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La pensée persistante de l'hypnotiseur

Pour comprendre en quoi consistent l'influence et la passion somnambuliques, il faut toujours comparer ces périodes avec la

i. Voir Accidents mentaux des hystériques, i S 9 yi , p. 17.

vie normale du sujet, avec son existence antérieure à l'hypnose,, on remarque alors comme un des faits les plus frappants à ajouter aux précédents la pensée que le sujet conserve à propos de son hypnotiseur. En effet, le sommeil hypnotique ne ressemble pas sur ce point au sommeil chloroformique ; il n'est pas déterminé brutalement par un agent chimique, il est déterminé par une autre personne et le sujet qui a subi cette transformation ne reste pas indifférent vis-à-vis de la personne qui la lui a imposée. 11 conserve pour son hypnotiseur des sentiments et des pensées qu'il n'avait pas auparavant et qui sont très intéressants à analyser.

On peut prévoir a priori qu'une personne qui a été hypnotisée fréquemment éprouve pour son hypnotiseur certains sentiments; il est peu probable qu'elle reste tout à fait indifférente vis-à-vis d'un individu qui prend un tel ascendant sur son esprit, et certains sujets eux-mêmes, comme VeL, trouvent leurs sentiments tout naturels et les expliquent par l'habitude ou par la reconnaissance. Mais ces sentiments n'en sont pas moins intéressants parce qu'ils se produisent dans des conditions anormales et parce qu'ils présentent des caractères singuliers.

L'un des sentiments que l'on observe quelquefois dans ce cas c'est le sentiment de la peur. Lucie, par exemple, quelque habitude qu'elle ait prise du somnambulisme, a toujours conservé un sentiment de crainte et même de terreur pour son hypnotiseur ; je viens d'observer le même fait chez un homme de trente ans, Pk..., qui tremble et pâlit quand celui qui l'a endormi entre inopinément dans la salle où il se trouve. Il reconnaît que ce sentiment est ridicule et même « injuste », dit-il, mais il ne peut s'en défendre. Ce sentiment de la peur est cependant rare, je ne l'ai observé que dans deux ou trois cas.

Ce que l'on observe le plus souvent c'est un sentiment d'affection qui peut très rapidement devenir extrêmement vif. Le sujet se sent heureux quand il voit son hypnotiseur et, quand il lui parle ; il éprouve du plaisir à penser à lui et par conséquent ne tarde pas à l'aimer beaucoup. « Celui qui s'occupe d'elles, disionsnous en parlant des hystériques1, n'est plus à leurs yeux un homme ordinaire; il prend une situation prépondérante auprès de laquelle rien ne peut entrer en balance. Pour lui, elles sont réso-

i. Stigmates mentaux des hystériques, 1893, p. i58.

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OOUp plus puissant que lui .

Suivant leur âge, leur intelligence, leui éducation, les maladei interprètent et expriment ces sentiments il»1 manières différentes. Léo nie, qui était déjà âgée, ne voulait elle pas me considé

connue son lil>, et Justine ne disait-el le pas, ce qui est fin

plus flatteur, quelle avait pour moi les mêmes sentiments que pour

le bon Dieu. Le plus souvent les sujet» bc renient humbles et petits et se comparent à des entants devant de- pai ents pince Je suis, dit Berthe, comme un enfant ([ni a lait quelque sottise et ipu a peur que sa mère le sache. » Les nuances de i iti-

ments peuvent beaucoup varier ; il est plus important de chercher les phénomènes qui les accompagnent et les constituent.

Le premier fait bien visible chez beaucoup de sujets c'est que, dans la période d'influence, ils pensent sans cesse à leur hypnotiseur et s'en préoccupent beaucoup. Je rappelle l'exemple de Berthe : elle est fort malade, presque délirante et, dans son indifférence croissante, elle a oublié tous ses parents et ses amis ; quand son frère vient la voir c'est à peine si elle le reconnaît. Non seulement elle me reconnaît toujours, mais elle pense à moi constamment au moins dans les jours qui suivent le somnambu-

i. De Lausanne, Principes et procédés du magnétisme animal, 1819. II» 397. — Despine (d'.Vix), Traitement des maladies nerveuses par le magnétisme animal, i84o, ioa.

