J'emprunte l'excellente traduction de Loève-Veimars
irriter. Hoffmann n'aurait pas eu besoin d'un grand effort pour prendre son idée tout à fait au sérieux, en supposant même qu'elle ne lui ait pas été suggérée par une hallucination.
Les contes où les personnages se métamorphosent d'une façon trouble et flottante, de façon que le lecteur ne sache pas au juste à quoi s'en tenir, relèvent aussi des troubles sensoriels. Dans le Pot d'or, histoire très décousue, le poète Anselmus, qui tient beaucoup d'Hoffmann, voit des êtres en chair et en os se transformer par instants en créatures fantastiques; mais le lecteur incertain et hésitant se demande ton jours si l'auteur admet que la métamorphose a vraiment eu lieu, ou s'il a voulu nous représenter les rêveries d'Anselmus et ses visions de demi-malade. Dans rilommc au sable, dont j'ai le portrait sous les yeux, dessiné de la main de l'auteur, l'avocat Coppélius et le marchand de baromètres Coppola sont deux et ne sont qu'un, selon les caprices d'un cerveau où fermente la folie. Nathanaël est impuissant à distinguer les « images intérieures », créées par son délire, des personnes et des objets que chacun peut voir et toucher. Clara, sa fiancée, lui écrit : « Toutes ces choses effrayantes que tu nous rapportes me semblent avoir pris naissance en toi-même : le monde extérieur et réel n'y a que peu de part ». Ces paroles ne servent qu'à exaspérer Nathanaël, spectateur terrifié d'une fantasmagorie envahissante, qui n'est que trop réelle pour lui et ne lui laisse bientôt plus un seul coin de saine réalité où se réfugier.
Dans l'antre groupe de contes, une idée théorique a fourni le point de départ. Les images sont venues ensuite, tantôt coordonnées, tantôt incohérentes, selon les jours et surtout selon les heures. Hoffmann ne connaissait d'autre inspiration que ces hallucinations
maladives. D'après lui, le degré de force avec lequel la vision s'impose l'ait toute la différence de puissance entre un poète et un autre. Quand la création de son imagination ne s'objective pas devant ses yeux de chair à le remplir « de joie, d'horreur, d'allégresse, d'épouvante », le poète n'enfante que des poupées, de pauvres marionnettes collées à grand'peine. Il n'y a de vrai poète que le « vrai Voyant ». Le Serment roule sur deux des phénomènes que des hommes de science nous invitent aujourd'hui à tenir pour authentiques. L'un, le plus difficile à accepter, est la communication à distance, la « télépathie ». L'exemple choisi par Hoffmann est classique. On en trouve de tout semblables, en abondance, dans les travaux de médecins et de professeurs, surtout en Angleterre.
Le comte de C*** voit entrer sa fille Hermengilde en vêtements de deuil. Elle lui annonce avec désespoir que Stanislas, son époux, a été tué au loin dans des circonstances qu'elle lui rapporte. Le comte la croit folle. Il a de bonnes nouvelles de Stanislas, qui n'est point, d'ailleurs, le mari d'Hermengilde; il n'est que son fiancé. Les jours passent; on apprend que le jeune homme est mort et que le récit de la jeune fille était exact.
Il reste à s'expliquer l'obstination d'Hermengilde à soutenir qu'elle s'est mariée tel jour, à telle heure, avec un homme qui se trouvait alors au bout de l'Europe. La malheureuse a été victime d'un phénomène dont nous voyons qu'il est question à présent jusque dans les antichambres des cours d'assises. Un amoureux éconduit, le comte Xavier, avait abusé de ce qu'elle était facilement hypnotisable ^ pour lui sug-
1. J'ai déjà prévenu que les ternies employés de nos jours n'étaient pas connus au temps d'Hoffmann. Toutes les fois
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gérer qu'il était Stanislas, et pour simuler avec elle, durant son sommeil, les cérémonies du mariage.
