L'idée du choléra
Sans étudier pour le moment les divers accidents qui ont caractérisé la vie de notre malade, nous rappellerons brièvement les faits qui ont rapport à l'idée fixe actuelle. Justine, qui avait tou-
jours été extrêmement émotive, était dès sa jeunesse très effrayée i» la pensée de la mort. Cette préoccupation de la mort était due s;ins doute au métier qu'exerçait la mère de Justine. Celle-ei était garde-malade et elle avait souvent à garder et ii ensevelir des morts ; quelquefois même elle se faisait aider par sa fille dans ses pénibles fonctions. Justine, âgée de dix-sept ans, fut très impressionnée par la vue de deux cadavres de cholériques. Klle rentra préoccupée et, quoiqu'elle ne se plaignît de rien, ne put s'empêcher pendant des années qui suivirent de penser très fréquemment à ces victimes du choléra. Cette pensée n'était pas continuelle, elle ne revenait que pendant les périodes de tristesse et de fatigue et restait encore vague et peu précise ; « ce n'était qu'une idée », disait la malade dans un langage que nous comprendrons mieux tout à l'heure. Cependant cette jeune fille songeait à la mort, était envahie par la peur ; elle sentait une voix lui dire en dedans : « Donne-moi ton âme... », et elle se surprenait à répondre tout haut : « Non, non. » L'idée prenait déjà un caractère émotionnant et pathologique.
L'année suivante, une fièvre typhoïde légère et peut-être un travail pénible et peu hygiénique dans une manufacture de tabac provoquèrent une aggravation considérable des préoccupations morbides. Plusieurs fois par jour, Justine pâlissait, avait des sueurs froides et des tremblements que Ion ne pouvait s'expliquer et qui étaient dus à la pensée de plus en plus émotionnante du choléra. Ces symptômes allèrent en s'aggravant et, vers l'âge de vingt-trois ans, apparaissent de violentes attaques de nerfs dont nous pourrons bientôt apprécier la nature. On espéra, suivant le préjugé populaire, arrêter tous ces accidents nerveux par le mariage : à vingt-huit ans, Justine épousa un excellent ouvrier qui se montra toujours vis-à-vis de sa femme extrêmement dévoué et même trop indulgent. Le mariage diminua d'abord les idées lugubres de la malade en donnant naissance à deux autres idées fixes qui firent diversion. Justine se crut enceinte et présenta pendant plusieurs mois toutes les apparences de la grossesse. Il fallut enfin se convaincre qu'il n'v avait là rien de réel, et Justine eut une autre idée fixe, la haine de son mari et la pensée du divorce. Elle courait chez les avoués et les avocats pour faire rompre son mariage et commettait mille excentricités. Mais ce n'était là qu'un incident de minime importance, l'idée du choléra reprit bientôt le dessus, grandissant toujours et amenant
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Dès que nous interrogeons cette personne bui ce sujet délicat, elle se trouble, rougit et pâlit, Be met \\ pleurer et tu n pond qoe quelques mois-. « .réuni bien peur... et depuis longtemps... ne Bais pas pourquoi..., je ne sais p;i> ce qui me fait peur.. Elle ne peut s'expliquer mieux, car aussitôt elle semble perdre conscience. Tous les membres tremblent, les dents claquent et se serrent, les bras font des gestes de défense et de terreui et le corps se rejette en arrière. Après quelques contorsions, Justine se met à pousser des cris épouvantables, elle reste les yeus ouverts, fixes comme s'ils regardaient quelque chose, la bouche ouverte pleine d'écume et d eau qui s'écoule sur les lèvres, h temps en temps, elle l'ait entendre au milieu de ses eii> paroles intelligibles : « Le choléra, il me prend, au secours ! Elle a des crampes et des contractures dans les jambes, elle asphyxie, devient bleuâtre et vomit soit ses repas, soit un liquide aqueux : enfin il lui arrive de perdre ses urines et ses selles sous elle. Clette scène se prolonge et se répète quelquefois pendant plusieurs heures. Puis la malade revient peu à peu à la conscience : quoiqu'elle conserve quelques contractures aux jambes, elh sent soulagée ; elle répare le désordre de sa toilette, et comprend vaguement d'après les traces ce qui vient de se passer, mais elle n'a aucun souvenir précis. Elle reste ainsi raisonnable quelque temps, mais à la moindre allusion qui rappelle l'idée du choléra tout recommence.
