Relations étroites entre ces divers phénomènes
On voit par les exemples précédents que ce genre d'insomniepeut se rencontrer assez fréquemment. Mais il n'en est pas moins singulier de voir le même phénomène, le développement* d'une émotion subconsciente déterminer des symptômes aussi différents en apparence comme le sommeil, le somnambulisme et l'insomnie. C'est qu'en réalité ces trois phénomènes ont entre eux les liens les plus étroits. Ces crises de sommeil, qui ne sont en réalité, au moins dans ces cas, que des rêveries absorbantes et épuisantes supprimant la perception des autres phénomènes, se rapprochent beaucoup des somnambulismes ; on constate entre eux toutes les transitions el on peut voir le même sujet passer de l'une à l'autre. L'insomnie semble au premier abord en différer davantage, mais si l'on réfléchit aux conditions qui déterminent cette insomnie on verra ces différences s'effacer. L'insomnie n'est ici qu'un phénomène secondaire, elle n'est que la conclusion d'un rêve terrifiant qui par les émotions et les mouvements qu'il détermine amène le-
l;i I \ l ION I I l. -Il I I M |;i | ,| \,,\||
réveil Le fait essentiel c'< 1 1 i l on d< i loppi nu ■
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tement, I 0 fait du réveil est bien u ondaire m omnambu-
lisme. Dani certains cas plut ourieux encore la relation d< phénomènes est encore mieux démontrée, cai ili e 1 tout l«'s trois ohei le même lujet, h propoi de la même id<
Observation X. Ro., âgée de 18 ans, faible d'esprit et térique, •• été élevée par un oncle el une tante «pi elle aime beaucoup. Elle 1 été bouleversée par leur morl survenue a deux moii d'intervalle* Depuis elle présente plusieurs accidents oévropathiques. [an tôt « - 1 1 < • perd conscience an milieu de la jouri reste évanouie, les veux Fermés <»n même quelquefois les veux ouverts <>i fixes pendant plusieurs heures, rantôt le sommeil troublé par de véritables somnambulismes : «'Ile se lève, s'habille, veut Bortir de la chambre et quand <>n l'en empêche se met ;■ doux, prie <>u pleure dans un coin, puis se recouche el se rendort sans garder de la scène aucun souvenir au réveil. Tantôt enfin elle .1 des terreurs nocturnes qui la réveillent subitement dès qu'elle commence à s'endormir. 1! est bien facile de constater pendant
le sommeil hypnotique que la pensé bsédante de son oncle <-t
de sa tante accompagne également ces trois accidents. Sans <1<»i, je le répète, il y a pour ces phénomènes hystériques d'aut conditions physiques et morales que l'idée fixé. Mais ces i<l fixes n'en sont pas moins un des éléments intégrants, un symptômes qui entrent clans la constitution des sommeils, des somnambulismes, des insomnies. Il faudra déterminer dans chaque cas particulier si le rôle joué par cet élément est plus ou moins prépondérant.
Il résulte de ces réflexions que nous devons proposer pour le cas de Zv. un diagnostic en apparence assez paradoxal. Cette malade continuellement insomnique depuis deux ans est en réalité une somnambule. Ces réveils rentrent dans la grande classe des phénomènes d'automatisme psychologique que l'on désigne sous le nom de somnambulismes.
Il n'était pas sans intérêt de remarquer ces quelques notions à propos de ce cas embarrassant: i° l'insomnie persistante peut •être un phénomène hystérique ; 2° elle détermine un affaiblisse-
nient énorme des phénomènes de synthèse mentale qui se manifeste surtout sous forme de confusion mentale ; 3° cette insomnie se rattache dans certains cas à des phénomènes de somnambulisme plus ou moins complet ; [\° elle peut dépendre comme les somnambulismes eux-mêmes de la persistance de certaines idées fixes subconscientes plus ou moins méconnues ; 5° enfin, elle est guérie facilement par le traitement des idées fixes elle-mêmes. Sans préjuger du problème général des insomnies et de leurs conditions physiques, cette étude peut nous renseigner sur une forme particulière qui a son importance clans les névroses.
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La Société des \misde I Université lyonnaise m'a fiiit l'honneur de m'inviter à exposer devanl vous quelques-unes des recherches faites récemment dans le domaine des Bciences morales el psychologiques. Je suis heureux e1 f î «* !• de venir parler de questions qui m'intéressent fort dans une ville qui .1 contribué si brillamment au progrès îles sciences médicales et philosophiques.