C'est encore la suggestion qui l'ait les frais du Spectre fiancé. Maurice, le fiancé d'Angélique, a disparu pendant la campagne de France. A la surprise générale, Angélique, qui l'adorait, l'oublie du jour au lendemain et se dispose à épouser un certain comte italien qui lui avait toujours inspiré de la répugnance et même de l'eifroi. Sa mère, choquée de sa légèreté, lui dit le matin du mariage : « Il reste incompréhensible pour moi que tu aies si promptement oublié Maurice. — Jamais, répond Angélique, je n'oublierai Maurice! Le sentiment que je ressens pour le comte est bien dilïérent!... Non, je ne l'aime pas, je ne puis l'aimer comme j'aimais Maurice; mais c'est comme si je ne pouvais pas vivre sans le comte, comme si je ne pouvais })enser, sentir que par lui ! Un esprit invisible me dit sans relâche que je dois devenir sa femme, que sans lui il n'est plus d'existence pour moi. J'obéis à cette voix qui semble la parole mystérieuse du destin. » Le comte italien est frappé d'apoplexie au moment de se rendre à l'église. Il se découvre alors qu'on avait eu affaire à un grand « magnétiseur », qui employait sa puissance « à capter les forces psychiques ». Ange lique avait été la victime de suggestions répétées à plusieurs reprises pendant le sommeil.
Les revenants ont aussi de chauds partisans, à l'époque actuelle, parmi d'honnêtes gens dont plusieurs sont docteurs. Hoffmann a largement usé des fantômes et des bruits mystérieux entendus de toute éternité dans les maisons hantées. Il croyait aux fantômes avec la certitude d'un halluciné, et ce n'est
qu'il s'agissait de phénomènes évidemment identiques, je ne me suis pas fait scrupule de prendre les mots nouveaux que tout le monde comprend.
inème pas intéressant à suivre dans ses contes. C'est la partie banale et usée de son fantastique. Il suffira d'avoir constaté qu'ici encore, il n'est point sorti du monde occulte que plusieurs tâchent à fairc^ rentrer dans le monde réel. De quelque côté qu'on l'envisage, Hoffmann n'a donc jamais dépassé, quand il faisait œuvre d'artiste, les limites où s'arrête le possible pour les imaginations mystiques. Comme il y en a eu dans tous les temps et qu'il y en aura toujours, il donnait ainsi satisfaction à un besoin de l'esprit humain, sans exiger de son lecteur un trop grand effort de crédulité.
De là son succès. Si la science a favorisé la renaissance du fantastique en lui fournissant des thèmes nouveaux, moins grossiers cjue les anciens, le matérialisme, que la science amène à sa suite, a avivé le besoin d'un à-côté, à défaut d'un au-delà, et il a disposé les âmes éprises de rêve à aimer les Hoffmann et les Poe. Ceux-ci venaient à point nommé pour consoler nos imaginations, brutalement sevrées du merveilleux, qu'on pourchasse à présent de toutes parts. Le merveilleux suppose l'ignorance ou, plutôt, l'inconscience des lois de la nature. Il a dans la science une ennemie irréconciliable, et l'ingrate humanité, orgueilleuse de son jeune savoir, s'est détournée de lui avec dédain, même lorsqu'il était le merveilleux divin. Elle a oublié tout ce qu'elle lui avait dû, depuis sa naissance, de doux et de bon. Elle a oublié que, sans lui, sans les amis surnaturels et tout-puissants dont il avait peuplé la terre et les cieux et qui jouaient auprès de nous le rôle de redresseurs de torts, l'homme n'aurait jamais eu cette foi bénie à une justice supérieure et réparatrice, dont la perte le laisse aujourd'hui meurtri et sans courage. Abandonné de tous ceux qui croyaient savoir mieux, le merveilleux s'est
envolé, nous abandonnant à notre tour dans ce qu'on a appelé la prison du Cosmos.
