La Presse, 13 avril
3. Les Xuifs d'octobre, Promenades et Souvenirs. Ce sont des souvenirs personnels. Les Petits Châteaux de Bohême, Mes Prisons et Angélique sont également des réminiscences. Octavie ou l'Illusion est un souvenir de voyage.
le montrent incapable d'inventer le roman des autres *, comme s'il avait dépensé toute son imagination à créer le sien. C'est une manière, qui en vaut une autre, d'entendre Tart du romancier.
Plus encore que ses pièces, que ses romans, que ses articles, Gérard de Nerval perdait ses vers. Cela lui était d'autant plus aisé, que, le plus souvent, il ne les écrivait même pas. On n"a trouvé dans les carnets tombés de ses poches que des matériaux poétiques tels que rimes, hémistiches, fragments de vers ou vers isolés. On sait pourtant par lui-même qu'il avait composé un nombre énorme de poésies, à tout propos. 11 avait recours à la langue des dieux pour rendre tous les sentiments violents de son âme, qu'ils fussent de joie ou de douleur : « J'ai fait, disait-il sur la fin de sa vie, mes premiers vers par enthousiasme de jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La Muse est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées : elle s'en est échappée comme une Pythie en jetant des cris de douleur, » On sait déjà ce qu'il faut penser des vers de jeunesse, quelle en est la banalité, quelle la platitude. Des vers d'amour et de désespoir, il subsiste deux odelettes dont nous avons cité la plus jolie : « Il est un air... » ; et une série intitulée les Chimères, dix pages en tout, mais dix pages à donner de grands regrets de la perte du reste.
Les Chimères n'avaient pas subi, elles non plus — ou bien j)eu, — Tinlluence des cénacles; elles sont d'un précurseur et non d'un imitateur. Le sonnet panthéiste intitulé Vers dorés donne l'exemple de cette imprécision de la pensée, si recherchée de nos jours, qui ouvre au
1. Voir Jemmi/, Emilie, la Main encliantée, et en général toutes les nouvelles qui ne sont pas des mémoires plus ou moins déguisés.
rêve des horizons sans limites. C'était alors une nouveauté en France, et des plus heureuses, des plus fécondes, en attendant que l'abus de l'obscurité transformât la poésie en devinettes rimées.
Eh quoi! tout est sensible!
Pythagore.
Homme, libre penseur! te crois-tu seul pensant Dans ce monde où la vie éclate en toute chose? Des forces que tu liens ta liberté dispose, Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant :
Chaque fleur est une âme à la nature éclose;
Un mystère d'amour dans le métal repose;
« Tout est sensible! » Et tout sur ton être est puissant.
Grains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie : A la matière même un verbe est attaché.... Ne la fais pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans l'être obscur habite un dieu caché ; Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières, Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres!
En l'absence de preuves, il ne faut pas se fier à la date de 1845. Les Vers dorés formaient une suite de « sonnets mystagogiques » composés aux approches ou au sortir du premier accès de folie de Gérard de Nerval, en 1841, et exposés en conséquence à de nombreux hasards. Il en écrivit une seconde série, encore plus fumeuse, dans les intervalles de ses derniers accès, ceux de 1853 et 1854. Je ne saurais dire avec certitude à laquelle des deux appartient le beau sonnet qu'on vient de lire, non plus que celui qui va suivre.