Les études psychologiques, les analyses de l'esprit humain <>nt, pris dans la seconde moitié de ce siècle une importance de plus en pins grande et un caractère assez nouveau. Au lieu de se borner à examiner et à décrire ses propressentiments, ce qui est fondamental sans doute mais peu précis et fort incomplet, le psychologue a examiné davantage les hommes qui l'environnaient et d'après leurs attitudes, leurs actes, leurs paroles, leurs écrits, il a cherché ii analyser leurs sentiments et leurs idées. Une psvcholoçrie en quelque sorte objective s'est ainsi ajoutée à la psvchologie purement subjective de nos vieux maîtres, elle a constaté ainsi des laits nouveaux et précis qui ont permis de mieux comprendre les anciennes observations et détendre singulièrement le champ des études morales. Cette psychologie objective s'est elle-même sub-
I. Conférence faite à l'Université de Lyon, le a3 décembre iSq.'i, publiée dans le Bulletin de l'Université de Lyon, de décembre îSc^-janvier 1S95.
divisée : tantôt avec les psycho-physiciens elle mesure avec précision les sensations et leurs relations avec les excitations extérieures, tantôt sous le nom de psycho-physiologie, elle cherche les rapports entre les organes cérébraux et la pensée, tantôt sous le nom de psychologie comparée, elle rapproche les caractères des différentes races humaines, compare môme l'intelligence de l'homme et celle des animaux. Mais une branche de ces études a pris, dans ces dernières années et dans notre pays surtout, un développement considérable. Je veux parler de la psychologie pathologique, de la psycho-pathologie comme on la désigne souvent à l'étranger en parlant des travaux français1.
L'esprit, en effet, est sujet a des maladies comme le corps, et les maladies de l'esprit nous permettent de constater des phénomènes psychologiques extrêmement intéressants à bien des points de vue. Ces maladies nous montrent des exagérations singulières des phénomènes normaux et nous permettent d'étudier les faits de l'esprit à un fort grossissement, comme fait le microscope pour les objets physiques. Elles nous présentent aussi des modifications, des altérations des phénomènes moraux, altérations qui se produisent sous nos yeux dans des circonstances bien déterminées. De tels changements des phénomènes dans des conditions données forment ce que l'on appelle dans les sciences des expériences et la malade nous offre souvent à étudier de véritables expériences psychologiques, expériences qui sont faites naturellement et que nons n'aurions paspu avec nos faibles moyens réaliser d'une façon artificielle.
Cette partie de la psychologie objective a encore un avantage qui me paraît essentiel : elle est pratique. Sans doute une science ne se préoccupe pas uniquement des applications utiles de ses recherches, elle sait bien souvent être désintéressée ; mais il n'en est pas moins vrai que les applications, quand elles sont possibles, forment la consécration et la sanction dune étude scientifique. La vérité des recherches psychologiques ne sera bien démontrée, la psychologie ne prendra réellement la place qui lui est due, que lorsqu'elle sera devenue, elle aussi, une science pratique et utile aux hommes. La psychologie pathologique contribuera puissam-
i. Max Dessoir, Experimentelle Patho-psychologie. Vierteljahrsschrift f. IVissenschaftliche. Philosophie, 1892. — N. Fornelli, Gli studi di psicopaiia in Francia. Napoli, i8g4.
I \ ' V M I •■ . I || IN lliriil ... .1 II- IIM il • i ■ il II. il déjii II
maux , sni lei i i iminels, pei met tenl <l enti ei oii , tique de II pédngo i- i i de la légi lotion . riminelle II n • interdit «I esp< rei que de la psychologie pat I tira
quelque joui une médecine de I capril qui pi rm< ttra de toula et do gué ri i Ces résultats des étud<
■ ni pi stiques, ne doi vent pa être déd ili doii ent au
oontraire être considérés comme 1 achèvement, la récomp< tous les 1 1 m au i dea moral ist es .
I est ce rôle important de la psychologie obje< tive au point de vue scientifique et au point de vue pratique que je voudrais faire comprendre '-n étudiant un exemple préi Le ca nte un
intérêt général car il se rapporte s un délire qui s joué un ai grand rôle dans I histoire, le délire de po >n pai le diable.