L'humanité s'est lassée bien vite de son cachot. Les savants nous ont fait un univers trop bien réglé. Leur monde devient pédant à force d'être incapable de manquer aux formules imprimées dans les manuels. On voudrait le prendre en flagrant délit d'infractio:i aux principes, convaincre la mécanique ou la physique de fantaisie, et le fantastique raffiné de notre siècle, celui qu'Hoffmann a créé et qu'Edgar Poe a porté après lui à une si grande hauteur, est alors une joie pour l'imagination en révolte. Il ressemble peu aux inventions ingénues de nos pères. Il ouvre au lecteur des mondes imaginaires, mais non pas monstrueux, où personne n'est dispensé d'obéir aux lois de la nature : la nature s'est seulement mise en frai., de lois spéciales. Ce n'est plus le désordre et l'illcgisme, comme dans le royaume du merveilleux, c'est un autre ordre et une logique particulière ; tel le mathématicien s'amuse à raisonner sur l'espace à quatre dimensions. L'éducation scientifique que nous possédons d'aventure contribue à notre plaisir, loin de nous gêner et de nous troubler. Sans elle, nous n'aurions pas la jouissance un peu perverse de reconnaître où le ressort a été faussé, quel rouage est changé ou supprimé, en quoi ce monde qui marche si bien est absurde ou impossible. Les enfants et les simples, qui aiment tant les contes de fées, ont en général peu de goût pour Poe et Hoffmann.
Sept années s'étaient écoulées depuis qu'Hoffmann avait réalisé son rêve de n'être que poète et de vivre en poète. Il en avait assez. Il commençait à s'avouer que le romantisme en action est une erreur. La misère avait été le moindre de ses maux, le pire étant de trafiquer de ses dons d'artiste et d'écrivain. Quand il tirait ses crayons pour exécuter une commande de caricatures patriotiques à quatre thalers pièce; quand il rentrait d'une soirée où il avait accompagné au piano les « piaillements, miaulements, gargouillades, soupirs, geignements, trémolos et grincements » de ses élèves mâles et femelles; quand il avait barbouillé un article sur la dernière œuvre d'un musicien infime ou un conte à dormir debout pour un almanach quelconque, le dégoût le prenait, et \? regret de son honnête bureau, qui lui assurait des loisirs pour bayer aux étoiles. Il arriva ainsi que, tout en ne pardonnant pas à l'oncle Otto de l'avoir destiné à l'administration, Hoffmann accueillit son ami Hippel comme « l'Ange de la consolation » lorsque ce dernier se chargea de le faire rentrer dans les fonctions publiques : « {Journal, 6 juillet 1813.) Il est toujours le même. Il m'a promis à l'instant même une place à Berlin; il m'a donné sa montre à répétition en or.... »
Hippel s'acquitta de sa promesse sans trop de peine. Hoffmann avait été un employé modèle. C'est un des plus beaux triomphes de l'éducation que je connaisse, l'un des plus propres à confondre ceux qui viennent vous dire qu'on est ce qu'on est, et que rien n'y change rien. Voyez Hoffman, ce bohème, ce buveur
romanliqiie qui mettait sa gloire à n'avoir ni ordre, ni suite, ni sens commun, à n'agir que par boutades et fantaisie : si jamais homme sembla prédestiné à être la honte d'une administration, c'est bien lui. Mais l'oncle Otto croyait à l'éducation. Il s'était juré de faire de son coquin de neveu un bon fonctionnaire, et il avait réussi. Grâce à lui, Hoffmann au bureau était un autre homme, ponctuel et laborieux, justement réputé pour la lumineuse précision de ses rapports. Le poète n'intervenait dans les affaires de l'employé que s'il se présentait quelque problème psychologique à résoudre; Hoffmann se laissait alors entraîner par son imagination et était trop ingénieux dans ses déductions et conclusions. En toute autre circonstance, il était le parfait bureaucrate. Aussi ne fit-on point de difficulté de le replacer à Berlin (1814), dans un poste modeste, à la vérité.
