The poelry of Pope
profonde, lors de l'introduction dans le monde de l'idée chrétienne du péché. Les païens ne savaient pas ce que c'est que « pécher », dans le sens où nous prenons le mot depuis tantôt dix-neuf siècles. Ils connaissaient « le vice » et « la vertu », opposaient « le coupable » à « l'innocent », mais tous ces mots leur représentaient des idées différentes des nôtres, puisqu'ils n'attachaient pas aux préceptes de la morale le caractère de « sainteté » qu'un chrétien attache aux dix commandements et qui donne une saveur de sacrilège à chaque violation de la loi. A cause de cette seule différence, leur psychologie et leurs motifs d'action étaient tout autres, et cela se voit de reste dans leur théâtre. On pourrait presque ramener à une seule les différences qui séparent une tragédie grecque d'une tragédie moderne : celle-là est d'avant l'idée de péché, celle-ci d'après; il a suffi d'une idée pour couper en deux le monde moral et littéraire K
Quincey était encore sur les bancs, qu'il pensait déjà ces choses. 11 les avait eues présentes à l'esprit et s'était abandonné à leur influence tandis qu'il étudiait le grec et la littérature antique. Jamais il ne les avait perdues de vue, puisqu'il y revient dans trois au moins de ses articles, écrits à de longs intervalles. L'on devait croire que, se décidant un jour à exposer ses idées sur le théâtre grec-, il ferait ample usage d'une formule aussi féconde. L'opium, apparemment, la lui fît prendre ce jour-là en « puissant dégoût », car on n'y trouve même pas une allusion dans la Théorie de la tragédie grecque ou dans VAntigone de Sophocle.
Ses jugements sur les modernes lui étaient dictés
1. OEuvres complètes : Oxford (1835), Glance at the works of Macinntosh (1846), l'he Theban Sphinx (1849).
2. Theory of greek iragedr/{lSiO). — The Anligone of Sdphocles
par un « John-bullismo » éhonté, dont il est le premier à plaisanter : « Quand il s'agit de mes compatriotes, qu'ils aient tort ou raison, c'est tout un pour moi ». Son patriotisme n'était jamais si intransigeant qu'en littérature. Il y était injuste avec fureur ou délices, suivant les cas; mais il avait ses motifs pour devenir, à l'occasion, absurde et de mauvaise foi. Quincey était grand ennemi des influences étrangères en littérature. Il adjurait les écrivains anglais de se retremper exclusivement aux sources nationales. On dirait qu'il pressentait le cosmopolitisme intellectuel de la fin du siècle et qu'il l'avait pris d'avance en horreur, tant il met d'ardeur à combattre les modèles étrangers. L'esprit latin lui était en particulière aversion. Toutes les armes lui sont bonnes contre la France, même le mensonge, pourvu qu'il dégoûte ses compatriotes de nous imiter. 11 affirme, lui l'érudit impeccable, que nous n'avons pas eu de littérature au moyen âge, ni exercé la moindre influence, à aucune époque, sur les lettres britanniques; ceux qui disent le contraire sont bons à enfermer. Comment la France pourrait-elle agir sur les esprits en dehors de ses frontières, elle qui ne possède pas un seul livre ayant modifié d'une façon durable « les modes de penser et d'agir et les méthodes d'éducation » des Français? Quincey imprimait ces fantaisies patriotiques moins d'un demi-siècle après la mort de Voltaire et de Jean- Jacques *. Je dois dire à sa décharge qu'il n'avait pas le sens de la littérature française; je n'en veux d'autre preuve que la phrase où, à propos de nos prosateurs et sans la moindre malice, il met Florian et Chateau-
1. OEuvres complètes : John Paul Frederick Richter (1821). — Lord Carlisle on Pope (1851). — The poetry o/' Pojoe (1848); et passim.
briand sur la mémo ligne; Floriaii est même nommé le premier, mais c'est peut-être sans intention.
En principe, Ouincey faisait une exception pour Finlluence allemande et la recommandait à ses compatriotes. Dans la pratique, il travaillait à démolir son représentant le plus éminent : « Caliban ivre, écrivait-il, ne s'est jamais donné une idole plus débile et plus creuse que rAllemagne moderne en la personne de Goethe ». La réputation « extravagante » de ce faux grand homme est un bel exemple de ce qu'on obtient a.vec le « puflisme », en ne craignant pas de frapper fort. Wilhclin Mcii^tcr est une « abomination », l'un des romans les plus « répugnants » et les plus « ennuyeux » que Ton puisse lire. Hcnnann et Dorothée amuse les bonnes gens qui n'ont pas beaucoup de littérature. Personne n'a jamais compris goutte à Faust, ni à divers autres écrits que l'auteur avait faits à dessein inintelligibles, afin de susciter entre les critiques allemands des polémiques profitables à sa réputation. Il les aurait mis d'accord en deux mots, si le sens de ce qu'il avait dit avait eu la moindre valeur à ses propres yeux; mais il jugeait de bonne politique d'entretenir la querelle, car il était important que son nom continuât d'agiter le monde, et parfaitement indifférent qu'on se méprît ou non sur sa pensée. » Du reste, l'idole branlait déjà sur sa base; Quincey ne lui en donnait pas * pour deux générations » avant de s'écrouler, les défis au « bon sens » ne pouvant jamais se prolonger longtemps K
Il concentrait toutes ses sympathies sur la littéra-
1. Gœl/ie as rcflecled in his novel of Wilhehn Meister (1824). Cet article avait été écrit à l'occasion de la traduction de Wilhelm Meister par Carlyle. Quincey y attaquait aussi très violemment le traducteur et sa préface. Voir son [article sur Gœthe (1835).
ture anglaise, qu'il aimait avec passion dans ses manifestations les plus diverses, et sans craindre les innovateurs, ainsi qu'on l'a vu à propos de Wordsworth et de Coleridge. Pendant toute sa jeunesse, les lakistes avaient été vilipendés en Angleterre, beaucoup plus violemment que ne l'ont jamais été chez nous les décadents ou les symbolistes. En dehors d'une très petite église, on ne daignait connaître Wordsworth et Coleridge que pour « les piétiner, leur cracher dessus. Il n'y avait jamais eu d'exemple d'hommes tenus pour aussi abjects par l'opinion publique; il n'y en a jamais eu depuis et il n'y en aura jamais.... Ils étaient les parias de la littérature *. » Quincey, qui professait un véritable culte pour Milton et qui proclamait la Dunciade « immortelle ^ », — Quincey fut néanmoins l'un des premiers fidèles, et des plus fervents, de la chapelle lakiste. Bien qu'il ne le dise nulle part, il était de ceux qui pensent que l'art doit se transformer sans cesse, sous peine de mourir, ce qui est le seul vrai malheur. Un art quelconque ne peut pas plus s'arrêter au point de la perfection qu'à tout autre; la tragédie de Racine était parfaite, et les imitateurs de Racine ont été un fléau littéraire. En tout pays, on devrait être reconnaissant aux jeunes iconoclastes qui travaillent à briser les vieux moules, sans se soucier des quolibets de la foule : ils représentent la vie, ils sont la vie. Peu importe qu'ils soient destinés ou non à créer le nouveau moule qui s'imposera à son tour à l'admiration de cette même foule. Si ce n'est pas eux, ce sera un autre, un homme de génie à peine né peut-être, ou encore à naître, qui