lisme. Comme je ne suis pas toujours près d'elle, elle écrit un journal où elle continue à me raconter tout ce qu'elle a fait; plusieurs malades emploient le même procédé et Wkb... passe la journée à m'écrirc des lettres interminables. D'autres, comme Marguerite, F... ou V..., n'ont même pas besoin de cet artifice, elles croient que je suis près d'elles quoiqu'elles ne voient rien et me racontent à demi voix leurs actes ou leurs préoccupations. Sans entendre précisément ma voix, elles sentent que je leur parle ; il s'agit très nettement, dans le cas de Marguerite, d'hallucinations kinesthésiques verbales ou même de paroles subconscientes qu'elle compare elle-même à son écriture automatique.

Cette pensée de l'hypnotiseur se manifeste particulièrement à propos des actions que le sujet veut accomplir et surtout des actions qui ont été interdites pendant l'hypnose. Le sujet ne se sent plus libre, il croit subir une influence, une direction: Gu..., qui, après un somnambulisme, n'a plus de contractures au bras pendant deux jours, se sent gênée pendant ces deux jours comme si quelqu'un était auprès d'elle et la surveillait, comme si elle ne pouvait jamais être seule; elle a même à ce propos des sentiments de pudeur difficiles a décrire. Rou.1, un jeune homme qui a fait des fugues hystériques de plusieurs mois, reste chez lui bien tranquille parce qu'il croit encore devoir m'obéir. Il sufïit de lui parler en mon nom, ce dont sa famille abuse d'ailleurs, pour le rendre docile comme un enfant. ■ Vel., un homme de trente-cinq ans, a toujours comme une appréhension de ce que je pourrai lui dire, il se figure sans cesse que je contrôle ses actes, et il attend que je lui dise ce qu'il faut faire, prêt à exécuter avec plaisir tout ce que je lui dirai. VVk., une jeune fille atteinte d'incontinence nocturne, est tourmentée également par une peur continuelle de me mécontenter. On comprend a'ors ces expressions employées par plusieurs sujets: « Je suis un polichinelle dont vous tenez la ficelle » ; « Je suis une machine et vous en êtes le ressort »; « C'est votre volonté qui s'est mise à la place de la mienne, il me semble que je ne m'appartiens plus. »

Cette pensée de 1 hypnotiseur qui se développe automatiquement détermine pendant la nuit des rêves dans lesquels elle se manifeste avec plus de précision. Wkb. rêve que j'entre dans la salle et que

i. Voir à propos de ce cas intéressant la deuxième série de ces études sur les idées fixes le chapitre sur les lugties.

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face, il me semble c| ne vous ètei derrière moi, I ai déjà I allusion au r.i^ le plus complet de cei ballucinationa en décrivant les idées fixes de Justine .' Rlle entend ma voix comme si je la grondais et cela d une manière Bi nette qu à la grande surpi des personnes présentes elle se retourne brusquemenl en demandant : a Oîi esl donc M. Janet .' u II lui mollit de fermei les veux pour me voir et elle commence avec moi de longues conversations dans lesquelles elle m explique sa conduite et écoute mes bons conseils. Quelquefois, parait-il, je gronde très fort; elle b*< tout baut : « Monsieur Janet, je vous en prie, ne vous fâchez | je ne le ferai plus », et elleeesse immédiatement son attaque ou son rêve sur le choléra. Voici un cas particulièrement typique de ces hallucinations chez cette malade.

Comme elle a peur des maladies, peur qui dépend de son idée li\e du choléra, elle ne veut pas passer près de la port.- d'un hôpital. En approchant de Saint-Antoine elle commence intérieurement ses divagations: « C'est par là que sortent les morts... : le pavé est souillé..., etc. », et elle s'apprête à traverser la rue pour faire un long détour. Mais à sa grande surprise elle me rencontre au milieu de la chaussée me disposant a lui barrer le chemin: u Vous étiez au milieu de la rue, comment ne vous en souvenez-vous pas ? vous m'avez empêchée de passer. Il m'a fallu suivre le trottoir et quand la porte de l'hôpital a été franchie vous m'avez dit en riant: Eh bien: êtes -vous morte? puis \ êtes disparu je ne sais où. »

i. Histoire d'une idée fixe. Revue philosophique, iSo'i. I, p. 166.