Ce fut un temps heureux. Il était tranquille et libre, content de frayer avec quelques gens de lettres, et trop pauvre pour abuser des vins de cru; il fut des mois sans pouvoir se griser, ou à peine.
Le succès le perdit. En 1816, la gloire lui arriva brusquement. Ce fut à la musique qu'il la dut. Hoffmann avait écrit un nouvel opéra, Ondine, qui fut joué à Berlin et très applaudi. L'auteur devint célèbre du soir au matin. Il fut le grand homme que les salons se disputent, que les belles dames encensent, et la tète lui tourna. 11 dédaigna les poètes et autres pauvres diables, n'alla plus que chez les comtesses ou, à tout le moins, les présidentes.
Berlin avait alors des salons littéraires. Berlin donnait des « thés esthétiques » où l'on mangeait des tartines de beurre en écoutant des vers et en contemplant la face du génie. Hoffmann se fit contempler, ne trouva pas que ce fût aussi amusant qu'il l'avait cru, et en
conçut une vive indignation. Il l'exhala en descriptions très malicieuses, mais qui devaient être resseml)lantes.
Voici d'abord les jolies mondaines, qui raffolent (le littérature parce que la mode l'exige et qu'il est distingue d'avoir une opinion sur Shakspeare. Pour leur punition, Mme la Présidente du Consistoire les a conviées à la lecture d'une tragédie en cinq actes. Elles sont rangées en demi-cercle, parées, héroïques, s'exerçant à avoir l'air d'écouter : « La première sourit sans penser à rien; la seconde regarde le bout de son soulier et répète en tapinois un pas nouveau; la troisième dort et fait évidemment de doux rêves ; la quatrième coule des regards enflammés du côté où se tiennent les hommes; la cinquième murmure : — Divin,... ravissant,... sublime. »
Voici la jeune personne romantique, consumée par l'enthousiasme, dévorée par l'admiration des grands hommes. Elle se jette à la tète d'Hoffmann, qui s'y laisse prendre comme un benêt : « Mina donnait en m'écoutant des signes non équivoques d'un intérêt si intense, d'une telle attention, que moi, je m'élevais de plus en plus dans les régions de la poésie transcendante. Je finis par ne plus me comprendre moi-même. Mina ne me comprenait pas davantage, mais elle manifestait un ravissement sans égal. Elle protestait qu'un de ses plus ardents désirs avait été de me connaître. Elle avait lu mes œuvres. Que dis-je? Elle en avait pénétré le sens profond et en savait de grands morceaux par cœur. » Tandis qu'Hoffmann déploie ses grâces et fait la roue, un joli petit jeune homme bien mis s'approche de Mina, qui n'a plus d'yeux que pour lui et d'oreilles que pour son insipide bavardage. Le grand homme est oublié. Il essaie de se rappeler à l'attention de la jeune fille : elle s'échappe avec une
moue d'impatience et ne se laisse plus rejoindre de la soirée.
Cette dame mûre, qui a intrigué pour être placée à souper auprès de la nouvelle célébrité, c'est un basbleu. Elle se faisait une fête de causer en confrère avec Hoffmann, mais sa joie n'a pas été de longue durée. Aux premiers mots qui l'ont décelée, il a saisi son assiette et son couvert, et s'est enfui à toutes jambes à l'autre bout de la table. Pour lui, une femme auteur était un monstre : « Elles appartiennent, disait-il, à l'hospice des Incurables, au moins passé vingt-cinq ans ». Il ajoutait : « Quant à vos femmes intellectuelles, qui pérorent sur toutes sortes de sujets savants s;uis y rien entendre, je les hais à la mort ».
