HORUS
Le Dieu Kneph en tremblant ébranlait l'univers. Isis, la mère, alors se leva sur sa couche, Fit un geste de haine à son époux farouche, Et l'ardeur d'autrefois brilla dans ses yeux verts.
« Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers,
Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche. Attachez son pied tors, éteignez son œil louche, C'est le dieu des volcans et le roi des hivers!
L'aigle a déjà passé, l'esprit nouveau m'appelle,
J'ai revêtu pour lui la robe de Gybèle....
C'est l'enfant bien-aimé d'Hermès et d'Osiris! »
La déesse avait fui sur sa conque dorée, La mer nous renvoyait son image adorée, Et les cieux rayonnaient sous l'écharpe d'Iris.
Gérard de Nerval savait parfaitement qu'il n'avait été l'ombre d'un grand poète que dans les Chimères, et grâce à ce qu'il appelait ses « descentes aux enfers ». Il dit dans la préface des Filles du Feu *, écrite en 1854 et adressée à Alexandre Dumas : — « Et, puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets composés dans cet état de rêverie super-naturaliste, comme diraient les Allemands, il faudra que vous les entendiez tous.... Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique d'Hegel ou les Mémorables de Swedenborg, et perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible; concédez-moi du moins le mérite de l'expression; — la dernière folie qui me res tera probablement, ce sera de me croire poète.... »
Je ne voudrais pas qu'on m'accusât d'identifier le génie avec la folie; mais les faits sont les faits, et les chiffres sont les chiffres. Les séjours de Gérard de Nerval dans des maisons de santé ^ obligent à recon-
1. Il avait réuni sous ce titre Sylvie, trois petites nouvelles et un essai sur le culte d'Isis (1854).
2. J'en dois le relevé à l'obligeance du D' Meuriot, successeur du D"" Blanche. Gérard de Nerval est entré le 21 mars 1841 dans la maison du D' Blanche père, rue de Norvins, à Montmartre, et en est ressorti le 21 novembre de la même année. Il a séjourné dans la maison de Passy, dirigée par le D' Blanche
naître, quelque répugnance qu'on y ait, qu'il était presque complètement fou quand il a écrit ses meilleurs vers, et qu'il n'a possédé le don de l'expression poétique que dans ces seuls moments. C'est pourquoi, avec le sens littéraire qui ne l'abandonnait jamais tant qu'il lui restait une lueur de raison, il se demandait après les accès s'il n'avait pas subi quelque déchéance en recouvrant « ce qu'on appelle vulgairement la raison ».
Le reste de son œuvre est trop intimement lié à sa biographie pour pouvoir en être séparé. Nous en parlerons au fur et à mesure des événements. Il faut convenir que, jusqu'ici, nous sommes en face d'un fantôme d'écrivain plutôt que d'un écrivain : ses ouvrages s'évanouissent dès qu'on approche. Chose bizarre, il semble que la folie grandissante les ait protégés, et que nous lui devions, avec le meilleur du talent de Gérard de Nerval, de posséder de lui plus que des miettes.
U Introduction du Voyage en Orient contient six lignes très obscures, que rien n'amenait et que rien ne vient expliquer : « Ne suis-je pas toujours, hélas! le fils d'un siècle déshérité d'illusions, qui a besoin de toucher pour croire, et de rêver le passé... sur ses débris? Il ne m'a pas suffi de mettre au tombeau mes amours de chair et de cendre, pour bien m'assurer que c'est nous, vivants, qui marchons dans un monde de fanfils, du 27 août 1853 au 27 mai 1854, et du 8 août 1854 au 19 octobre suivant. Gérard de Nerval a aussi passé deux mois à la maison Dubois, au printemps de 1853.
tomes. » Gérard de Nerval fait allusion dans ce passage à la grande tourmente du milieu de sa vie, qui emporta une première fois sa raison et après laquelle il n'eut plus que des répits.