Il s'agit (1 un malade atteint de ce délire, d'un possédé du diable que nous avons pu étudier il j s quelques années • la Salpétrii L'analyse <lix son état mental a été faite dans ce petit laboratoire de psychologie que mon excellent et tant regretté maitre Charcot m'avait aidé à installer dans son service à la Salpêtrière et dont mon éminent maitre, M. le professeur Raymond, a bien voulu me conserver la direction. Cette étude d'un esprit malade peut donner une idée générale de certaines recherches de psycholoi objective et des ressources qu'elle apporte pour le soulagement des aliénés.
i. — Un cas de possession.
Ces délires de possession par le diable étaient autrefois très fréquenta et se présentaient sous plusieurs formes que Ton considère justement aujourd'hui comme des maladies mentales différentes. Le plus souvent ces maladies atteignaient simultanément un grand nombre de personnes dune même région et formaient de véritables épidémies. On connaît, pour ne signaler que quelques exemples, la possession des religieuses du monastère de Kintrop en i55o que le diable forçait a gambader, à hurler, a miauler ; on sait l'histoire si horrible et si honteuse des Ursulines de Loudun et du supplice d'Urbain Grandier. Les épidémies plus récentes de Morzine, iSGo, de Verzegnies, iSSoont été bien souvent décrites. Ces maladies d'ailleurs ne sont pas propres à notre
378 l'USSKSSJUN l/r KX0KC1SMK
et nous n'avons sur ce point rien inventé; nous n'avons fait qu'adapter à nos croyances les idées du monde païen. M. Henri Meige1 dans une série d'études bien curieuses vient de nous montrer les premières manifestations de ces délires et de ces croyances bien a vaut le christianisme. Dan s les peuplades sauvages de l'Afrique, comme il nous le prouve dans son étude sur les possédées noires, on touve les mêmes phénomènes et les mômes interprétations. Dans l'antiquité grecque et latine nous connaissons les Orgies Dionysiaques, les cérémonies de la divination enthousiaste, les bizarres coutumes des curetés, des Corybantes, des prêtres Saliens ; avant les possédés du démon existaient les possédés des dieux. Dans la littérature même vous connaissez l'histoire de l'âne d'or d'Apulée, de Lucius qui, sous l'empire des sorcières, a perdu son libre arbitre et se croit métamorphosé en âne. Enfin, on retrouverait bien souvent des possédés parmi ces malheureux qui sont poussés à se jeter à la mer par une forte passion pour la nymphe Amphytrite, parmi toutes ces victimes de Jupiter ou d'Apollon. Dans l'Extrême- Orient les choses se passaient de même: d'après le travail curieux du Dr Nevius2, les Chinois possédés par la déesse Wang se comportent tout à fait comme chez nous les possédés de Satan.
La lumière s'est faite peu à peu sur ces phénomènes terrifiants, déjà Dom Calmet dans son livre si curieux sur les esprits publié en iy5i fait quelques observations justes sur ces épidémies de possession qui augmentent par les persécutions. Esquirol dans le premier volume de ses œuvres explique ce singulier délire autant qu'on le pouvait faire à son époque ; les travaux d'Ellis, d'Archambault, de Legrand du Saulle, de Guislain, de Dagonet, de Macario, de Ritti, de Legals, etc., nous aident à l'interpréter.
Tous les esprits éclairés sont aujourd'hui bien convaincus que ces possessions n'étaient que de simples maladies mentales et que les exorcismes, quand ils ont eu quelque action, ont joué un rôle analogue à celui des suggestions dans les recherches hypnotiques. On a même, par une sorte de diagnostic rétrospectif, précisé les diverses formes de ce délire et on les a comparées à telle ou telle maladie étudiée aujourd'hui. Mais ces interprétations de phéno-
I. Dr H. Meige, Les possédées dans V antiquité. — Les possédées noirest
a. D John L. Nevius, Demon-possession and allied Themas being an induction Study of phenornena of oui- own Urnes. New-York, 189/1.
