Sylvie
pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures. — Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux, et rentra en courant au château. y>
Adrienne repartit le lendemain pour le couvent où elle était élevée. Gérard de Nerval ne la revit jamais et la chercha toujours. Il lui semblait l'avoir connue dans une autre existence, ce qui établissait entre eux un lien mystique et indestructible. On eut beau lui dire aux vacances suivantes qu'elle avait pris le voile, et ensuite qu'elle était morte, il persistait à la deviner dans les femmes que le hasard plaçait sur sa route. C'était elle sans être elle, c'était elle transmigrée dans un corps nouveau et reconnaissable à quelque détail tel que la nuance des cheveux ou le timbre de la voix. 11 l'ut amoureux d'Adrienne toute sa vie et uniquement, mais d'Adrienne sous des noms et des costumes différents, de manière que ses meilleurs amis y furent trompés et purent lui attribuer une passion vulgaire pour une femme de théâtre. Gérard de Nerval ne s'était pourtant pas fait faute de répéter en prose et en vers que son amour, tous ses amours, avaient leur « germe dans le souvenir d'Adrienne, fleur de la nuit éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur l'herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs ». Personne n'avait compris. Personne n'avait même remarqué qu'une de ses plus jolies pièces de vers consacrait la mémoire de sa rencontre avec Adrienne :
11 esL un air pour qui je donnerais Tout Hossini, tout Mozart et tout Weber, Un air très vieux, lan^Miissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens à l'entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit;
C'est sous Louis-Treize.... Et je crois voir s'étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit.
Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeàtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs.
Puis une dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens... Que, dans une autre existence peut-être. J'ai déjà vue, et dont je me souviens!
Lidée que les âmes peuvent émigrer d'un corps à l'autre, inattendue chez un enfant, était le fruit des mauvaises lectures de Gérard à Montagny. Son oncle possédait une bibliothèque nombreuse, formée en partie sous la Révolution et dans une phase de mysticisme. Ayant changé didées, le vieillard avait relégué au grenier une foule d'ouvrages dus aux mystagogues et aux occultistes du xviiie siècle, et il ne s'aperçut sans doute point que son neveu les y avait dénichés. — « Ayant fureté dans sa maison, raconte celui-ci, jusqu'à découvrir la masse énorme de livres entassés et oubliés au grenier, — la plupart attaqués par les rats, pourris ou mouillés par les eaux pluviales passant dans les intervalles des tuiles, — j'ai, tout jeune, absorbé beaucoup de cette nourriture indigeste ou malsaine pour l'âme; et, plus tard même, mon jugement a eu à se défendre contre ces impressions primitives. »
Si Gérard de Nerval s'est jamais défendu contre les impressions intellectuelles de sa première jeunesse, il a perdu ses peines. Devenu plus mûr, il avait un jour dressé une liste d'ouvrages, ou de sujets, qu'il lui paraissait urgent d'étudier. Voici quelques titres pris
parmi une quarantaine, et le reste est à l'avenant : Hermès, — Mémorial fatidique, — Livres si.hijUins, — Horoscopes, — Lettres cabalistiques, — Mauvais œil, — Prophéties diverses. C'est d'un homme qui a abandonné la lutte contre les idées dont il avait, dans une heure de bon sens, mesuré la puissance et compris le péril.
Tout avait conspiré à lui brouiller la cervelle. Par une sorte de fatalité, les meilleures intentions tournaient contre lui. M. Labrunic avait repris son fils parce qu'il s'était aperçu que Montagny n'était pas sain pour lui, mais ce fut pour l'abandonner aux fantaisies d'un serviteur de plus de zèle que de prudence. Cet homme éveillait l'enfant avant l'aube pour le mener promener à la lueur des étoiles sur les collines de Sèvres et de Meudon. Gérard en resta noctambule et se familiarisa beaucoup trop tôt avec la population équivoque qui est maîtresse du pavé des grandes villes et de leur banlieue entre minuit et le point du jour.
Il reçut une forte éducation classique, complétée sous la direction paternelle par l'étude des langues vivantes. Sa précocité faisait l'orgueil de ses condisciples du collège Charlemagne. Il n'arrive pas souvent d'avoir pour voisin de pupitre en rhétorique ou en l)hilosophie « un camarade imprimé et dont on parle dans les journaux ^ ». Gérard Labrunie avait été inqjrimé six fois en 1826, et ce n'était pas des vers d'amour ou des tragédies en cinq actes, comme en font d'ordinaire les collégiens ; c'était de la politique, de la satire, des [)oèmcs séditieux à la gloire de Napoléon, ou contre les jésuites, « de partout chassés pour leurs crimes » ; c'étaient les Élégies nationales, imitées des Messéniennes et bourrées de belles pensées; c'était,