pour titre au fauteuil n'ont rien que des talents; Flatter les grands seigneurs, faire honneur à leur table, Les égayer, leur plaire et leur paraître aimable; Des jésuites vainqueurs soutenir les tréteaux, Les prôner à toute heure et baiser leurs ergots; Des idoles du jour imiter les grimaces,... Moyennant quoi, l'on a des dîners et des places.
— Ça ne me va pas! répondait en substance le Pauvre du pont des Arts, dans une tirade dont la chute est sanglante pour l'Académie :
... Car j'ai de la décence; Dans mon petit état, j'aime l'indépendance
Ainsi portez ailleurs de pareils arguments....
Je suis pauvre, il est vrai, mais j'ai des sentiments '.
La pièce eut une seconde .édition avant la fin de Tannée; les ÉUgies nationales en eurent trois dans l'espace de quelques mois. Les journaux libéraux louaient l'enfant prodige, et l'on se racontait en classe, à Cliarlemagne, qu'un éditeur avait dit à Gérard Labrunie, en le regardant par-dessus ses lunettes : « Jeune homme, vous irez loin! » Les élèves en avaient la tète à l'envers. Les néophytes du romantisme auraient eu pourtant des réserves à faire; sauf la pièce contre l'Académie, le débutant n'avait point donné de gages aux idées nouvelles. L'amitié lui fit crédit, et ne tarda guère à s'en applaudir. La traduction de Fau>it, parue en 1828, affermit, malgré sa médiocrité, la réputation de l'auteur. Il y avait alors cinq ans qu'Albert Stapfer avait donné la sienne, et le romantisme allemand fermentait dans les veines de la jeunesse au milieu de laquelle vivait Gérard Labrunie. Elle en vénérait les obscurités, en adorait les bizarreries et le bric-à-brac. Comprendre Famt était déjà un titre de gloire : quiconque aidait à le répandre avait bien mérité des lettres françaises ^.
Une seule personne voyait avec appréhension le tour que prenaient les affaires du jeune poète. M. Labrunie souhaitait pour son fils une carrière régulière, et les lettres avaient alors l'honneur d'être rangées par les familles dans les métiers qui n'en sont pas, en compagnie de la peinture et des arts en général. Gérard fut donc destiné à la médecine. Sa
1. L'Académie, ou les membres inlrouvablc.Si comédie satirique en vers (Paris, 1826; Touquet).
2. La traduction d'Albert Stapfer faisait partie d'une collection coûteuse. Celle de Gérard de Nerval fut desfinéc aux petites bourses.
résolution de se donner aux lettres affecta si profondément M. Labrunie quil n'en prit jamais son parti et se détacha peu à peu de son fils. L'appui paternel devint hésitant, insuffisant, et finit par être retiré au rebelle. Les conséquences de cette situation furent graves, sous tous les rapports. Elles sont indiquées par Gérard dans une lettre à son père quil faut citer ici, quoiqu'elle ait été écrite longtemps après ces tiraillements, parce quelle éclaire des relations dont les contemporains s'étonnaient à bon droit et qui ont valu à M. Labrunie des jugements sévères. Les fragments qu'on va lire, s'ils ne disposent pas à plus d'indulgence à son égard, font du moins pénétrer les motifs de son attitude.
La lettre est des premiers jours de 1842. Gérard sortait d'une maison de fous et se trouvait à Vienne, extrêmement préoccupé de prouver aux éditeurs et au public qu'il était réellement guéri : — « Mon cher papa, écrivait-il. me voici donc à Vienne depuis huit jours.... Maintenant, jai à te faire une demande qui a besoin de quelques explications. Il paraît sans doute assez simple, dans le cours ordinaire des choses, d'emprunter à son père cinq cents francs dont on a besoin; cependant.... » Cependant, rien n'étant moins simple entre eux, il expliquait que cette somme lui permettrait de se donner tout entier à des travaux sérieux et de rétablir ainsi sa situation compromise, au lieu de se dépenser en articles de journaux pour payer son auberge et sa blanchisseuse. Si modeste qu'il fût, il lui semblait avoir mérité que son père lui rendît sa confiance : — « Tu dois voir que je n'ai pas perdu de temps dans la carrière que j'ai suivie. Quelques raisons que tu aies pu avoir dans les commencements d'en craindre les hasards, tu peux aujourd'hui mesurer le point où je suis et ceux où je touche. — Les jeunes
gens qu'une malheureuse ou heureuse vocation pousse dans les arts ont, en vérité, beaucoup plus de peine que les autres, par l'éternelle méfiance qu'on a d'eux. Qu'un jeune homme adopte le commerce ou l'industrie, on fait pour lui tous les sacrifices possibles; on lui donne tous les moyens de réussir et, s'il ne réussit pas, on le plaint et on l'aide encore. L'avocat, le médecin, peuvent être fort longtemps médecin sans malades ou avocat sans causes, quimporte, leurs parents s'ôtent le pain de la bouche pour le leur donner. Mais l'homme de lettres, lui, quoi qu'il fasse, si haut qu'il aille, si patient que soit son labeur,... on ne songe pas même qu'il a besoin d'être soutenu aussi dans le sens de sa vocation et que son état, peut-être aussi bon matériellement que les autres — du moins de notre temps, — doit avoir des commencements aussi rudes. Je comprends tout ce qu'il peut y avoir de déceptions, de craintes et sans doute de tendresse froissée dans le cœur d'un père ou d'une mère; mais, hélas! l'histoire éternelle de ces sortes de situations, consignées dans toutes les biographies possibles, ne devrait-elle pas montrer qu'il existe une destinée qui ne peut être vaincue? Il faudrait donc, après une épreuve suffisante, api'ès la conviction acquise d'une aptitude vraie, en prendre son parti des deux parts et rentrer dans les relations habituelles, dans la con fiante et sympathique amitié qui règne d'ordinaire entre pères et enfants déjà avancés dans la vie.... Si, depuis quatre ans. je n'avais su que tu avais besoin de ne faire aucune dépense excessive, certainement il y aurait eu des instants où une aide très légère m'aurait fait gagner l^eaucoup de temps. Le travail littéraire se compose de deux choses : cette besogne des journaux qui fait vivre fort bien et qui donne une position fixe à tous ceux qui la suivent assidûment, mais qui ne
conduit malheureusement ni plus haut ni plus loin. Puis, le livre, le théâtre, les études artistiques, choses lentes, difficiles, qui ont besoin toujours de travaux préliminaires fort longs et de certaines époques de recueillement et de labeur sans fruit; mais aussi, là est l'avenir, Tagrandissement, la vieillesse heureuse et honorée. »
C'était en vue de « l'agrandissement i> qu'il sollicitait un prêt de cinq cents francs, à rembourser par petites sommes. Son père se laissa toucher. Cependant il ne se consolait point d'avoir engendré un poète. Il avait là-dessus les sentiments qu'un autre poète a cru pouvoir prêter à tous les parents, sans distinction :
Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, Le poète apparaît en ce monde ennuyé.
