Cf. Paul llicher, op. cit., 8ô
386 POSSESSION l T EXORCISME
Quand j'essayai de consoler le pauvre homme et de le calmer un? peu, je fus fort mal accueilli : toutes mes tentatives furent vaines. J'essayai inutilement de prendre quelque autorité sur Achille, <l« le forcer à m' obéir; j'essayai, comme dernière ressource, s il n'était pas possible de rendormir pour le dominer davantage pendant un état hypnotique ; tout fut inutile ; par aucun procédé je ne pus réussir nia le suggestionner ni à l'hypnotiser ; il me répondit par des injures et des blasphèmes, et le diable parlant par sa bouche se railla de mon impuissance. Il en était de même autrefois : quand le docteur disait au démon de se taire, le démon répondait brutalement: « Tu me commandes de me taire, et moi je ne veux pas me taire l. »
Sur ma demande expresse, M. l'aumônier de la Salpètrière voulut bien voir le malade, essaya lui aussi de le consoler, de lui apprendre à distinguer la véritable religion de ces superstitions diaboliques; il ne put y parvenir et il me fit dire que le pauvre homme était fou et avait besoin plutôt des secours de la médecine que de ceux de la religion. Il fallut se remettre a l'œuvre.
J'observai alors que le malade accomplissait bien des mouvements sans s'en rendre compte et que, préoccupé de ses hallucinations et de son délire, il était énornément distrait. 11 était facile de profiter de sa distraction pour déterminer dans ses membres des mouvements qu'il accomplissait à son insu. On connaît ces personnes distraites qui cherchent leur parapluie de tous côtés pendant qu'elles le tiennent à la main sans le savoir. Je pus glisser un crayon dans les doigts de sa main droite, et Achille le serra et le garda sans même s'en apercevoir. Je dirigeai doucement la main qui tenait le crayon et je lui fis écrire quelques traits, quelques lettres, et la main, entraînée par un mouvement dont le malade toujours préoccupé de son délire ne se rendait pas compte, continua à répéter ces lettres et même à signer le prénom d'Achille sans qu'il s'en aperçût. Ces mouvements ainsi accomplis à l'insu de la personne qui semble les produire peuvent, comme on sait, être désignés sous le nom de mouvements automatiques, et ils étaient des plus nombreux et des plus variés chez ce malade.
Avant constaté ce point, je cherchait a déterminer ces mouve-
i. Possession de Mlle Ransaing en 1619 dans la ville de Remiremont, dans le Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires ou les revenants de Hongrie et de Moravie, par Dom Augustin Calmet, abbé de Sénones, 175 1, I, 211.
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pourquoi ne veux-tu pas ? » lui dis-je tout bas sur le même ton ; la main répondit immédiatement en écrivant : « Parce que jesuis plus fort que vous. — Qui donc es-tu ? — Je suis le diable. — Ali ! très bien, très bien, nous allons pouvoir causer. » On peut, voir, figure 66, une reproduction de cette écriture du diable.
Tout le monde n'a pas eu 1 occasion de pouvoir causer avec un diable, il fallait en profiter. Pour forcer le diable à m'obéir, je le pris par le sentiment qui a toujours été le péché mignon des diables, par la vanité. « Je ne crois pas à ton pouvoir, lui dis-je, et je n'y croirai que si tu me donnes une preuve. — Laquelle ? » répondit le diable, en empruntant comme toujours pour me répondre la main d'Achille qui ne se doutait de rien. « Lève le bras
gauche de ce pauvre homme sans qu'il le sache. » Le bras gauche d'Achille se leva immédiatement.
Je nie tournai alors vers Achille, je le secouai pour attirer son attention sur moi et je lui fis remarquer que son bras gauche était levé. Il en fut tout surpris et il ('prouva quelque peine à le baisser. « Le démon me joue encore un tour, dit-il. » C'était juste, mais cette fois le démon avait fait cette mauvaise plaisanterie par mon ordre.