4K0 rNFLUENCE SOMNAMBULIQUE

Je puis rapprocher de ce fait d'autres observations analogues: \\ kh., dans sa colère délirante contre son beau-père, commence souvent des actes absurdes ou même dangereux. Au moment de mettre à la poste une lettre d'injures, au moment où, le voyant venir, elle lève un couteau pour le frapper, elle voit mon ombre apparaître et cela suffit pour l'arrêter net. Mais le cas le plus bizarre nous est fourni par une autre observation récente assez inattendue. Lee, dans une sorte de délire hystérique, est parvenue à se sauver de la Salpêtrière. Elle n'avait pas fait dix pas sur la place qu'elle m'a rencontré « par le plus grand des hasards », dit-elle; elle est restée stupéfaite et elle est rentrée immédiatement toute honteuse de son escapade.

Il faut bien noter que, dans tous ces cas, il ne s'agit aucunement de suggestion. Je n'ai jamais commandé a ces malades d'éprouver de telles hallucinations et je ne songeais guère d'ailleurs aux circonstances dans lesquelles elles se sont produites. On peut remarquer que ces rêves dérivent par association des commandements que je leur ai faits, mais ils supposent cependant un travail spontané assez considérable qui a développé et transformé les suggestions.

L'importance de cette préoccupation de l'hypnotiseur, la grande place qu'elle peut occuper dans l'esprit de l'hystérique soumise a ce genre de traitement nous est encore indiquée par une exagération de cette influence somnambulique qui, quoique heureusement rare, constitue un danger. J'ai observé chez une malade, Me., âgée de 273ns, un véritable délire déterminé par cette préoccupation. Me. présente, entre autres phénomènes hystériques, une hyperesthésie énorme du thorax en relation avec un état émotif particulier et surtout avec des idées fixes de phtisie dont la genèse bien curieuse sera étudiée dans le second volume de ces études sur les idées fixes. Elle présente un état hypnotique très incomplet qui m'a semblé suffisant cependant pour essayer de détruire cette idée fixe, chez elle, des plus graves. La malade est immédiatement soulagée, oublie ses idées hypocondriaques, ses impulsions au suicide qui en dépendaient et semble guérie par l'influence prise sur elle. Mais après la seconde séance elle commence à exprimer une autre idée fixe : elle se plaint de bavarder constamment avec moi, de me voir sans cesse, d'être poursuivie par mon action qui s'exerce a travers les murs, d'être observée constamment par moi

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ommandation que je lui ai faite. I ai eu l'occasion deconstater le même fait d'une autre manière peut-être plus curieuse. On con nail 1rs hallucinations visuelles que Fait nattre chez quelques sujets la fixation prolongée d'une boule de verre1. Ce phénomène, que 1rs écrivains anglais désignent sous le nom de crvstalcrazing n ou « crystal-vision », est en réalité un fa il analoffu< l'écriture automatique qui met en jour, cette fois sous forme d'hallucinations visuelles, des souvenirs, des rêves ou des id subconscientes, lu jour, après un somnambulisme, j'ai demandé à Marguerite de fixer quelque temps son attention sur la boule de verre. Si je la laisse regarder en exilant de lui rien suggéi elle ne tarde pas à voir ma figure dans cette boule Ce feit ne nous surprend pas, puisque nous savons que ces personnes ont souvent l'hallucination de leur hypnotiseur pendant la période d'influence. On peut craindre que, dans ces faits, l'expérimentateur n'ait à sou insu dirigé la pensée du sujet, quoique je les aie observés à plusieurs reprises sans les avoir prévus. En tous cas expériences viennent seulement s'ajouter a tous les faits d'observation précédents.

Il me semble donc évident que eette période d'influence est caractérisée par un fait important, c'est la persistance de la pensée de l'hypnotiseur. Tantôt eette idée est consciente et obsède l'esprit du sujet, tantôt elle est subconseiente et ne se manifeste

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