LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
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AVANT-PROPOS
Il y a plusieurs années, au cours de mes études sur la Renaissance catholique en Angleterre au dix-neuvième siècle (1), j'écrivais : « Sur le point de chercher à préciser le rôle de Newman dans les questions qui divisaient les catholiques, je ne puis pas ne pas regretter que la correspondance de Newman catholique n'ait pas été puhliée comme celle de Newman anglican. La vie intérieure de Newman nous est beaucoup mieux connue avant qu'après sa conversion. C'est
(1) Seconde partie, p. 324.
une anomalie que les catholiques ont intérêt à voir disparaître. Une plus grande lumière ne pourra que faire briller davantage cette belle figure. Les papiers de Newman sont, paraît-il, aux mains d'un religieux de l'Oratoire, dont l'amitié pieusement fidèle, mais trop timide, redoute qu'il ne soit fait un usage maladroit et indiscret du trésor confié à sa garde. Peut-être ce que M. Purcell a fait des papiers de Manning a-t-il contribué à augmenter cette crainte. Dételles considérations doivent rendre très prudent dans le choix de l'éditeur et du biographe; elles ne sauraient justifier l'abstention complète. »
Peu après, en 1906, j'apprenais que le sceau apposé sur les précieux papiers allait enfin être brisé et qu'un ensemble considérable de notes intimes et de
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lettres, mises en ordre par Newman lui-même ou par son exécuteur testamentaire, était livré à M . Wilfrid Ward, avec mission d'écrire la vie de Newman. On ne pouvait faire un meilleur choix.
Catholique éprouvé, justement estimé pour ses écrits philosophiques ainsi que pour ses travaux hio graphiques sur son père et sur le cardinal Wiseman, M. Wilfrid Ward est le fils de ce terrible et sympathique William George Ward, nature droite mais outrancière, qui avait été, à Oxford, le disciple le plus fougueux de Newman, au point qu'il s'en allait criant dans les common rooms des collèges : « Mon credo est extrêmement simple : credo in Newmanum », et qui ensuite, devenu catholique, s'était fait un devoir de dénoncer son ancien maître comme une sorte
d'hérétique, et s'était cru teuu d'avoir pour lui « la plus grande aversion » , ce qui ne l'empêchait pas de lui garder, au fond de l'âme, une affection très sincère. Son fils, esprit plus mesuré et plus sage, a hérité de l'affection de son père pour New m an, sans partager ses préventions. Il a raconté comment, en 1885, peu après la mort de son père, et cinq ans avant celle de Newman, chargé par les évêques de faire, à des jeunes hommes destinés à la prêtrise, des conférences sur « l'incroyance moderne », il était allé demander des conseils au vieil et illustre cardinal. Celui-ci avait très aimablement accueilli le fils de l'homme qui avait été son ami et son adversaire. Après lui avoir donné les conseils désirés, il s'était plu à le faire parler sur son père, un peu surpris et réellement tou-
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cbé de ce qui lui était révélé de l'affection persistante de son ancien disciple.
« Ce m'a été un réel plaisir, dit-il en congédiant son visiteur, d'avoir eu avec vous cette conversation sur votre père; j'espère que vous ne m'oublierez pas et que vous prierez pour moi. » Et, peu après, en réponse à une lettre de remerciements, il lui écrivait : « Je suis très heureux que vous preniez en si bonne part la réelle affection que j'ai pour vous et qui m'est venue tout naturellement de celle que j'avais pour votre père (1). » On conçoit dès lors dans quels sentiments M. Wilfrid Ward a dû accepter la tâche qui lui était confiée par les dépositaires des papiers du cardinal. Annoncé à plusieurs reprises, l'ou-
(1) Life of Newman, t. II, p. 489 à 497.
