Les Nuits d'octobre
laires dont Gérard de Nerval était l'un des plus fidèles habitués. Il connaissait les heures de fermeture de tous les rôtisseurs et de toutes les guinguettes; il savait lesquels éteignaient le gaz à minuit, lesquels avaient la permission de deux heures, et il vaguait de l'un à l'autre jusqu'à ce qu'on mît les clients à la porte, se faufilant à travers les consommateurs et avalant des boissons infâmes pour entendre parler la sagesse des nations par la bouche des ramasseurs de bouts de cigares et de leurs compagnes. Il aimait à descendre au café des Aveugles, situé dans une cave, et à écouter les discussions des connaisseui's sur le jeu de l'Homme sauvage. Il grimpait de là au bal des Chiens, se faisait écraser les pieds et recevait force coups de coude pour regarder danser les petites ouvrières. Ses principes l'obligeant à se retirer à l'heure où les grisettes étaient remplacées par <i des personnes qui sortent des théâtres » et autres établissements publics, il allait s'insinuer à la Société lyrique des Troubadours, dont il avait surpris le mot de passe, et se régalait de chansons dans le genre innocent de Pierre Dupont, paroles et musique des membres de la Société. Pour deux sous, il se réconfortait d'un bouillon de poulet chez un rôtisseur ayant la permission de deux heures, et il gagnait les Halles au moment où le petit carreau commençait à s'animer. Les Halles étaient son lieu de prédilection; il aurait pu s'y diriger les yeux fermés. Là, à droite, étaient les marchands de sangsues; en face les « pharmaciens Raspail » et les débitants de cidre, chez lesquels on se régalait d'huîtres et de tripes à la mode de Caen. Un peu plus loin, le cabaret où l'on buvait certaine eau-de-vie de Domfront « inconnue sur les grandes tables » et dont les prix étaient afiichés en ces termes : « le monsieur, i sous ; la demoiselle, 2 sous ; le misérable, 1 sou ». Plus loin encore, le restaurant
Baratte, où les facteurs de la Halle et les gros marchands vont souper à sept francs par tête, et, enfin, le fameux Paul Mquet : « Il y a là évidemnent moins de millionnaires que chez Baratte.... Les murs, très élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très utiles dans le cas d'une rixe violente. On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, Teau monte, et les plus furieux demandent grâce. »
Les nouveaux venus payaient une tournée aux chiffonnières « pour se faire un parti dans l'établissement en cas de dispute ». Une vieille à qui Gérard do Nerval avait offert un « verjus » l'en récompensa i)ar des confidences : « Toi, lui dit-elle, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy; tu me happelles le p'tit Baas (Barras) qu'était si zentil, si zentil, avec ses cadenettes et son zabot d'Angueleterre.... Ah! c'était z'un homme aux oiseaux, mon p"tit fy, aux oiseaux!... vrai ! z'un bel homme comme toi! » Un second verjus acheva de lui délier la langue : « Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des merveilleuses de ce temps-là.... J'ai eu des bagues à mes doigts de pied.... 11 y a des mirlillores et des généraux qui se sont battus pour moi ! » Gérard de Nerval ne regretta point son argent; on ne pouvait payer trop cher les souvenirs d'une belle du
Directoire. 11 ne sortit de chez Paul Niquet qu'àTapparition de la police, qui avait affaire à l'un des clients. Le soleil se levait, des tas de bottes de Heurs encombraient le trottoir, Fair était embaumé.
Il passait au moins cinq nuits par semaine à errer de la sorte « comme un chien perdu », se faisant réclamer lorsque la police le ramassait, se réfugiant de lui-même au poste en cas de pluie et payant alors son écot en histoires et en chansons. Il dormait ensuite le jour, dans quelque lieu qu'il se trouvât : « Parfois, rapporte Maxime Du Camp, sur le divan de l'atelier de Théophile Gautier, j'ai vu un petit homme... pelotonné sous un plaid et dormant : c'était Gérard de Nerval, qui venait se reposer de ses pérégrinations nocturnes.... J'aimais à causer avec lui lorsque je parvenais à le réveiller, ce qui n'était pas toujours facile. »
Tout à coup « le bon Gérard » disparaissait. On n'entendait plus parler de lui. Ses amis ne s'en mettaient pas en peine. C'est que l'idée lui avait pris de voyager et qu'il s'en était allé directement des Halles à Munich, ou à Rotterdam, ou plus loin encore. En dehors des commis voyageurs et des explorateurs, peu d'hommes ont fait autant de lieues que Gérard de Nerval. Il connaissait la moitié de l'Europe sur le bout du doigt, pour l'avoir arpentée dans tous les sens, et à pied, autant que faire se pouvait. Ses préparatifs de départ n'étaient pas plus compliqués que ceux des oiseaux migrateurs; il s'envolait, libre comme l'air, léger comme lui, et arrive que pourra! — « Te rappelles-tu, écrivait Hetzel à Arsène Houssaye, le voyage à Constantinople entrepris avec 40 francs et accompli — miraculeusement? —T'a-t-il conté, comme àmoi,ses voyages avec Dumas sur le Rhin, lui ayant, je ne sais comment, perdu Dumas je ne sais où — et l'allant cher-
cher sans chapeau, sans argent, sans vêtement presque, par suite daventures que Dumas raconterait si bien qu'on n'en pourrait pas croire un mot, tant elles sont fantastiques, toutes vraies qu'elles soient? » Il apprenait des chemineaux à voyager économiquement, et s'en tirait presque toujours : « Il savait si bien n'avoir pas le sou, n'avoir pas de feu, ni de lieu, navoir pas de gîte, errer, vagabonder! son corps faisait comme son aimable esprit, il se laissait aller tout droit, ou tout de côté, peu lui importait pourvu qu'il allât'. » Au pis aller, les amis de Paris recevaient une lettre les avertissant que « le bon Gérard » était échoué à Naples, ou au fond de l'Allemagne, et les priant de lui faire envoyer de l'argent par son journal. Il n'y avait qu'en France que ses aventures tournassent quelquefois au tragique. Notre pays était encore soumis au régime des passeports, et Ton croira sans peine que Gérard de Nerval perdait le sien, quand il en avait un. II couchait alors en prison et était reconduit de brigade en brigade, enchaîné comme a un héros de l'Ambigu », jusqu'à une ville où il pût se faire reconnaître : mais il racontait ces catastrophes sans amertume, persuadé que c'était toujours sa faute, et il s'extasiait sur la politesse des gendarmes, du commissaire, du substitut, du geôlier, de tout le monde sans exception : « J'étais dans mon tort, concluait-il. Je ne trouve de trop que le cachot et les fers. »
Une seule fois, les choses prirent un tour plus sérieux. On sait combien les émeutes furent fréquentes dans les premières années de la Monarchie de Juillet.