‹ NévrosésChapitre 98 sur 115 · Lettre du 30 septembre 1855. Fonds Arsène Houssaye · texte numérisé non relu

Lettre du 30 septembre 1855. Fonds Arsène Houssaye

Un soir de troubles, en 183i, Gérard de Nerval était allé au cabaret, avec quelques amis, s'exercer à être « truand et talon rouge tout à la fois », selon la poétique de la bohème romantique. Aucun d'eux ne savait pourquoi la ville était en rumeur, mais elle leur plairait ainsi : « Nous traversions l'émeute, raconte Gérard, en chantant et en raillant, comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en flattions). Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples curieux, on extrayait les plus barbares et les plus chevelus K » Des sergents de ville sans littérature empoignèrent ces jeunes insolents d'accoutrement insolite, et Gérard de Nerval fut écroué à Sainte-Pélagie sous la prévention de complot contre l'État.

La première nuit fut à souhait pour un noctambule. Son dortoir contenait une quarantaine de braves gens pleins d'entrain, qui se mirent en devoir de jouer une charade à grand spectacle, de leur composition, et représentant la révolution de 1830. On y voyait d'abord Charles X et ses ministres tenant conseil : — « Ensuite venait la prise de l'Hôtel de Ville; puis imc soirée à la Cour à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, La Fayette, Laffitte, etc. : chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour lequel on avait dû renverser lits et matelas ; les traversins de crin, durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi, qui m'étais obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour chanter... la Marseillaise. »

d. Mes Prisons,

Le lendemain, il eut « la faiblesse » de se faire mettre dans une chambre payante, et fut émerveillé de la paix qu'il y rencontra. Les attentions du gouvernement de Louis-Philippe pour les détenus politiques avaient donné à « la pistole » une physionomie d'hôtel de famille. On ne se serait pas permis d'imposer à un légitimiste le voisinage d'un bonapartiste, ou à un républicain unitaire celui d'un républicain fédéraliste; les chambrées étaient assorties d'après les opinions et les nuances d'opinions, aussi n'entendait-on jamais un mot plus haut que l'autre. Les différents partis fraternisaient au promenoir sans que les gros bonnets eussent à se garer de familiarités déplacées, car il n'était pas question d'égalité parmi ces révolutionnaires idylliques; chacun gardait son rang : — « Mes anciens camarades de dortoir y étaient si accoutumés, qu'à partir du moment oîi je fus logé à la pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole; de même, on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener ou causer familièrement avec un républicain en veste. » On s'invitait à dîner entre gens du même monde, et il faisait bon alors avoir des amis dans la droite. Le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs. Des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles s'amoncelaient tous les matins au parloir, et la i^Ièbe monarchiste n'était pas oubliée dans la distribution. Certains « Suisses arrêtés en Vendée » tenaient table ouverte, et eux-mêmes « restaient à table toute la journée et sous la table toute la nuit » :

Toujours, par quelque bout. le festin recommence.

Ils avaient trouvé à Sainte-Pélagie leur abbaye de Thélème.

Une liberté parfaite ajoutait à ragrémcnt du quartier des détenus politiques. « (^ette prison, poursuit Gérard de Nerval, était Fidéal de l'indépendance absolue rêvée par un ^rand nombre de ces messieurs, et, hormis la l'acuité de Cranchir la porte extérieure, ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les droits de l'homme et du citoyen. » Lui-même prétendait avoir été très heureux dans cette aimable société, mais n'en croyez rien : — « La prison était le plus dur supplice qu'on pût infliger à un homme comme lui. 11 fallait à ses poumons l'air libre, à ses pieds de voyageur l'espace sans entraves ^ » Après le ^ion-lieu qui le rendit à ses vagabondages, Gérard de Nerval se le tînt pour dit; il s'arrangea pour ne plus jamais être mêlé à la politique, même à la politique pour rire des poètes chevelus.

C'est après Sainte-Pélagie, vers 1835, qu'il faut placer le campement romantique de l'impasse du Doyenné, demeuré fameux dans les fastes de l'école. Les gens à cheveux gris se rappellent ce qu'était la place du Carrousel avant le second Empire. Il n'y avait pas dans tout Paris de fouillis plus grouillant et plus pittoresque, sauf, peut-être, la ville de chiffonniers appelée la Petite-Pologne et située sur les hauteurs qui dominent la rue de la Pépinière. Le Carrousel était de beaucou[) le plus amusant, à cause de son infinie variété. On y voyait des masures ignobles, les ruines d'une église, un manège, des quinconces de tillçuls, des chantiers de pierres, de vieux hôtels à trumeaux où venaient loger, en vue des Tuileries et des ministères, de jeunes attachés d'ambassade et des référendaires en herbe. Je n'ai jamais pu comprendre comment tout cela tenait, et il y avait encore de la place

L Georges Bell, Gérard de Nerval.

pour des terrains vagues. Dans les masures pullulaient les marchands d'oiseaux, les brocanteurs et les cabarets borgnes ; dans les terrains vagues les escamoteurs et les arracheurs de dents, les marchands d'orviétan et les tondeurs de chiens; un peu partout les gueux à la Callot. En dépit du poste de police dont la lanterne rouge se balançait au vent, c'était une grande cour des Miracles, un lieu fait exprès pour les enfants et pour Gérard de Nerval. Celui-ci loua au Carrousel, en tiers avec Arsène Houssaye et le peintre Camille Rogier, un appartement niché dans le salon d'un vieil h(Mel. Théophile Gautier vivait le jour avec eux. Ils abattirent les clorons et se trouvèrent possesseurs d'une vaste pièce « aux boiseries tarabiscotées et ornées de rocaille, aux glaces d'un cristal louche surmontées d'impostes, aux étroites fenêtres vitrées de petits carreaux à la mode de l'autre siècle^ », et donnant d'un côté sur des terrains vagues, des arbres et la grande galerie du Louvre, de l'autre sur l'impasse du Doyenné. Ils s'y organisèrent une existence inspirée du Pré-aiix-Clercs,

« Nous étions jeunes, racontait plus tard Gérard de Nerval, toujours gais, quelquefois riches. » Ces derniers mots marquent la différence essentielle entre la jjohème romantique et celle de Murger. La première pouvait se permettre des goûts plus raffinés. Il ne lui était pas interdit d'avoir des besoins esthétiques, et elle se piquait même de grandes exigences sous ce rapport. Les tournures minables des Schaunard et des Colline y auraient choqué les yeux, leurs expédients de besogneux auraient semblé par trop inélégants. Ils étaient un certain nombre, parmi cette jeunesse de 1830 rayonnante d'esprit et de talent, qui gagnaient le

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