I N . \ Dl 111 I ! 1 1 1 - 1 1 < | i ii. m m • n <>n I |. un. n la ni'éri khi m l.i i . i t il n
ni, . m ! . lui • 1 1 1 1 • • 1 1 1 lieu de vu n I ti ou II prend re l<s délirci de po lession qui • jours1, quoiqu'ils attirent moini I attention cl n< m, 'lit l'objet dei superstitions publiques, el l< nnal mêmes. Noua retrouverons en eux lei nu nu i h i k t< • détails qui onl «'t'' notéi li exactement pai lei ancien "i teurs. Non s reconnaîtrons, comme disait Ch ni «.i ls loi de I id tité «I une manifestation pathologique n ••' . comme m faire îles expériences plus minutieuses, noua pourrons interpn mieux ces délii i
Le malade qui va ooua servir h faire cette étude eat un homme de .i.i ans qui, il j « quatre ans, .i été ami né • < la Salpétrière d le service de Charcot, .1 ;>i pu examiner avec soin ci peraoni nui m'ai .lit été oonfié et j'ai été assez heureux poui lui rendi plètement la raison en quelques mois. * i rison s'esl admi-
rablement maintenue depuis plus de troia ana1 et le maladi suivi ;is»iv. longtemps pour que l'on puisse maintenant étudier son délire, examiner les procédés qui ont amené la guérison et quel'on peut appeler Yexorcisme moderne et enfin tirer decette observation les enseignements qu'elle comporte Je puis d'ailleurs sans inconvénients raconter les mésaventures de ce pauvre lu m un.'. je lui donnerai un nom de convention, et je changerai ("lui de son pays et sa situation sociale : seuls les faits psychologiques e4 médicaux seront exacts, ils ont un caractère abstrait et impersonnel qui permet de les discuter.
Achille, nous le désignerons par ce nom, appartenait à une famille modeste de paysans du Midi de la France, son milieu était simple et évidemment peu instruit. Cela confirme la remarque d'Esquirol que le délire de possession ne se rencontre plus gui à notre époque que dans la basse classe de la société 3. Ses parents et les habitants du village étaient assez superstitieux et des légendes singulières couraient sur sa famille. On accusait son père <!<> s'être autrefois donné au diable et d'aller tous les samedis auj d'un vieux tronc d'arbre causer avec Satan qui lui remettait un
i. A. Souques, Une récente exorcisation en Bavière. Nouvelle Iconographie de la Salpétrière t 1893, 1.
a. Le malade est maintenant bien raisonnable depuis plus de huit années. 3. Esquirol, Maladies mentales, i838, I, 004.
sac d'argent. Le père d'Achille riait de ces accusations mais il n'en était pas moins assez tourmenté et obsédé de craintes superstitieuses. D'ailleurs son propre père, le grand-père d'Achille, n'avait pas non plus une raison parfaitement saine : à plusieurs reprises il était parti sans motif de chez lui et on n'avait pu s'expliquer ces fugues dune façon complète, il est difficile aujourd'hui de les interpréter avec précision.
Jl en était à peu près de môme pour la mère de notre héros, elle avait une robuste santé physique, mais une intelligence assez faible et elle ne pouvait résister à un vice qui est plutôt une maladie mentale, l'ivrognerie. C'était chez elle une habitude de famille : sa propre mère, la grand'mère d'Achille, était rarement dans son bon sens ; sans pousser les choses aussi loin, elle l'imitait et en résumé nous pouvons considérer toute cette famille comme fortement entachée d'alcoolisme. D'après ces remarques, •on nous dira qu'Achille était héréditairement prédisposé à la folie, que c'était un dégénéré suivant le terme classique. Cela est juste d'une façon générale et banale ; il est incontestable que l'alcoolisme des parents prédispose les enfants à toutes sortes de maladies phvsiques et mentales. Mais cela est d'une vérité un peu trop générale et il ne faut pas se figurer avoir tout expliqué en disant d'un malade : « C'est un dégénéré. » Cette remarque, le plus souvent juste en elle-même, ne nous dispense pas d'étudier sa maladie, d'en rechercher les causes secondes qui sont pratiquement plus importantes que la cause première et générale et même de chercher à le guérir.
