Voir les travaux de MM. Gurney, Myers et Podmore
gales dun récit à lautre, sans doute en raison des conditions physiques où se trouvait l'auteur. Tantôt une pure hallucination lui fournit son point de départ; il en tire ensuite toute une histoire, en ayant soin — c'est son procédé pour donner l'impression de la réalité — d'y introduire des détails et des personnages de la vie réelle, observés pendant les heures de lucidité où on le rencontrait trottinant d'un air fureteur. Tantôt son cerveau a conservé la faculté de diriger, dans une certaine mesure, ses visions, et elles obéissent alors à l'obsession de ce monde occulte dans lequel Hoffmann s'acharnait à pénétrer. Ce n'était pas une entreprise qui fut vue d'un bon œil par ses contemporains: les Ames i)ieuses la jugeaient dangel'euse et quehpie peu satanique. Mais Hoffmann refusait d'avoir des scrupules : « On ne saurait nier, disait-il, l'existence du monde surnaturel qui nous environne, et qui se l'évèle souvent à nous par des accords singuliers et par des visions étranges. La crainte, Thorreur que nous éprouvons alors, tient à la partie terrestre de notre organisation : c'est la douleur de l'esprit, incarcéré dans le corps, qui se fait sentir.... Peut-être est-ce la punition que nous réserve la nature, dont nous tentons sans cesse de nous éloigner comme des enfants ingrats. Je pense que, dans l'âge d'or, lorscjue notre race vivait dans une bienheureuse harmonie avec toute la nature, nulle crainte, nul effroi ne venait nous saisir, parce que, dans cette paix profonde, dans cet accord parfait de tous les êtres, il ny avait pas d'ennemi dont la présence pût nous nuire. » Ce sont les mauvaises consciences qui redoutent le monde occulte.
Parmi les contes ayant eu un trouble fonctionnel pour point de départ, Don Juan, qui me semble le chefd'œuvre d'Hoffmann à tous égards, est fondé sur
Tune des hallucinations auxquelles il était le plus sujet. On se rappelle la scène dans la loge, tandis qu'il écoutait attentivement Topera de Mozart : « Depuis longtemps déjà, je croyais entendre derrière moi une haleine douce et chaude et comme le frôlement d'une robe de soie : je soupçonnais la présence d'un être féminin; mais, entièrement plongé dans le monde poétique que m'ouvrait l'harmonie, je ne me laissai pas distraire de mes rêves. Quand le rideau se fut abaissé, je me retournai. Non, il n'est pas de paroles pour exprimer mon étonnement : Dona Anna, entièrement habillée comme je Pavais vue sur le théâtre, se trouvait là et dirigeait sur moi son regard plein d'âme et d'expression!... Il ne me vint pas à la pensée de discuter la possibilité de sa double présence dans la salle et sur la scène i. » Il ne pouvait pas la discuter, étant perpétuellement assiégé par des « doubles », au nombre desquels il semble bien que fût le sien. Il adressa la parole à Vautre Dona Anna — c'est ici que commence la fiction, — et de leur entretien exalté sortit la page fameuse : « La nature pourvut don Juan, comme le plus cher de ses enfants », etc.
Dans le Cœw^ de pierre, un grave conseiller aulique raconte qu'en ouvrant la porte d'un pavillon, il y a trouvé son double : « C'était moi — moi-même ». Tandis qu'il regardait et écoutait, avec une curiosité naturelle, ce que faisait et disait son autre Moi, il vit entrer le double d'une de ses amies. Encore une fois, c'était à peine extraordinaire pour Hoffmann. On lit dans son Journal qu'un soir, à un bal, s'étant amusé à se figurer que tous les assistants étaient « des Moi », multipliés et diversifiés, il s'était aussitôt senti responsable de leurs faits et gestes et disposé à s'en