L'OPIUM
Vers la fin du siècle dernier, l'Angleterre souffrait d'un mal singulier, qu'elle devait sans doute à ses relations assidues avec les Indes. L'habitude de manger de l'opium s'était insinuée dans plusieurs villes et jusqu'au fond des campagnes, minant les corps et les âmes du paysan comme du poète, du faubourien comme de l'orateur ou de l'homme d'église. Coleridge, Quincey, lord Erskine, le très pieux William Wilberforce, plusieurs autres personnages considérables, avaient succombé à la tentation, et s'il est vrai qu'une douzaine ou deux d'hommes célèbres ou connus ce soit peu de chose dans un grand peuple au point de vue arithmétique, il n'est pas moins vrai que c'est pourtant beaucoup lorsqu'il s'agit d'un mauvais
1. OEuvres complètes de Thomas de Quincey, 14 vol. — De Quiïicey's Life, par A. -H. Japp. — De Quincey, par David Masson. — De Quincey and lus friends, par James Hogg. — Recollections of Thomas de Quincey, par J. Ritchie Findlay.
exemple à donner et d'un vice nouveau à introduire.
Dans la masse anonyme de la nation, les ravages semblent s'être localisés en vertu de règles qui nous échappent. Il était naturel que Londres, en perpétuelle communication, par son port, avec l'Inde et la Chine, fut tout d'abord contaminé, et nous en croyons là-dessus le témoignage de Quincey, bien que ce doux endormi doive être susi)ect d'altérer la vérité, à cause de son vice, sur tout ce qui touche son vice, car c'est l'une des sanctions physiologiques attachées à l'abus de l'opium. Quincey écrivait en 1822 : « Trois honorables droguistes de Londres — dans des quartiers très différents, — auxquels j'ai acheté par hasard, ces temps derniers, un peu d'opium, m'ont assuré que le nombre des mangeurs d'opium était actuellement immense, et qu'il ne se passait pas de jour qu'eux^ les droguistes, n'éi)rouvassent toutes sortes d'ennuis et de tracas dus à la difficulté de distinguer les personnes auxquelles l'habitude rend l'opium nécessaire de celles qui en achètent j)our se suicider ».
Il prétend aussi avoir ouï dire à plusieurs manufacturiers de Manchester, entre 1810 et 1820, que l'opiophagie faisait des progrès rapides parmi leurs ouvriers, au point que le samedi soir, les comptoirs des droguistes étaient couverts de pilules toutes préparées, contenant de un à trois grains, selon les goûts et les besoins des clients. Est-ce bien exact? Quincey inclinait à grossir les rangs de la confrérie dont il se proclamait fièrement « le pape ». Mais voici qui ne saurait être suspect. L'un de ses contemporains, Thomas Hood, l'auteur de la Chanson de la Chemise, dit dans ses Souvenirs * : « J'ai été extrêmement surpris de découvrir, en visitant le Norfolk, que l'opium... sous