Je ne voudrais pas, de peur de tourner toutes les femmes contre lui, qu'on crût qu'il était mieux élevé avec les lionnnes. 11 n'y avait pas d'impertinences qu'il ne se permît avec eux, sous prétexte que le monde avait été une déception, qu'il s'y ennuyait « abominablement » et qu'il était incapable de supporter l'ennui. Les soirées données en son honneur, pour le produire et s'en parer, étaient marquées par des séries de déconvenues. On avait promis aux invités un causeur éblouissant, doublé d'un original. Ils arrivaient la bouche en cœur, et le premier coup d'œil était réellement intéressant. Hoffmann avait l'air plus fantastique que ses propres personnages, tant il était immatériel d'aspect et voltigeant. On s'empressait pour entendre ce farfadet : Hoffmann se mettait à faire l'imbécile et à débiter des balourdises. Ou bien il faisait le pitre et lançait d'ineptes facéties, avec une espèce de fureur, à la noble compagnie. Ou bien il inventait une mystification qui mettait la maison sens dessus dessous. Ou bien il s'arrangeait pour qu'il se produisît un charivari au moment où la musique com-
HOFFMANN. 5t
mençait. Ou bien il jouait quelque mauvais tour à une personne considérable. Il n'y avait plus de sécurité pour aucun des invités, et quiconque essayait de l'aniadouer recevait une bordée de mots })iquants. C'était un l'arl'adet enragé.
Il savait bien qu'il avait de très mauvaises manières : « Comment se fait-il, écrivait-il, qu'il y ait de grands poètes, de grands philosophes, pleins d'esprit du reste et connaissant la vie, qui ne sachent absolument pas comment s'en tirer dans ce qu'on est convenu d'appeler le monde distingué? Ils sont toujours à l'endroit où il ne faudrait pas être. Ils parlent quand ils devraient se taire, et se taisent quand ils devraient parler. Ils sont toujours à rebours des usages reçus, froissent les autres et sont froissés. En un mot, ils ressemblent à un individu qui remonterait à grands coups de coude un courant de promeneurs paisibles. Je sais qu'on l'attribue à ce qu'ils n'ont pas l'habitude du monde, qui ne se prend pas devant une table de travail; mais ce n'est pas difficile à acquérir; il faut qu'il y ait une autre raison à cette incapacité dont rien ne triomphe. » Quatre pages plus loin, Hoffmann se donnait à lui-même la réponse : « Je m'ennuyais trop; il n'y avait pas de considérations qui pussent tenir ».
J'imagine que les invités des thés esthétiques devaient s'amuser; les grands hommes des salons littéraires ne sont pas toujours aussi divertissants que l'était ce malin petit démon; mais leurs hôtes étaient au supplice. Hoffmann fut très rarement prié deux fois dans la môme maison, et jamais trois. Sa carrière mondaine se termina ainsi d'elle-même au bout de peu de temps. Les gens de lettres ne se souciant plus de lui, ou lui d'eux, depuis qu'il leur avait si lestement tiré sa révérence pour courir après les gens titrés, il se trouva entièrement isolé.
D'autres succès le précipitèrent alors dans l'abîme. La fortune lui était venue en môme temps que la gloire. Il avait été nommé à de hautes fonctions, fort bien rétribuées. Les éditeurs le payaient au poids de l'or depuis qu'il était célèbre. Hoffmann reprit le chemin du cabaret et n'en bougea plus.
Aux temps héroïques où les exploits des buveurs excitaient l'admiration, il aurait laissé une légende. Je ne sais s'il existe dans les fastes de la vigne un autre exemple d'un homme ayant réussi à boire de gros revenus. Hoffmann avait adopté un cabaret où il s'installait le soir i)Our n'en sortir qu'au jour. C'est là que les étrangers en tournée de monuments et de curiosités venaient contempler Fauteur des Contes fantastiques. Us le trouvaient discourant avec une verve étincelante au milieu d'une très mauvaise compagnie; Hoffmann était capable de parler, et d'avoir de l'esprit, cinq ou six heures de suite.