Chaque nouvelle année l'avait trouvé plus âprement possédé de son étrange passion pour l'âme de femme qu'il poursuivait, avec la foi d'ua occultiste sincère, dans ses migrations mystérieuses à travers les corps, et qu'il avait reconnue en dernier lieu sous les traits de Mlle Jenny Colon, alors actrice dans un petit théâtre, mais devenue rapidement une brillante cantatrice, et non moins célèbre par sa beauté que par sa jolie voix. A en juger par de nombreux exemples, la foi à l'occultisme est avant tout une question de tempérament; on la subit, plutôt qu'on ne se la donne. Hoffman, Poe et Quincey étaient des névrosés, Gérard de Nerval avait été prédestiné dès le berceau, de par sa pauvre machine mal réglée, à croire à tous les phénomènes « super-naturalistes ». Il excédait de ses divagations charmantes, beaucoup trop poétiques pour elle, la malheureuse comédienne qui s'obstinait à n'avoir été ni religieuse, ni reine de Saba, dans d'autres existences. Lui-même s'usait dans sa lutte désespérée pour obtenir « l'épanchemcnt du rêve dans la vie réelle ». Il en négligeait son travail, et constatait avec douleur qu'il était moins avancé dans sa carrière que dix ans auparavant, alors que son jeune nom volait sur les lèvres des hommes accouplé à celui du glorieux auteur de Faust : — « Je vous envoie, écrivait-il à Mlle Jenny Colon, mon médaillon en bronze.... Il date déjà, comme vous pouvez voir, de l'an 1831, où il jl] eut les honneurs du Musée. Ah!, j'ai été l'une de nos célébrités parisiennes, et je remonterais encore aujourd'hui à cette place que j'ai négligée pour vous, si vous me donniez lieu de chercher à vous rendre fîère de
moi. Vous vous plaignez de quelques heures que je vous ai fait perdre, mais mon amour m'a fait perdre des années, et pourtant je les rattraperais bien vite si vous vouliez M... »
Mlle Colon finit par n'y plus tenir ; elle n'avait pas assez de fantaisie dans l'esprit pour s'accommoder d'un amoureux qui la voyait tout de bon surnaturelle et la traitait en conséquence. Elle épousa un flûtiste et passa avec lui à l'étranger, après une querelle dans laquelle Gérard de Nerval assure avoir été bien coupable. Voici son récit : « Une dame que j'avais aimée longtemps et que j'appellerai du nom d'Aurélia ^ était perdue pour moi. Peu importent les circonstances de cet événement, qui • devait avoir une si grande influence sur ma vie. Chacun peut chercher dans ses souvenirs l'émotion la plus navrante, le coup le plus terrible frappé sur l'âme par le destin; il faut alors se résoudre à mourir ou à vivre : — je dirai plus tard pourquoi je n'ai pas choisi la mort. Condamné par celle que j'aimais, coupable d'une faute dont je n'espérais plus le pardon, il ne me restait qu'à me jeter dans les enivrements vulgaires; j'affectai la joie et l'insouciance, je courus le monde.... € Quelle folie, me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne vous aime plus! Ceci est la faute de mes lectures; j'ai pris au sérieux les inventions des poètes, et je me suis fait une Laure ou une Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle. »
Il eut beau se raisonner et travailler à s'étourdir, l'ébranlement avait été trop fort pour une raison
1 . D'après l'original ; collection de M. de Spœlberch de Lovenjoul. Cette lettre a été imprimée à la suite d'Aurélia, mais avec des inexactitudes. Bien qu'elle ne soit point datée, on peut, je crois, la placer en 1837 ou 1838.
2. Le Réue et la Vie, ou Aurélia. Gérard de Nerval n'appelle jamais Mlle Jenny Colon autrement qu'Aurélia.
déjà vacillante. Ses vœux imprudents furent exaucés. Le rêve s'épancha dans la vie réelle, et ce fut d'abord une ivresse radieuse, une victoire éclatante de l'esprit sur la matière. La maladie l'avait transformé en voyant; toutes ses visions étaient heureuses autant qu'éblouissantes, et il trouvait pour les décrire des accents d'une telle éloquence, que ses amis troublés se demandaient, en l'écoutant dérouler ses merveilleuses apocalypses, s'ils devaient le plaindre ou l'envier, et si l'état que les hommes appellent folie ne serait point, peut-être, « un état où l'âme, plus exaltée et plus subtile, perçoit des rapports invisibles, des coïncidences non remarquées, et jouit de spectacles échappant aux yeux matériels^ ». Un autre poète, Charles Lamb, avait déclaré quelques années auparavant qu'il fallait lui envier les jours passés dans une maison de fous; on lit dans une de ses lettres à Coleridge : « Parfois, je jette en arrière, sur l'état où je me suis trouvé, un regard d'envie, car, tant qu'il a duré, j'ai eu beaucoup d'heures de pur bonheur. Ne croyez pas, Coleridge, avoir goûté la grandeur et tout l'emportement de la fantaisie, si vous n'avez pas été fou. Tout, maintenant, me semble insipide en comparaison. » Tel, Gérard de Nerval, dans les commencements, endurait avec peine, l'accès passé, la privation de ce « qu'on eût pris plutôt, disait un de ses auditeurs ordinaires, pour les rêves cosmogoniques d'un dieu ivre de nectar, que pour les confessions et les réminiscences du délire ».
C'était la lune de miel de la folie, et elle est fragile comme toutes les autres. Gérard de Nerval passa bientôt des bizarreries de la pensée à celles des actes, et sa conduite de voyant devint difficile à faire