‹ NévrosésChapitre 85 sur 126 · Pseudonyme de Thomas Ward · texte numérisé non relu

Pseudonyme de Thomas Ward

puisqu'il s'en trouva un pour publier le conte impertinent que Poe a intitulé : la Vie littéraire de Bob Thingum, esq. C'est l'histoire d'un jeune Yankee très avise, qui a résolu d'arriver à la gloire et à la fortune par la littérature. Il commence par acheter quelques vieux bouquins « complètement oubliés ou inconnus », qu'il traduit ou copie avec discernement. A l'un, il prend l'histoire « d'un certain Ugolin, qui avait une potée d'enfants » ; à l'autre, un long passage sur « la colère d'Achille » ; à un troisième, qui est aussi d'un bonhomme aveugle, des tirades sur « la Sainte-Lumière » et sur Adam, « premier-né du ciel ». Bob recopie proprement « ses poèmes » et les envoie aux quatre magazines les plus importants. Ils sont refusés, non pas qu'on ait reconnu les vers de Dante, d'Homère ou de Milton, mais parce qu'ils sont traités de fatras. Instruit par l'expérience, Bob débute modestement par un distique sur un produit de parfumerie. Il apprend d'un éditeur influent l'art de la réclame, celui de tuer la concurrence en déshonorant les confrères et de supprimer les frais de rédaction en se faisant payer par ses collaborateurs. La fortune lui sourit aussitôt. Il devient propriétaire de « trois périodiques », l'argent afflue dans sa caisse et les échos de la presse quotidienne retentissent de son nom : il est le grand Bob, le fameux Bob, « l'immortel Bob »,

Poe résumait dans les termes que voici — ou à peu près — le spectacle offert aux environs de 1840 par le monde des lettres américain : « En tant que nation littéraire, nous sommes un immense humbug; il n'est pas un homme raisonnable qui n'en convienne dans son for intérieur. Nous sommes la proie des coteries et des sociétés d'admiration mutuelle. Tous nos poètes et nos poétesses ont du génie , tous nos romanciers sont « grands », tous les écrivailleurs en n'importe

quel genre sont « admirables ». Nous n'aurions pas à chercher bien loin pour citer vingt ou trente soidisant « personnages littéraires » auxquels ces lignes feront faire un retour sur eux-mêmes et sur « leur gloire », et qui rougiront de honte, à moins qu'ils ne soient à moitié idiots, ce que je serais assez disposé à croire, ou endurcis par une habitude prolongée de la mauvaise foi. Il appartiendrait à la critique de faire justice de ce puffisme éhonté, de ces charlatans pleins d'impudence; mais il est de notoriété publique que notre critique est à vendre. Les uns empochent purement et simplement; ce sont les moins malfaisants; on les prend pour ce qu'ils valent. Les autres pratiquent le pot-de-vin indirect et savant; ils son considérés; ce sont les véritables empoisonneurs de l'esprit public. Les relations d'éditeur à critique sont, de nos jours, des relations de forban à forban. Je défie bien qu'on me donne un démenti ^ »

Ce sont là des paroles courageuses, quand on s reporte à la situation difficile de celui qui les traçait. Maintenant que les victimes de Poe sont mortes e\ oubliées, leurs descendants commencent à reconnaître qu'il a rendu un grand service à son pays en remet tant les choses au point et en réduisant à néant les ridicules pantins de lettres qui donnaient aux États^ Unis, à force de s'agiter, Tillusion de posséder une lit- j térature. Les plus francs avouent qu'on ne peut lui i reprocher que d'avoir été encore trop indulgent et d'avoir fait l'éloge de mainte nullité. Mais de son ^ vivant, lorsque ses articles éclataient comme des bombes dans les petites chapelles littéraires où les fidèles étaient occupés à s'encenser les uns les autres, ils provoquaient d'inexpiables rancunes, trop faciles

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