Il avait compté sans la justice des choses, la seule ([ui ne soit pas boiteuse. Elle ne se fit pas attendre. Ni le talent d'Hoffmann ni sa santé ne résistèrent longtemps à de pareils excès. Ses plus mauvais ouvrages datent de cette période ; quelques-unes des meilleures pages aussi; mais c'étaient des éclaircies. En général, il y a grande décadence. Non, certes, que le sens du fantastique fût éteint chez lui. Son cerveau surexcité ne cessait de « projeter » des visions mouvantes et bruissantes, dont l'agitation fatigante lui donnait, disait-il, la sensation d'être éternellement ballotté sur une mer éternellement agitée, et jamais ses rêves de dormeur éveillé n'avaient été plus ingénieux; seulement, quand il voulait les écrire, Hitzig, son confident littéraire, l'avertissait qu'il devenait « obscur et nuageux ». Des hallucinations saisissantes de réalisme n'étaient plus sur le papier que des « ombres vaines,
dans un milieu sans consistance ». 11 avait un jour entrevu dans la fièvre un sujet charmant. « Figurezvous, disait-il à son ami avec une respiration encore haletante, un affreux petit bonhomme, stupide — faisant tout de travers. — et c'est à lui qu'on attribue tout ce qui est bien. Par exemple, quelqu'un lit de beaux vers dans une réunion — on s'imagine qu'il en est l'auteur, — c'est lui qui reçoit les compliments; ainsi de suite. — Un autre, au contraire, rien ne lui réussit. — Quand il veut mettre un habit, les manches deviennent trop courtes et les basques trop longues. — Dès que je serai debout, j'en ferai un conte. » Il le fît en effet; mais ce conte. Petit Zachce, est fort médiocre.
Sa plus belle vision n'a jamais été utilisée. C'était un sujet à l'Edgar Poe, et Hoffmann n'était plus en état de le traiter. Le voici, tel qu'il l'avait noté : « Rêve. — La police enlève toutes les horloges publiques et confisque toutes les montres, parce qu'on veut confisquer le temps. La police ne réfléchit pas qu'ellemême n'existe que dans le temps. » Quel beau sujet de conte pour un philosophe!
Les buveurs impénitents finissent toujours mal. Hoffmann se croyait voué à la démence; il comptait même écrire un volume où il se montrerait perdant la raison. Ce fut la paralysie qui le happa. Il en fut quitte pour analyser les sensations d'un impotent, et dicta la Fenêtre d'angle du cousin, tableau exact, et très moral, de son état dans les derniers temps. Le € cousin », c'est lui. J'abrège : « Mon pauvre cousin a eu le même sort que le fameux Scarron. Une maladie opiniâtre lui a aussi ôté l'usage de ses jambes. Il en est réduit à rouler de son lit à son fauteuil, et de son fauteuil à son lit, avec l'aide du bras vigoureux d'un invalide maussade qui lui sert de garde-malade. Mon cousin a une autre ressemblance avec Scarron.
Il est aussi auteur. Il a aussi beaucoup de fantaisie et d'humour, une manière à lui de plaisanter. Le public lit volontiers ses ouvrages; il paraît que c'est bon et amusant; moi, je ne m"y connais pas. Cette passion d'écrire a pourtant joué un vilain tour au pauvre cousin. Il a beau être très malade, la roue de l'imagination tourne toujours au galop dans sa tête; il invente, invente, malgré toutes les souffrances. Mais quand il s'agit de faire prendre aux idées le chemin du papier, le méchant démon de la maladie a barré le passage. Non seulement la main refuse le service, mais les idées s'envolent, ce qui jette le cousin dans la plus noire mélancolie. »
Un ami va rendre visite au « cousin ». 11 trouve ce pauvre petit sac-à-vin, encore plus ratatiné par la maladie, posé sur un fauteuil parmi des oreillers. L'invalide morose l'avait env(doppé dans une ample robe de chambre rapportée^ jadis de Varsovie. Il lui avait mis sur la tète un bonnet rouge qui avait vu sauter bien des bouchons et que tous les amis de Hoffmann connaissaient, et il lavait roulé dans la fenêtre d'angle, d'où l'on découvrait la place du marché et son fourmillement. Le paralytique regardait la foule. 11 faisait des conjectures sur les passants, leur état social, leur caractère, leurs idées, leur histoire, et se donnait ainsi l'illusion de mettre « son honorable cadavre » en communication avec la vie. D'après son ordre, on avait fixé sur un paravent, à portée de sa vue, une feuille de papier sur laquelle étaient tracés ces mots : Et si malc nunc, non olim sic eritl Et si cela va mal maintenant, cela ira mieux un jour. a Pauvre cousin! » conclut Hoffmann.