Comment faut-il comprendre toute cette scène ? C'est une attaque d'hystérie. Sans doute, c'est là le nom commun qui désigne
iGO HISTOIRE D'UNE IDEE l"l\K
facilement un nombre immense de phénomènes ;i peu pies semblables ii ceux-ci, mais peut-on préciser davantage la nature de celte attaque? Quand on examine la malade pendant ses convulsions et ses cris de terreur, on est disposé à croire qu'elle n'a conscience de rien, on peut lui crier aux oreilles sans quelle réponde, la piquer et la brûler sans qu'elle réagisse. C'est là, comme on sait, une illusion, les phénomènes conscients ne sont pas abolis ; mais l'esprit des malades absorbé par une idée envahissante n'est plus capable de les percevoir ni d'en conserver le souvenir. Il suffit, pour provoquer des manifestations intelligentes, de déterminer des phénomènes en rapport avec ceux que la malade perçoit encore, d'entrer pour ainsi dire dans le rêve. Au moment où Justine s'écrie : « Le choléra, il va me prendre... », je lui réponds: « Oui, il te tient par la jambe droite », et la voici qui retire violemment sa jambe droite. De cette façon, on 'arrive, avec un peu de patience, à provoquer des réponses et à causer même avec la malade : « Où est-il donc ton choléra ? — Là, vous voyez bien, ce mort tout bleu, comme ça pue! » Quand on en est arrivé à ce point, on peut diriger l'esprit lentement sur d'autres sujets et causer un peu de choses et d'autres. Il est vrai que la conversation va être fréquemment interrompue par des contorsions et des cris de terreur, mais elle sera bientôt de plus en plus complète. A la fin de l'attaque, Justine ne se souvient pas plus de la conversation intercalée que du délire lui-même. Ce sont là des phénomènes bien connus sous le nom de somnambulisme, qui vont nous permettre d'entrer plus avant dans la connaissance de l'attaque elle-même. Dans les premières expériences, nous étions obligé de provoquer l'attaque avant de faire naître cet état somnambulique, plus tard il fut possible de supprimer presque complètement les convulsions du début et de provoquer le somnambulisme plus directement.
Ce procédé, qui consiste à transformer l'attaque d'hystérie en somnambulisme, présente un grand intérêt théorique, il est aussi pratiquement utile. Aux nombreux exemples que nous avons déjà rapportés nous pouvons en joindre un nouveau. Gu., parmi différents symptômes d'hystérie, présente des attaques violentes qui surviennent en apparence sans cause ; en outre, elle a une horreur singulière pour la couleur rouge et elle est obsédée au point de voir fréquemment des points rouges devant elle et une teinte rouge sur tous les objets. On peut appeler ce dernier symptôme
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I D constatanl ainsi que le somnambulisme de cea malades i qu'une légère transformation de I attaque, nom ne aeroni pai surpris de constater encore une fois un fa il que nous ;i\<ms souvent décrit. Le sujet dans cet « - 1 ; 1 1 se souvient parfaitement détails de l'attaque, tandis qu'il les n » omplètement oubliés, quand il est dans l'étal de veille. La malade précédente, <iu.. noua plique fort bien pendant le somnambulisme comment son attaque est provoquée par la reproduction d'une ancienne émotion qui date de plusieurs années. Elle ;» vu le cadavre de son père au moment où Ion fermait la bière et à chaque attaque <-l I «• contemple de nouveau ce spectacle cruel. Elle nous explique aussi son horreur du rouge par le souvenir des fleurs qui étaient sur le cercueil. Le plaisir ou 1 horreur que les hystériques éprouvenl à voir du rouge ou d autres couleui ié, dans bien des <
comme on le sait, avec tout un groupe d'idées fixes.
Ces souvenirs étaient aussi nets pendant le somnambulisme de Justine provoqué de la même manière. Il faut beaucoup de précautions pour l'interroger sur le choléra, car cette question tend à reproduire le délire, mais on parvient à obtenir tous les renseignements. L'esprit, loin d'être inaetil pendant l'attaque, est, au contraire, occupé par des images nombreuses et variées qui se groupent de manière à former un tableau plein d'unité. Ce sont d'abord des images visuelles: deux cadavres, dont l'un surtout est visible au premier plan, « un pauvre vieux tout nu, vert et bleu » ; des images olfactives, une odeur infecte de putréfaction, des images auditives : « on sonne les morts, on crie: choléra, choléra », des images kinesthésiques qui se manifestent par les crampes, les cris, les vomissements, la diarrhée. Toutes ces images ont une origine bien nette, elles représentent toutes les sensations que cette lemme a pu éprouver par rapport au choléra.
