Poe in the South {The Ceniury, août 1894, New York
y est contenue. Il faut être familier avec beaucoup de choses qu'ils ignorent pour être en état de goûter cette plaisanterie-là; c'est un plat trop raffiné pour leur palais. Cependant... si M. Poe consentait à s'abaisser au niveau de l'intelligence de la généralité des lecteurs... » on pourrait s'entendre, et la maison lui ferait de bonnes conditions. — La * plaisanterie » des contes de Poe! Et l'éditeur Pavait comprise, le malheureux! La lettre se terminait par des indications sur ce qui plaisait au public. On conseillait amicalement à Poe d'écrire de petites satires toutes simplettes, faciles à saisir, sur les défauts de ses concitoyens, ou, mieux encore, sur « les affectations ridicules et les extravagances de la littérature anglaise du jour ». M. Poe, ajoutait le correspondant, n'aurait qu'à vouloir; il est plein d'humour, ainsi qu'en témoigne son Blackwoocl, un morceau * capital », et que « tout le monde a compris 1 ».
Blackwood ^, ce chef-d'œuvre d'un Poe humoriste resté inconnu en France, était une grosse bouffonnerie, dans le genre satirique préconisé par les amis de l'auteur. Celui-ci y avait soulagé son cœur de l'amertume dont l'emplissaient les opinions esthétiques et littéraires de ses concitoyens. Son héroïne , miss Zénobie , bas-bleu de son métier , va demander à M. Blackwood, directeur du magazine du même nom, le secret du succès prodigieux de sa publication. M. Blackwood lui livre généreusement sa recette. « — La grande affaire pour nos collaborateurs, lui dit-il, c'est d'avoir des sensations à raconter. Les sensations, voyez-vous, il n'y a que ça. Si jamais vous êtes
i. The Cenlury, loc. cit.
2. Voici le titre complet : Hov) to virile a Blackvood article. — A predicament. Miss Zenobid's Blackwood article.
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noyée ou pendue, et que vous puissiez prendre des notes, ça vaudra dix guinées la feuille. Tenez; nous avons eu l'Expérimentateur malgré lui, — c'est l'histoire d'un monsieur cuit au Tour, — sorti vivant; il se porte très bien, — ça vous a eu un succès! Et le Mort vivant! Ce sont les sensations d'un monsieur enterré vif. Vous auriez juré que l'autour avait passé sa vie dans un cercueil. Je vous citerai encore, parmi les bons modèles, les Confessions cVun mangeur cVopium. On a fait courir le bruit que c'était de Coleridge. Allons donc! C'est de mon singe Juniper — je lui avais fait avaler un bon grog, chaud et sans sucre. — Voulez-vous que je lâche mes chiens? Ce serait le plus simple. Ils vous auront avalée en cinq minutes, montre en main. Pensez donc! quelles sensations! — Tom! ici, Tom! lâchezles, Dick ! » Miss Zénobie, à son grand regret, n'avait pas le temps d'être mangée, même en cinq minutes. M. Blackwood se dispensa de lâcher Tom, mais il donna à la bonne demoiselle une excellente leçon de style : « — Il y a beaucoup de manières d'écrire, lui disait-il judicieusement. Nous avons le ton didactique, le ton enthousiaste, le ton naturel, — fini, tout ça, usé jusqu'à la corde. Dans ces derniers temps, nous avons eu le style abrégé, qui a très bien pris. Jamais de virgules — Trois mots — Un point — Toujours un point — Et à la ligne; jamais de paragraphe. Quelques-uns de nos meilleurs romanciers ont pris sous leur patronage le style élevé, un peu amphigourique et avec beaucoup d'interjections. Il faut que ça fasse rrrrrrrrrr, comme une toupie d'Allemagne; le ronflement tient lieu de sens. Pas mauvais non plus, le ton métaphysique; vous parlez objectivité et subjectivité; vous ne manquez pas d'éreinter en passant un nommé Locke, vous saupoudrez de noms savants : le Gorgias, l'école éléate, Archytas de Tarente, Xénophane de
Colophon; et quand vous craignez d'avoir dit une bctise par trop forte, vous mettez en note : Critique de la raison pure. — A propos, n'oubliez pas d'avoir un cahier de citations en toutes langues; vous les placez adroitement — ça donne l'air savant. » M. Blackwood n'avait pas jeté ses perles devant des pourceaux. Miss Zénobie monta dans un clocher oi^i se trouvait une horloge, et passa sa tète par un trou du cadran. Son premier article décrivit ses sensations tandis que la grande aiguille « lui sciait lentement le cou ». Réduit à une page, Blackwoad i^eui faire rire; en vingt grandes pages, la plaisanterie paraît longue.