Par le même procédé je fis faire au diable une foule d'actions différentes, il obéissait toujours parfaitement. 11 faisait danser Achille, lui faisait tirer la langue, embrasser un papier, etc. Je dis même au diable, toujours pendant une distraction d'Achille, de montrer des roses à sa victime et de lui piquer les doigts, et voici Achille qui s'exclame parce qu'il voit devant lui un beau bouquet de rose ou qui pousse des cris parce qu'on vient de lui piquer les doigts.
Eh bien ! tous les faits précédents sont identiques jusque dans leurs détails à ceux qui ont été observés par les anciens exorcistes. On peut le voir par cet ancien récit. « M. Midot, écolâtre de Tool, dit au démon: assieds-toi, le démon répondit: je ne veux pas m'asseoir. M. Midotlui dit déplus: assieds-toi par terre et obéis ; mais comme le démon voulait jeter de force la possédée parterre, il lui dit: fais-le doucement ; il le fit; il ajouta: étends le pied droit; il l'étendit ; il lui dit: cause-lui du froid aux genoux, la femme répondit qu'elle y sentait un grand froid1. » « Tsaacharum, raconte un autre exorciste, s'écria: Maudite soit Marie et maudit soit le fruit qu'elle a porté. L'exorciste lui commanda a l'instant de faire satisfaction à la Vierge de ces horribles paroles en se vautrant sur la terre comme un serpent et en léchant le pavé de la chapelle en trois endroits... Mais il y eut encore refus d'obéir coup sur coup jusqu'à ce que l'on en vînt à continuer le chant des hymnes; alors le diable commença à se tordre et en se vautrant et se roulant il conduisit son corps jusqu'au bout de la chapelle où il tira une grosse langue bien noire et lécha le pavé avec des trémoussement, des hurlements et des contorsions à faire horreur 2. »
i. Dom Calmet, op. cit., I, 21 1.
2. Rcgnard, De la sorcellerie, 1887, 5l. Cf. Mémoires de sœur Jeanne des Anges, 181.
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Dctères, les commandements laits au diuble, lu résistance du démon, Bon obéissance finale, les mouvements qu il fait exécutei .m corps du possédé contre la volonté de celui <; et mém< insu, les sensations mêmes et les hallucinations quele diable, ^m l'ordre il»' I exorciste, fait éprouver au patient, t<>u> ces faits • sentiels sont restés exactement les mêmes.
Grâce aux procédés précédents, | ai pu aller plus loin en< et faire ce que les exorcistes ne Bougeaient p.i^ fa exécuti i . .I<- demandai su démon comme dernière preuve de s.i puissance, qu'il voulût bien endormir Achille dans un fauteuil et l'endormir complètement sans qu il pût résister. J avais déjà essayé mais en vain d'hypnotiser ce malade en m'adressant directement ;i lui, tout avait été inutile ; mais cette lois, en profitant Je sa distraction el en m'adressant au diable, je réussis très facilement. Achille essaya en vain de lutter contre le sommeil qui l'envahissait, il tomba lourdement en arrière et s'endormit complètement.
Le diable no savait pas dans quel traquenard je l'avais attiré: le pauvre Achille qu'il avait endormi pour moi était maintenant en mon pouvoir. Tout doucement je l'amenai à me répondre sans se réveiller, à me raconter ses souffrances et j'appris ainsi ton*' une série d'événements que tout le monde ignorait, dont Achille lui-même quand il était éveillé ne se rendait aucunement compte et qui jetait un jour tout nouveau sur sa maladie.
Mais avant d'étudier ces laits nouveaux et le rôle qu'ils ont joué dans la guérison du malade, il est néi ssaire de rappeler certains faits aujourd'hui bien connus, certaines théories de psychologie pathologique qui vont nous permettre de mieux comprendre le récit du malheureux possédé.