NÉTËOSfcS F.T IDÉES FIXES. I. n
Les philosophes se sont souvent demandé ce qu'était une idée, ce qui existait dans notre esprit au momenl où nous pensions à telle ou telle idée. M. Ribot faisait récemment une enquête de ce
genre sur les idées généralos. Cette malade nous présente un exemple intéressant d'un certain genre d'idées. Nous voyons ce qu'est actuellement chez elle l'idée de choléra, parvenue, si l'on peut ainsi dire, au dernier degré de la perfection: un ensemble, un système d'images empruntées à tous les sens, dont chacune est assez nette et assez complexe pour se réaliser, s'objectiver sous forme d'hallucinations et de mouvements. Ajoutons aussi que, précisément parce qu'elles forment un système, ces images sont rattachées les unes aux autres, de telle sorte que la présence de l'une d'entre elles suffit pour évoquer les autres dans un ordre déterminé. L'attaque de Justine n'est pas un phénomène nouveau indépendant de ces préoccupations hypocondriaques, c'est l'idée même du choléra qui se présente d'une façon parfaite en même temps que l'émotion systématique dont elle est inséparable.
L'aspect anormal que cette idée a pris pendant l'attaque résulte uniquement de son développement excessif. L'idée semble s'être isolée du reste de la vie, elle ne se développe qu'au moment ou la malade perd la conscience et semble ne laisser après elle aucun souvenir. En réalité, cette idée est accompagnée d'une certaine conscience et laisse un certain souvenir, mais c'est une conscience et un souvenir spécial propre à cette idée qui semble constituer à elle seule toute une existence psychologique. Les éléments suscités à propos de cette idée sont si nombreux et si complexes qu'ils remplissent totalement le champ de la conscience et suppriment toute autre fonction et toute autre pensée. Cet isolement de l'idée du choléra contribue encore par une sorte de cercle vicieux à augmenter sa force, les images se développent librement en hallucinations et en mouvements. En un mot, les caractères de cette attaque sont la conséquence du développement extrême de l'idée fixe, de l'émotion systématique.
Nous trouverons d'ailleurs une vérification facile de ces relations entre l'attaque et ridée, si nous parvenons à diminuer un peu la puissance de cette pensée, nous la verrons se réduire aux proportions ordinaires et apparaître de nouveau comme une simple idée.
Comment s'attaquer à une pareille idée fixe, qui, malgré tous les traitements, avait grandi d'une manière aussi démesurée pen-
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i ,i\ , de! riin un ji.i i di idé< fixe que le u |< i m pou lit primer, qu'il ignorait même totalement, l i ki t< n< i de telles Idéei ii«- |h»ii\;mi être mise su jour que pendant lei attaqu< rêves, les Bomnambulismes, ou pai lei actes subconscient écritures automatiques. I n un mot, ces idées lest.m-nt m .l mi plutôt «'n dehors de la conscience normale. MM. Breuei Freud en <>ni conclu que ces idées étaient ddi pré<
ment |>x» »-<.-t* qu'elles étaient cachées et ne s exprimaient pas au dehors d'une manière suffisante. Pour guérir le malade, il suffisait de faciliter l'expression extérieure des idées fixes ; quand !<■ sujet aurait bien avoué Bon idée fixe pendant le somnambulisme, il rait guéri. Il j a dans ces remarques un peu théoriques des points qui nous semblent assez justes. Il est \ i a i <iu<- les Bujets de ce genre éprouvent un grand plaisir à exprimer leurs idées fixes subconscientes pondant le somnambulisme ; ils ont un besoin curieux de Be confesser. Il nous semble nécessaire, également comme nous L'avons dit souvent, de faire ainsi une enquête dans 1rs couches profondes de la conscience, et il faut mettre au jour ers ni fixes avant de chercher à les guérir. Mais ce n'est là malheureusement que la première partie du travail et la plus simple ; car une idée fixe n'est pas guérie quand elle s'exprime, bien au contraire. I>t-ce que Justine dans ses innombrables attaques n'a pas exprimé suffisamment son idée fixe du choléra? Il suffit d'un mot pour la lui faire exprimer encore, pourra-t-on considérer cette nouvelle expression, c'est-à-dire cette nouvelle attaque, comme une guéri son ?