Poe avait appris sans étonnement qu'il possédait le don du comique. Il avait la prétention d'être un génie universel, aussi apte à bâtir une tragédie ou un système du monde qu'à bâcler une parodie ou un article de journal. Il ne se fit pas prier pour exploiter la veine bouffonne illustrée par Blackwood, et de cette erreur sont sortis des contes que Baudelaire, en homme de goût, s'est gardé d'admettre dans sa traduction. Imitons sa discrétion et passons sur les Lunettes, la Mille et deuxième JSuit, le Duc de rOmelette, et quelques autres du même genre.
Passons aussi sur de nombreux travaux, sans valeur aucune, où il s'était abaissé en conscience « au niveau de l'intelligence de la généralité des lecteurs » La nécessité en a seule été responsable. On lui demandait une compilation, un manuel d'écolier, des articles « d'actualité » : il compilait, professait, parlait sport, histoire naturelle, inventions nouvelles, pavage des rues, cuisine, au gré du « patron ». S'il n'a pas fait de sermons c'est qu'on ne lui en a pas commandé ; que lui importait un sujet ou un autre, pourvu que Virginie eût chaud et tante Clemm de quoi aller au marché? Au surplus, ces besognes passaient inaperçues. Poe
eut beau se prodiguer en écrits médiocres et incolores, il resta toujours, pour la foule, l'auteur apocalyptique de deux ou trois douzaines de contes cprelle ne comprenait pas; la foule avait deviné, avec l'un de ces instincts inexplicables qui sont en elle; qu'il n'y avait que cela qui comptât. Le directeur de journal dont nous avons cité plus haut un joli fragment sur la tante Clemm ^ disait dans le même article, pour excuser les États-Unis d'avoir laissé leur plus grand poète dans le besoin : « M. Poe écrivait... dans un style beaucoup trop au-dessus du niveau populaire pour pouvoir être bien payé ».
Ses articles de critique méritent qu'on s'y arrête un instant. On lui a reproché leur terre à terre, et avec raison; mais on ne voit pas comment il aurait pu l'éviter, alors que sa mauvaise étoile l'obligeait à parler de productions qui n'étaient encore que les balbutiements d'une littérature au maillot. Des devoirs d'écoliers appellent le maître d'école et sa férule. Celle d'Edgar Poe était lourde. Dès qu'il la saisissait, ce n'étaient que pleurs et grincements de dents parmi la gent écrivassière, à laquelle il ne passait ni une faute de prosodie , ni une faute d'orthographe : « Comptez donc sur vos doigts, disait-il à l'un; vous verrez qu'il manque un pied au second vers. Le suivant est trop long. Essayez de scander la dernière strophe; je vous en défie. Vous avez confondu les anapestes avec les spondées ; un anapeste se compose de deux brèves et une longue. Voilà un mot qui n'existe pas en anglais; l'adjectif infini n'a pas de comparatif. Et vos prépositions ! Toutes à contresens! Prenez modèle sur la populace; vous ne confondrez plus de et avec. » — A
1. Voir p. 213. L'article avait paru dans le Home Journal du 13 octobre 1849. Edgar Poe était mort depuis huit jours.
d'autres : « Vous aussi, miss Margaret Fullcr, vous feriez bien de repasser votre grammaire ; vous en prenez trop à votre aise avec la syntaxe, sous prétexte de carlyliscr. C'est dommage, car votre style est un des meilleurs que je connaisse. — M. Flaccus * — rien d'Horace, ni même de son ombre — a mis le mal de mer en vers. C'est une entreprise hardie, sans précédent si je ne m'abuse. Son volume est un des plus sots qu'on puisse rêver. Il a des métaphores extraordinaires. Lui seul était capable de trouver les « fleurs « sans é})ines qui sautent tout armées d'un cerveau de « femme ». Ou ceci : « Il prend les grands arbres « par les cheveux, et en balaie l'air comme avec des « balais ». Flaccus n'est même pas un poétereau de second ou de troisième ordre; il est tout au plus de quatre-vingt-dix-neuvième ordre. — M. English se plaint encore des typographes; mais nous connaissons le truc. Toutes les fois que M. English s'aperçoit qu'il a estropié un mot, ou mis un verbe au singulier avec un nom au pluriel, nous sommes surs de voir apparaître des lamentations sur les fautes d'impression « absolument inconcevables » qui se sont glissées dans son dernier volume. Il est parfaitement dans son droit en ignorant l'orthographe, puisqu'il n'a pas été à l'école. Nous trouvons seulement fâcheux qu'il dirige une revue. 11 n'y a pas de spectacle plus pitoyable que celui d'un homme n'ayant même pas l'instruction primaire et qui se fait pourvoyeur de belles-lettres pour l'humanité. »
Il est vrai qu'il n'y aurait pas eu de revues en Amérique — toujours d'après Edgar Poe, — s'il avait fallu attendre de trouver des directeurs instruits. A défaut de science, accordons-leur une philosophie indulgente,