Achille eut une enfance normale; élève dans un petit collège, il se montra studieux et appliqué, quoique d'une intelligence moyenne ; il avait surtout une grande mémoire et il lisait énormément, sans grand choix. Il était impressionnable, prenait tout au sérieux «comme si c'était arrivé, disait-il», et restait longtemps bouleversé pour une peur, pour une punition, pour le moindre incident. Il ne partageait pas les superstitions de son village et avait même très peu de croyances religieuses. On aurait pu le déclarer presque normal, s'il n'avait eu fréquemment des migraines et si l'on n'avait observé quelques petits faits qui me paraissent avoir leur importance. Quoiqu'il fût très sensible et très affectionné il ne parvenait pas à se créer des amitiés, il vivait seul et était un peu tourné en ridicule par ses camarades. Sans exagérer l'importance du fait qui peut être quelquefois insignifiant,
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j .m..- h 1 1- mil de ces ■■ n i.in i ■ . de c< jeu iui ont 1<
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M. n. Vchillc sorti de bon ne heu re du coll < n n
petit commerce ne parut pai en a von ou (Te ri b circonstance très heureuse pour lui, c est qu il te maria de bonne heure, vers I âge de ■■• uns, avec une femme indulgente et d< i|in redressa quelques écarta de ion imagination ei le rendit rai lonnable et heureux pendant plusieurs années. Il eut une enfant, une petite Bile qui s éleva d'une façon a b olument normale et tout .ill.i pour le mieux ches notre personnage pendant une dizaine il années, \chille avait 33 ans quand il éprouva une série d'accidents qui I ont conduit en quelques mois à la Salpétrii :
Je vais vous raconter ces accidents, 'l'une première m, td> nu ils se présentent pour un observateur superficiel, c'est a« dire tels qu ils ont été observés par l'entourage du malade, tels qu'ils sont racontés par sa femme, et même tels qu'Achille les raconte lui-même, quand on l'interroge et qu'il fait tous ses efforts pour parler avec exactitude et sincérité.
Vers la lin de l'hiver 1890, Achille dut faire un petit voi nécessaire pour ses affaires et revint chea lui au bout de quelques semaines. Quoiqu'il affirmât se porter bien el lit des efforts pour paraître gai, sa femme le trouva tout changé: il était Bombre, préoccupé, il embrassait à peine sa femme et son eufant el parlait fort peu. Au bout de quelques jours cette taciturnité a us nenl 1 le pauvre homme murmura difficilement quelques paroles dans la journée. Mais son silence prenait un aspect tout spécial : il cessait d'être volontaire comme au début ; Achille ne se taisait plus parce qu'il ne voulait pas parler, mais parce qu'il ne pouvait plus parler. Il faisait des efforts infructueux pour articuler un son et ne pouvait plus y parvenir, il était devenu muet. Le médecin consulté hocha la tète et trouva le cas fort grave, il ausculta notre homme, examina les urines et conclut que c'était un affaiblissement général, une modification des humeurs, une dvscrasie, un diabète peut-être, etc., etc. Ces craintes bouleversèrent Achille qui se hâta de recouvrer la parole pour se plaindre de toutes sortes de douleurs. Il n'avait plus de forces, il souffrait partout, il ne pouvait plus manger et il était tourmenté d'une soif intense. Plus de doute, c'était le diabète annoncé par le médecin. Tous les soins,
382 POSSESSION l-.T EXORCISME
tous les médicaments furent employés. Comme on ne voyait aucune amélioration au bout d'un grand mois, Achille alla consulter un autre docteur. Cet éminent praticien se moqua beaucoup du diagnostic de son collègue, il insista sur les battements de cœur, les étouffements du malade ; il lui demanda s'il n'avait pas des douleurs très vives dans le bras gauche avec souffrances aiguës dans les derniers doigts de la main. Achille hésita un instant, puis se souvint parfaitement de les avoir éprouvées. Plus d'hésitation, il s'agissait d'une angine de poitrine, d'une hypertrophie cardiaque et les plus grandes précautions étaient nécessaires. Le diagnostic se confirma encore par toute une série de symptômes que le docteur avait annoncés et qu'Achille éprouva les jours suivants.
Le pauvre homme se mit au lit et se sentit envahi par la plus noire tristesse. Il ne s'occupait plus et d'ailleurs il ne comprenait plus rien à ce qu'il lisait, souvent même semblait ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait. A toutes les questions de sa femme au désespoir il répondait qu'il ne savait pas ce qui le désolait ainsi, qu'il avait encore confiance, mais que malgré lui il éprouvait les plus sombres pressentiments. Il dormait de temps en temps, mais malgré son sommeil ses lèvres remuaient et murmuraient des paroles incompréhensibles, ses yeux étaient baignés de larmes. Enfin ses pressentiments parurent se réaliser. Un jour qu'il était plus triste que de coutume, il appela sa femme et son enfant, les embrassa désespérément puis s'étendit dans son lit et ne bougea plus. Il resta ainsi immobile deux jours pendant que ceux qui le veillaient attendaient à chaque moment son dernier soupir.