vrage se fit un peu attendre, et l'on parlait de difficultés qui en ajourneraient la publication, quand, au début du mois de février, il parut à Londres sous la forme de deux gros volumes, de plus de six cents pages chacun (1). Le public anglais, toujours attentif à ce qui lui parie de Newman, y fit grand accueil et les journaux de toutes nuances et de toutes confessions s'accordèrent à louer la maîtrise, le tact et la haute probité du biographe. J'ai cru qu'en France aussi, INewman éveillait assez d'intérêt pour qu'on y fût désireux de savoir ce que ce livre nous apporte de nouveau, sinon sur les événements de sa vie, du moins sur les sentiments que
(1) The Life of John Henry Neivman, par Wilfrid Wabd, 2 vol. chez Longmans, Green and C". — Tous les renvois mis en note, dans les pages qui vont suivre, sans indication d'auteur, se rapportent à cet ouvrage.
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ces événements ont suscités dans son âme. A regarder, en effet, les grandes lignes, je ne trouve rien dans cette biographie qui ne confirme le rôle de Newman, tel qu'il m'était apparu par ses écrits publics et par les renseignements recueillis dans les souvenirs ou les biographies des personnages voisins.
Ce qu'il y a de nouveau, c'est que, grâce à cette publication, nous pouvons considérer Newman, non plus seulement du dehors, mais, pour ainsi parler, du dedans. Or, à l'idée de pénétrer au dedans de Newman, qui ne ressent une curiosité respectueuse et émue?
d'après DES DOCUMENTS NOUVEAUX
d'où venait la mésentente entre newman et l'autorité religieuse
M. Wilfrid Ward passe très rapidement sur la période anglicane. Newman lui-même a désiré que, sur ce point, on s'en tînt à YApologia et aux deux volumes de lettres publiés par miss Mozley. C'est sur la période catholique que nous attendions de précieuses révélations. Pour l'Église à laquelle il faisait sa soumission
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en octobre 1845, le converti de Littlemore était une recrue d'une valeur sans pareille. « Après tout ce qu'a fait Newman protestant, disait l'un des esprits les plus avisés du clergé anglican, le doyen Stanley, on ne saurait dire ce que, s'il vit, peut faire un Newman catholique. » Ses nouveaux coreligionnaires allaient-ils le comprendre? Meurtri de tant d'amitiés et de liens brisés, mais heureux d'avoir trouvé la paix et la lumière, l'illustre néophyte se sentait plein de confiance dans l'accroissement de force que lui vaudrait l'appui d'une Église infaillible; il offrait généreusement tout son concours, avec une humilité qui faisait dire au cardinal Wiseman : «L'Église n'a jamais reçu un converti qui se fût joint à elle avec plus de docilité et de simplicité de foi. » Tout alla bien pendant les cinq ou six premières années.
Ce n'étaient sans doute que les débuts d'un nouveau venu, mais la fondation de F Oratoire, les conférences faites avec éclat sur les question pendantes entre les catholiques et les anglicans, les sermons prononcés en diverses occasions, faisaient présager que ceux à qui était venue une si grande force sauraient en tirer parti. Sur cette époque, qu'on a pu appeler la lune de miel de la vie catholique de Newman, rien de particulier à noter dans le livre de M. Wilfrid Ward.
Mais, vers 1851, les choses changent.
Alors commencent les difficultés qui vont faire de cette vie une sorte de drame. Loin qu'on paraisse apprécier le concours apporté par Newman, celui-ci se voit, dans ce qu'il entreprend sur la demande même des autorités religieuses, mal soutenu, abandonné, parfois contrecarré. Bientôt il n'est plus guère qu'un
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suspect qu'on s'applique à maintenir dans l'isolement et l'inaction ; et cette disgrâce se prolongera pendant plus de trente ans, soulignée plus encore par l'élévation d'un autre illustre converti, Manning.