La suggestion proprement dite, l'interdiction pure et simple, peut certainement rendre plus de services. Nous ne crovons pas, sans doute, qu'il suffit de dire à un aliéné : « Allez et sovez guéri » pour le rendre parfaitement raisonnable; mais nous pensons qu'il est possible dans certains cas de prendre quelque empire sur les phénomènes automatiques. On peut, comme je l'ai indiqué souvent,
I. J. Breuer et S. Freud, Ueber den psychischen Mechanismus hvstericher Phànomene (ans neurologischen Centralblatt, E. Mendel, 1890, n05 1 et 2).
(humer le sujet en provoquant des hallucinations variées, en devinant ses pensées grâce aux mouvements subconscients, etc. Ces premières suggestions réussissent facilement et ne provoquent
pas de résistance, si l'on a soin nu début de ne pas s'attaquer au délire proprement dit; on peut ensuite essayer de lutter avec quelque succès contre l'idée fixe elle-même. Ces procédés m'avaient permis de transformer l'attaque en somnambulisme, d'arrêter l'idée de choléra dans son développement, de tenir la malade dans un état presque raisonnable, quand elle était devant moi. Cette influence se conservait quelquefois un peu quand Justine m'avait quitté, il lui arrivait de penser à moi, de me voir apparaître au moment de faire quelque sottise et elle s'arrêtait. Mais il faut avouer que l'idée automatique du choléra restait plus puissante que mes suggestions ; elle n'était enrayée que pour un moment, et au bout d'un jour ou deux, les attaques cholériformes réapparaissaient un peu moins violentes peut-être, mais tout aussi nombreuses.
Essavons donc d'un autre procédé plus lent, plus indirect, mais peut-être plus puissant. L'idée fixe nous a paru être une construction, une svnthèse d'un très grand nombre d'images; au lieu de l'attaquer dans son ensemble, il faut chercher à la décomposer, à détruire, ou à transformer ses éléments, et il est probable que l'ensemble ne pourra plus subsister. C'est une application à la thérapeutique de l'axiome connu : « diviser pour régner. » Pendant quelque temps je ne me suis occupé que d'un seul élément de l'attaque, les contractures par exemple ou les hallucinations olfactives. Des procédés variés de suggestion eurent ici un succès plus facile et parvinrent a retrancher de l'attaque tel ou tel élément.
D'autres éléments, les hallucinations visuelles, par exemple, restèrent indestructibles ; au lieu de les supprimer, je me bornais à les modifier par une sorte de substitution. Ainsi j'ai cherché à transformer l'aspect des cadavres et surtout j'ai passé plusieurs séances à les habiller. L'hallucination d'un vêtement, puis d'un autre, réussit assez bien ; enfin le cadavre principal parut affublé du costume d'un général chinois que Justine avait vu à l'Exposition. Le succès fut surtout complet, quand je parvins à faire lever et marcher le général chinois, il n'était plus terrifiant et mêlait à l'attaque un élément comique de l'effet le plus heureux. Il est inutile de raconter par le détail plusieurs transformations du même genre qui tendaient toutes au même but, décomposer l'idée
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tèrent do se produire pendant le joui el n apparurent plu que pendant la nuit. Il semblait, si I on peut faire cette supposition que l'idée subconsciente de choléra étafit h<»|» faible poui ;i| »i raltre au milieu < l «* s sensations et des idées de la veille n qu'elle bc développait plus facilement h la faveur du sommeil. Justine pendant la nuit avait des mouvements de terreur, des con vulsions, appelait au secours, etc. I ne dissociation plus avani
l.i substitution de rêves bu irés réduisirent encore ces cauche
mars et la maladie semblait considérablement réduite au moins sous cet te première forme.