Triste loque humaine, si piteuse à voir parce qu'elle avait quelque chose de risible à force d'être réduite à rien, fripée, recroquevillée, lamentable. La servante
portait Hoffmann dans ses bras coninio un enfant au berceau. Il trouvait cela très drôle, car il trouva tout drôle, jusqu'à la fin. Il était incapable de sérieux, même devant la souffrance, ce qui est très beau, même devant la mort, ce qui est un grand malheur.
Hoffmann acheva de mourir le 25 juin 1822. Peu s'en fallut que ce ne fût au milieu d'une i)lirase : il venait de demander à sa femme de lui relire le passage où il en était resté. Quand il n'avait pas bu, ses facultés avaient peu baissé, quoi qu'il en dise dans la Fenêtre cVangle du cousin. Les contes dictés de son fauteuil ou de son lit, depuis qu'il n'allait plus au cabaret, valent mieux que ceux des années précédentes, comme pour narguer la médecine, qui prédit la ruine intellectuelle aux alcooliques saisis par la paralysie. Le pauvre Hoffmann aurait été content s'il avait su que, même en mourant, il se moquait encore de quelqu'un et de quelque chose.
Il avait occupé une grande place dans la littérature allemande de son temps, si l'on mesure le succès au nombre des lecteurs plutôt qu'à leur qualité. « Les véritables penseurs et les natures poétiques ne voulurent pas entendre parler de lui », dit Henri Heine, dont on n'a pas oublié le mot cruel : « Sa poésie est une maladie ». Gœthe non plus ne l'aimait point. « Quel est, disait-il en 1827, l'ami sincère de la culture nationale qui ait pu voir sans tristesse l'inlluence exercée en Allemagne, pendant bien des années, par les œuvres morbides de ce malade, et l'inoculation aux esprits sains d'imaginations aussi fausses, présentées comme des nouveautés ayant de l'importance? »
Les romantiques étaient partagés, variaient dans leurs jugements. L'homme privé les gênait; il ne pouvait pas leur être agréable qu'Hoffmann jouât au naturel le rôle de l'ilote ivre sous les yeux des bons
bourgeois imbus de préventions contre la vie d'artiste. L'auteur les gênait aussi, en tenant boutique de camelote littéraire. Eu un mot, Hoffmann était compromettant, et il n'y avait aucune raison de faire cause commune avec lui. « Hoffmann, dit encore Heine, n'appartient pas à l'école romantique. 11 ne fut pas en contact avec les Schlegel, et encore moins avec leurs tendances. » Pour d'autres écrivains allemands, qui n'aiment pas l'école romantique, Hoffmann est, au contraire, « le romantisme en chair et en os ^ ». Les deux thèses peuvent se soutenir. L'auteur de Don Juan était de ceux qu'on a le droit de se renvoyer d'un camp à l'autre, au mieux des intérêts de chacun, parce qu'il n'a jamais été enrôlé sous aucun drapeau.