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pilié.
M. Labrunie n'allait pas jusqu'à crisper ses poings. 11 invitait même quelquefois son fds à dîner, mais il se refusait froidement à toute autre marque d'intérêt. Xi les témoignages incessants d'un respect qui ne se démentit jamais, ni ceux d'une affection timide et anxieuse de retour ne désarmèrent sa rancune. Peutêtre lui était-elle commode pour justifier à ses propres yeux son indifférence égoïste, et ses procédés léonins dans les questions d'argent. Gérard de Nerval fut ainsi poussé par les épaules dans le camp romantique, où étaient toutes ses amitiés. Au fond, rien ne convenait moins à sa nature d'esprit que le mouvement littéraire des cénacles, mais son cœur y trouvait son compte, et c'était l'essentiel; il y avait toujours moyen de s'arranger avec une école ayant pour devise : « La liberté dans l'art ». ♦
Quant à la pauvreté qui allait être son lot, peut-être
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pour longtemps, peut-être pour toujours, il lui ouvrait les bras; la preuve en est sous mes yeux, dans ces lignes inédites, écrites à vingt ans : — « L'homme de lettres jouirait-il de cette indépendance, s'il pouvait ouvrir son âme au désir de la fortune et au vil intérêt? Non : l'intérêt et la liberté se combattent. Homme de lettres, si tu as de l'ambition, ta pensée devient esclave et ton âme n'est plus à toi.... Si tu t'occupes de fortune, tu te mets toi-même à l'encan; crains de calculer bientôt le prix d'une bassesse et le salaire d'un mensonge. Si ton âme est noble, ta fortune est l'honneur.... Si elle ne te sufht pas, renonce à un état que tu déshonores. Un journal a dit de moi : — M. Gérard ne sera ni receveur général, ni colonel, ni maître des requêtes. — C'est l'éloge le plus délicat qu'on puisse adresser à un jeune poète. Je suis heureux de l'avoir inspiré K » Ce n'est pas tout que de mépriser les recettes générales; encore faut-il savoir supporter la misère. Gérard de Nerval allait fournir un exemple de plus de l'utilité pratique de l'idéalisme.
Gérard de Nerval chez les romantiques, c'était Daniel dans la fosse aux lions. Les cénacles se faisaient une gloire, et un devoir, de prendre des airs dévorants. Leurs membres ont été plus tard les premiers à se moquer en gens d'esprit du temps oi^i ils étaient condamnés à être « titaniques » et « sataniques » à perpétuité, dans toutes les situations de la vie. Jamais de
i. Fonds Arsène Houssaye. Le carnet auquel j'emprunte ce passage a été commencé le 27 mai 1828.
vacances : un romantique n'avait pas le droit de causer sans « rugir », ou d'écrire à son bottier sans évoquer par des tournures excentriques et des épithètes violentes l'image d'un Peau-Rouge « partant pour la guerre, des plumes d'aigle sur la tète, des colliers de griffes d'ours au bas du col, des scalps ou plutôt des perruques de classiques à la ceinture^ ». Il était tenu d'avoir un nom « truculent », ce qui menait les Auguste Maquet et les Théophile Dondey à se baptiser Augustus Mac Keat et Philothée O'Neddy. Ses pensées ne devaient jamais être ordinaires; quand Petrus Borel, dit le Lycanthrope, publia ses Rhapsodies, il osa accepter les épigraphes que des amis avaient osé lui offrir : — « Ça trouillotte », ou « Pauvre b.... » Son imagination ne devait pas non plus être ordinaire, car il était indispensable qu'une contredanse sous la tonnelle lui représentât « une bacchanale », et un lapin sauté « une orgie », destinées à mettre Dieu au désespoir et à attirer ses foudres sur le célèbre cabaret de la mère Saguet. Dieu sétant tenu coi, les romantiques piqués au jeu lui prouvèrent leur satanisme en buvant à la ronde dans la coupe très peu ragoûtante fabriquée par Théophile Gautier avec un crâne humain et une poignée de commode. Le crâne avait été fourni par Gérard, qui le tenait de son père; c'était celui d'un tambour-major tué à la bataille de la Moskowa. Les convives dissimulaient leurs grimaces, dansTheureuse conviction d'aider par ce sacrifice à l'émancipation de la littérature française. Que n*eùt-on point fait pour la littérature, en cet âge de féconds enthousiasmes?
Un bon romantique ne reculait devant rien pour se donner des airs moyen âge, pas même devant les pourpoints qu'il fallait se faire attacher dans le dos par