Ce travail, cette lutte contre I idée fixe que je résume ici en quelques mois, lui en réalité fort difficile. On peut remarquer un fait intéressant, c'est que celle malade éprouva pendant la destruction de l'idée fixe de violentes douleurs dans la tête, analogues à celles que M'" D... éprouvait pendant la disparition de l'amnésie et la restauration îles souvenirs. Au lieu de parler comme Mm<" D... de coupures, de déchirures dans la tête, elle décrivail la sensation dune houle qui éclatait dans son cerveau. Quand la hou h' avait éclaté, l idée fixe était disparue. Comme dans le cas précédent, ces sensations nous indiquent qu'il se fait un travail cérébral, probablement considérable et que ce changement d'état se manifeste par des troubles de la sensibilité comme il arrive pour tous les organes ; personne n'ignore (pie le cerveau peut présenter des phénomènes de sensibilité et que nous pouvons avoir mal à latrie. Mais à mon avis ces troubles de la sensibilité sont secondaires à une modification cérébrale qui peut être quelconque et qui peut porter sur n'importe quelle (onction physiologique du cerveau. Ce n'est pas parce que Justine souffre dans son cerveau quelle est débarrassée de son idée fixe, c'est parce que l'état cérébral quel qu'il soit qui était la condition de l'idée fixe se transforme qu'il v a des phénomènes de sensibilité et des douleurs.
Le bénéfice était cependant minime, car la maladie s'était transformée et apparaissait tout aussi redoutable sous un autre aspect. Au moment de ses grandes attaques, Justine était malade d'une façon irrégulière et par intervalles. Quand la crise était terminée,
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elle était soulagée et calme pendant plusieurs heures, quelquefois pendant un ou deux jours. En outre, elle ne se rendait pas bien compte de sa maladie, elle savait vaguement que depuis longtemps
elle était tourmentée par la peur du choléra, mais elle n'en parlait pas et même n'y pensait guère d'une façon consciente. En effet, dès que l'émotion survenait, elle ne restait consciente que peu d'instants et amenait tout de suite une attaque, avec perte de souvenir consécutive. Depuis que les attaques avaient disparu, Justine quoique plus calme en apparence était devenue en réalité beaucoup plus malheureuse. L'idée de choléra n'était plus assez forte, assez complexe pour supprimer la personnalité, elle se développait sans amener d'attaque, sans provoquer la perte de conscience et la perte des souvenirs, en un mot elle restait consciente et obsédait continuellement la malade. « Je n'ai plus, disait Justine, cette grande peur qui me faisait m'évanouir et me donnait des attaques, mais je pense bien plus au choléra, je n'ai plus que Vidée du choléra, mais je l'ai continuellement comme autrefois. »
Cette distinction paraîtra subtile, elle est cependant très importante. L'attaque, disions-nous, avec tout son cortège de mouvements, de troubles physiologiques et d'hallucinations n'est que le développement d'un système psycho-physiologique que, selon ses aspects, on peut appeler émotion systématique ou idée. Elle n'est pas un phénomène psychologique nouveau, elle nous montre seulement les éléments qui sont contenus dans une idée et qui probablement sont contenus dans toutes nos idées. Elle nous les montre avec exagération, mais sans transformation de nature. Cette identité de nature est montrée par l'évolution clinique de la maladie : au moment où nous enlevons à ces éléments leur puissance démesurée, ils reprennent leur aspect naturel, ils ne forment plus qu'une simple idée. D'autre part, on est disposé à séparer nettement dans les classifications médicales les malades qui ont des attaques avec perte de conscience et de mémoire, et les malades qui sont obsédés par des idées avec conservation de la conscience et de la mémoire. Nous avons déjà indiqué à plusieurs reprises combien ces maladies que l'on peut appeler l'hystérie et la psychasthénie sont voisines l'une de l'autre, combien leurs symptômes sont psychologiquement comparables1. « Les exercices
i. Archives de neurologie, juillet 1893, p. 22, et Accidents mentaux chez les hystériques, 1893, p. 291.
I ll'l I 1*1 < Il . \
,1,' moin ement ru moi en d< imu
pi opo \ de M .m i - il' i m. ni un i . mitai l-i/'i i • • i |
I ,, ,ii, i le moin emenl i i foi nii ni bien un
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,|(- l.i disti aol i«»n el de l'aboulie pi opr< h la \ lh< nu , j< d<
\ eloppai ^;iii^ m'ni doutei l'ane il I" lie hystériqui l étud<
lu tine vient ajouter un argument h notre démonstration m
voyons ici comment l'attaque symptôme hystérique peut
former et devenir l'obsession symptôme psychasthénique : m
pourrions dans d'autres ob orvations très fréquentes montrai
comment, «I une manière inverse, des obsessions h forme psycn
thénique se transforment en attaquesa forme hystérique . Il est I
vraisemblable d'ailleurs que cette dei nière transformation s ••'! lieu
autrefois chez Justine, qui esl restée obsédée consciemment pend
des années avant d'avoir les attaques « | u «* nous avons constat*
Cette nouvelle forme que prenait l'idée i i x « ■ était »l<»m- importante
el méritait une étude nouvelle.