Tout d'un coup, un matin après deux jours de mort apparente, Achille se redressa, se mit sur son séant, les yeux grands ouverts et éclata d'un rire effrayant. Ce fut un rire convulsifqui le secouait dans tous ses membres, un rire exagéré qui lui tordait la bouche, un rire lugubre qui se prolongea plus de deux heures, vraiment satanique.
A partir de ce moment tout fut changé, Achille sauta hors de son lit et refusa tous les soins. A toutes les questions il répondait : « Ne faites rien, c'est inutile, buvons du Champagne c'est la fin du monde. » Puis il poussait des cris horribles, « on me brûle, on me coupe par morceaux». Ces cris et ces mouvements désordonnés durèrent jusqu'au soir, puis le pauvre homme s'endormit •d'un sommeil agité.
UN OAS Di; l'<) I ION M
Le réveil ii' fol pi i meilleui . Achille i i .1 1 mll<-
emblée mille chos< épouvantobli I • -I- rn< • dam la chambi e, entoure d un tai de pi 1 i diabl<
M.11 anti . bien plus, h- démon était en lui môme el l 11I .1
prononcei <l I101 > iblei blasphème I n 1 1 ulité labou< he 'I \ ■ h il le, .M il .iili 1 m. ni n \ < 1 1 <• pour rien, injuriait I )ieu el l< répétail •• tort el •> travei lei induit. 1. . plui ordurii rei contre l.i relig ion. Ce qui est plus irrave encore 1 • plus cruel, le démon lui contorsionnaii les jambes h 1rs bras el lui faisait éprouvei de cruelles souffrances qui arrachaient des cris horribles au malheureux. On crut à une fièvre chaude, 1 un délire pa mais I étal B€ prolongea vchille avail rarement des instants plus calmes dans lesquels il embrassait Ba fille en pleuranl et en déplorant son triste destin qui avait fail de lui la proie des démons. Jamais il n'exprimait le moindre doute sur Ba possession par l«- diable dont il était absolument convaincu. 0 Je n'ai p;i^ cru assez a notre Bainte religion, m au diable, disait-il, il B*en est bien vengé, il me tient, il est en moi e1 n'en sortira jamais. »
Quand on ne le surveillait pas, Achille s'échappait d<- la maison, courait au travers des champs, se cachait dans les bois OÙ <>n le retrouvait le lendemain tout épouvante. 11 cherchait surtout .1 pénétrer dans le cimetière, et à plusieurs reprises on le retrouva couché et endormi sur une tombe. Il semblait chercher la mort, car il avalait des poisons ; il but du laudanum, une partie d'un petit flacon de gouttes de Fowler, etc., il s'attacha même les pieds et, ainsi lié, se jeta dans une marc. Il parvint cependant a en sortir, et quand on le retrouva au bord, il dit tristement: « Vous voyez bien que je suis possédé du démon, puisque je ne puis pas mourir. J'ai fait l'épreuve que demande la religion, je me suis jeté à l'eau les pieds liés et j'ai surnagé. Ah ! le diable est bien en moi. » Il fallut l'enfermer dans sa chambre et le surveiller étroitement : après trois mois de ce délire qui épouvantait sa pauvre famille, il fallut se décider un peu tard, et sur le conseil d'un médecin avisé, à le conduire à la Salpètrière comme dans le lieu le plus propice aujourd'hui pour exorciser les possédés et pour chasser les démons.