On a vu que son fantastique était un fantastique à part et bien à lui. C'était même son originalité, son raffinement, qui le rendaient malsain. Le merveillenx ne fait })lus peur qu'aux petits enfants et aux bonnes femmes, tandis que le monde et les sciences occultes ont conservé leur empire sur les tempéraments nerveux et les esprits impressionnables. Les contes d'Hoffmann agissaient sur une portion du public à la façon d'une séance de tables tournantes ou d'hypnotisme. On conçoit que Gœthe les jugeât dangereux, dans un temps où le magnétisme troublait les cervelles: mais on ne saurait refuser à leur auteur le mérite d'avoir créé un genre, bon ou mauvais, sain ou malsain. Hoffmann avait subi plus ou moins diverses influences; il n'était vraiment le fils ou le frère spirituel de personne.
Quand un écrivain n'est inféodé à aucun groupe, il court risque d'être abandonné à lui-même dans la lutte pour l'existence. S'il est, de plus, contesté, ses
^. Gotlschall. loc. cit.
chances de survie deviennent problématiques. Tel fut en Allemagne le sort d'Hoffmann. La haute critique ne s'en occupa guère, lui étant indifférente ou hostile. Il avait pour lui la foule, mais la foule est très inconstante. Il sombra. Des divers écrivains qui étaient en lui, l'humoriste fut le premier démodé : « Cet Hoffmann m'est insupportable, disait Guillaume Grimm, avec son esprit et ses pointes à tout propos ». L'humour qui n'amuse pas exaspère: il n'y a pas de milieu; et j'ai grand'peur pour Hoflmann que l'esprit tortillé du Cfiat Mu)T ou du Chien Berganza ne réjouisse plus ses compatriotes.
L'écrivain fantastique se défendit mieux et exerça une certaine influence sur la littérature nationale; mais lui aussi a succombé et on ne le lit plus guère dans son pays. Il n'intéresse plus. L'Allemagne actuelle est trop loin de celle qui* réclamait le monopole des fantômes et des choses vagues et terribles, criant à nos romantiques par la voix d'un de ses grands poètes : « Dans le mot spectre, il y a tant d'isolement, de grondement, de silencieux, d'allemand.... Laissez-nous, à nous autres Allemands, toutes les horreurs du délire, les rêves de la fièvre et le royaume des esprits. » Les nouvelles générations germaniques, qui ont la tête si claire et si solide, doivent hausser les épaules lorsque des lignes comme celles-là leur tombent sous les yeux. Les esprits n'ont jamais habité les casernes ni les usines.
Tout compte fait, c'est en France qu'Hoffmann a été vraiment aimé, j'ose dire plus, vraiment compris, et par l'élite. On sait combien son action a été forte sur nos romantiques. Dès que parurent les premières traductions fidèles, Sainte-Beuve signala le côté original et séduisant des « meilleurs contes », ceux où l'auteur a « dégagé et mis à nu le magnétisme en
poésie », et qui s'expliquent ainsi par d(^s moyens humains, sans « exiger à toute force l'intervention d'un principe supérieur* ». Il loua Hoffmann d'avoir découvert à la limite des choses visibles et sur la lisière de l'univers réel un coin mystérieux et jusquelà inaperçu, dans lequel il nous a appris à discerner a tout un revers imprévu des perspectives naturelles et des destinées humaines auxquelles nous étions le plus accoutumés ». C'est, en effet, à ce coin obscur et insondable, qui irrite depuis plus d'un siècle notre curiosité, qui n'est peut-être rien et qui est peut-être immense, qu'Hoffmann a dû sa popularité en France. Nous l'aimons dans ses « meilleurs contes » seulement, lorsqu'il est le Voyant et l'aède de ce qu'il appelait déjà le monde des forces psychiques. Il aura été le premier poète de ce trouble univers qu'habitent, à tout le moins, les illusions et les hallucinations. On ne demande plus comme lui la clef du royaume à une bouteille, mais on la demande toujours à des phénomènes pathologiques, et les nouveaux procédés ne paraissent pas moins dangereux que le sien pour la santé et la sérénité d'àme des curieux de l'à-côté. C'est à leur imprudente lignée qu'il faut transmettre et recommander le mot dans lequel Hoffmann résumait ses vues sur le monde et la vie : « Le diable fourre sa queue partout ».