En quoi consiste cette idée du choléra qui reste maintenant dans l'esprit de Justine ? Les anciennes hallucinations constituti sont disparues, il n \ a plus d'odeur, plus de cadavres, plus de
son de cloches. Que reste-t il ? d'abord une émotion vague, C*est-
à-dire un ensemble de sensations dans toutes 1rs parties du coi froid, frisson, nausées, etc. Mais cette émotion bien réelle parait, d'après les affirmations répétées de la malade, venir en second
lieu : « Je pense malgré moi au choiera, j'en ai Vidée, et < alors que j'ai peur. » On décrit très souvent chez les aliém émotions, des terreurs vagues qui semblent sans raison ; bien souvent, h notre avis, il serait facile, par un examen plus sérieux, de constater 1 idée fixe plus ou moins consciente qui accompagne, à l'insu du sujet, cet état émotif. Récemment encore, nous avions cru pouvoir étudier sur une malade intéressante ces émotions persistantes sans phénomènes intellectuels. Cas. . . , en effet, depuis son accouchement, est dans un état de terreur continuelle, de véritable panophobie. Elle tremble surtout quand elle voit une personne s'approcher d'elle, et cependant elle prétend n'avoir peur de rien, ne penser à rien de terrifiant. La malade étant isolée et
i. Revue philosophique, 1S91, I, 398.
a. Accidents mentaux des hystériques, p. 189.
examinée avec soin, il a fallu renoncera cette première interprétation, (las... a pendant ses grandes terreurs d<-s hallucinations visuelles dont elle garde très imparfaitement le souvenir. Pendant sa grossesse, elle a été battue par son mari complètement ivre et depuis elle conserve, comme une suggestion, L'image de cette scène qui se renouvelle dès qu'elle voit entrer une personne. Il s'agit donc encore d'une de ces idées fixes telles que nous les avons toujours observées. Nous nous gardons bien de nier l'existence des émotions pures sans phénomènes intellectuels à leur origine; peut-être peut-on les constater dans d'autres états maladifs. Mais nous croyons qu'il est juste de demander une analyse un peu plus précise des cas que l'on constate.
Chez la malade que nous étudions aujourd'hui, chez Justine, l'émotion de terreur semble bien provoquée par une idée, comme elle le dit elle-même. Mais en quoi consiste cette idée dont les éléments essentiels semblent avoir été effacés. Il ne peut rester qu'un dernier élément facile à découvrir par élimination, c'est le mot. Une fois l'attention attirée sur ce point, il est très facile de constater sans cesse ce rôle du langage dans les obsessions. Quand Justine est immobile, occupée en. apparence à un travail de coulure qu'elle fait machinalement ou qu'elle ne fait pas, elle ■ remue constamment les lèvres et murmure un mot quelquefois facile à entendre, le mot « choléra ». Elle a des écritures automatiques provoquées et peut sur commandement écrire différentes choses, mais elle a aussi des écritures de ce genre spontanément, et quand elle tient un Crayon à la main, elle griffonne indéfiniment le mot « choléra ». Quand elle ne le prononce pas ou ne l'écrit pas, elle l'entend ; il est intéressant de remarquer que cette malade a des hallucinations auditives verbales qui sont très nettes. La voix est extériorisée, de tonalité variable. « Ce sont plusieurs voix mélangées, on dirait qu'il y a une foule qui crie après moi. » Mais elle a surtout ces hallucinations kinesthésiques verbales sur lesquelles nous avons déjà insisté. « C'est ma tète qui dit le mot choléra, ce n'est pas moi. »
Elle a à ce propos le sentiment très net du dédoublement de la personnalité, « Quand c'est moi qui dis le mot choléra, je le sais fort bien, je suis moins effrayée, mais ce qui me rend malade c'est quand quelque chose le dit malgré moi. » Il s'agit bien ici d'une malade obsédée par le mot, dernier reste d'une représentation plus complexe. Cette obsession n'en était pas moins grave, elle
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