Quand Charcot et mon ami, M. Dutil, qui était son chef de clinique, m'ont confié cet intéressant malade, j'ai constaté tout d'abord en lui tous les signes classiques de la. possession telle qu'elle était décrite dans les épidémies du moyen âge. Eginhard
s'exprime ainsi au sujet d'une démoniaque : « C'était un spectacle bien extraordinaire pour nous autres qui étions là présents que de voir ce méchant esprit s'exprimer par la bouche de cette pauvre femme et d'entendre tantôt le son dune voix mâle, tantôt le son d'une voix féminine, mais si distinctes l'une de l'autre que l'on ne pouvait croire que cette femme parlât seule et qu'on s'imaginait entendre deux personnes se disputer vivement et s'accabler réciproquement d'injures. Et en effet il y avait deux personnes, il y avait deux volontés différentes, d'un côté le démon qui voulait briser le corps dont il était en possession et de l'autre la femme qui désirait se voir délivrée de l'ennemi qui l'obsédait1. »
Ce pauvre homme, petit, les yeux hagards, d'un aspect lamentable, nous offrait le même spectacle; il murmurait des blasphèmes d'une voix sourde et grave: «Maudit soit Dieu, disait-il, maudite la Trinité, maudite la Vierge...)), puis d'une voix plus aiguë et les yeux en larmes : « Ce n'est pas ma faute si ma bouche dit ces horreurs, ce n'est pas moi... ce n'est pas moi. ..je serre les lèvres pour que les mots ne partent pas, n'éclatent pas tout haut, cela ne sert a rien, le diable dit alors ces mots au dedans de moimême, je sens bien qu il les dit et qu'il fait marcher ma langue malgré moi. » Mmc de Belfield, l'héroïne du procès de Louduny sentait aussi au dedans de son corps un être vivant qui lui parlait et lui affirmait que les mauvais anges avaient pris possession de sa personne2. «C'est le diable qui me pousse à faire toutes ces choses, disait encore Achille, je ne veux pas mourir et il me pousse malgré moi à me détruire... Tenez, en ce moment, il me parle...» et il reprend de sa voix basse : «Les prêtres sont des misérables...)), puis de sa voix haute : «Mais non, je ne veux pas le croire », et le voici qui cause avec le diable et qui discute avec lui. Souvent il lui arrive ainsi de se disputer avec son démon, qui a la mauvaise habitude de le critiquer sans cesse. « Tu mens, lui dit le diable, — non, je ne mens pas, répond le pauvre homme \ » Lui aussi pourrait dire comme un possédé célèbre, le père Surin : « C'est comme si j'avais deux âmes dont l'une est
i. D'après Maury, Magie et Astrologie, p. "62-. — Cf. Mirville, Les esprits> III, 182.
2. Mémoires de sœur Jeanne des Anges, publiés par Légué et Gilles de la Tourette, 1886, 69, 92. — Cf. Mirville, Les esprits, I, 120.
3. On trouve le même détail dans Griesinger, Traité des maladies mentales. Traduct. 1873, 287.
UN CAS Dl i
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quai i « i " » oj ant !■'" o celle qu atroduit<
I po i l< ii. bornaient | tu I action du diuble en
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.uiisi pour \« lnllr, qui entendait pai 1er el rire d'au en dehors de ion i oi p i i I qui voyait un diable devant lui. I de ce diable surtout était bien visible, noire, aflFn cornes et, «•«• qui est vraiment latanique, cette tète "•• cach complètement lei objets, la tète 'In diable était Iran ipan ntc
Enfin, « > 1 1 sait qu'autrefois on recherchait avec soin des marque* de sorcellerie ou dei stigmates du diable qui, d apri [< )• i on nages les plui compétents, étaient lea preuves les plu de sorcellerie <•! de possession, comme immuables el qui ne sont subie êtes au soupçon de lui-- t< On piquait les malheureux
avec des épingles et Ion constatait que sur certain* '«n^ ils
n'éprouvaient aucune douleur <!«• cette piqûre. Cette insensibilité caractéristique se manifestait au-M d'une autre manière par les actes mêmes des possédés. I es moinessea de Kintrop, dans l'épidémie de [550, dans leur exaltation s'obstinaient • se frapper, se faisaientdes ecchymoses, des morsures el cela Bans donner aucun signe île douleur \ »
Ces signes <vt surtout !<« dernier existaient également chez le malheureux Achille. Sou insensibilité, il est vrai, n'était p;o continuelle ; ukus quand il tordait ses bras en mouvements convulsifs, ou pouvait les piquer et les pincer sans qu'il s'en aperçut. On a remarqué déjà dans les épidémies de possession et en particulier dans celle de Morzine, que l'anesthesie était surtout marqi dans les parties du corps en convulsions, « si l'agitation se borne aux bras, la piqûre est sentie aux jambes et non aux bras*». D'ailleurs bien souvent Achille se frappait lui-même, il se déchirait la figure avec ses ongles et il n'éprouvait aucune douleur. Tous les signes de la possession se trouvaient réunis.
i. Mémoires de sœur Jeanne des Anges, 18S6.
:>. . Dans les observations de démonomanie, ce caractère, c'est-à-dire la présence d'hallucinations multiples de tous les sens a été fréquemment observé. Cf. Dr Lapointe. Une famille entière de six personnes atteintes simultanément de démonomanie. Annales médico-psychologiques, 1886, II, 35o.