C'est sur ce temps d'épreuves que les deux volumes de M. Wilfrid Ward sont riches en documents d'un inappréciable intérêt. On y saisit sur le vif, dans leur manifestation la plus vraie et la plus spontanée, les pensées de Newman et aussi ses souffrances. D'une impressionnabilité extrême, comme le sont souvent les natures d'artiste, il déclarait à un ami que rien ne pouvait être dit sur lui, soit en éloges, soit en blâme, « qui n'écorchât sa peau morbidly sensitive » ; et cela surtout, quand il s'agissait de ce qui lui tenait le plus au cœur, de ce a quoi il avait tout sacrifié, je veux dire de sa foi,
de sa mission religieuse, de son renom de fidèle et intègre catholique. Non seulement il était plus apte que personne à souffrir, mais il ne pouvait s'empêcher de le laisser voir. Non qu'il y ait lieu, pour cela, de douter de sa fermeté et de son courage. Gomme le dit son biographe, « il avait la force de mettre sa main dans le feu et de l'y laisser, mais il n'avait pas la force de ne jamais crier sa douleur » . Ainsi s'expliquent les plaintes, parfois amères, que lui arrachent, dans ses lettres intimes ou dans les notes qu'il écrit pour soi, les mauvais procédés dont il se croit l'objet de la part de certains de ses coreligionnaires ou de ses supérieurs ecclésiastiques.
M. Wilfrid Ward n'a pas cru devoir taire ces plaintes; il les a reproduites, telles qu'elles ont fait explosion aux heures douloureuses. Sa probité dhisto-
rien n'eût pu se contenter de tracer ce qu'il appelle un « portrait de cour » . Newman lui paraissait un de ces hommes de premier rang dont il importe de tout connaître, même ce qui pourrait sembler une faiblesse, et qui sont de taille à ne pas en être rapetisses. Le public, d'ailleurs, pressentait quelque chose de cet état d'âme de Newman, il savait que ses papiers devaient en garder trace, et si on eût essayé de le lui cacher, il eût imaginé des choses plus graves. Faut-il ajouter qu'il n'est peut-être pas inutile de pouvoir ainsi mesurer, par ce qu'en a pu souffrir l'âme d'un Newman, ce qu'a de détestable et de malfaisant cet esprit de division et de suspicion dont les catholiques les plus ardents ne savent pas toujours se préserver. Mais si le biographe s'est fait une loi de ne nous rien celer, il ne met pas, comme M. Purcell
dans sa Vie de Manning, une sorte de complaisance malicieuse à appuyer sur ce qui pourrait diminuer son personnage. Il a soin, au contraire, de limiter à leur portée réelle ces cris d'une âme souffrante; il montre que, s'ils sont l'expression vraie de la pensée d'un moment, ils ne sont pas tout; il met en lumière ce qui, au même moment, témoignait des hautes vertus de ce grand chrétien, de sa foi inébranlablement confiante, de sa vie intérieure si profondément unie à Dieu, si occupée à réaliser l'invisible, de sa loyale soumission aux évêques ou au Saint-Siège, même quand il les croyait mal conseillés : car, ne l'oublions pas, s'il fut souvent un plaignant, il ne fut jamais un révolté, et, quand il se plaignait, il était mû surtout par son amour de l'Église et par son désir de la servir.
Pour bien comprendre l'origine des désaccords ou, pour mieux dire, des malentendus qui se sont élevés entre Newman et certaines autorités religieuses, il convient de préciser avec quelle idée, avec quelle préoccupation principale le grand converti arrivait au catholicisme, quelle oeuvre il avait l'ambition d'y accomplir. Toujours il fut convaincu que le mouvement intellectuel et scientifique de son temps, désormais émancipé de la religion, tendait à la négation de toute vérité surnaturelle, y compris même l'existence de Dieu. « Depuis cinquante ans, écrira-t-il en 1877, j'ai toujours pensé que nous arrivions à une époque où l'infidélité se répandrait partout, et, en fait, pendant ces années, les eaux se sont élevées comme un déluge. J'entrevois, pour après ma mort, un moment où seuls les sommets des montagnes
apparaîtront comme des îles dans le désert des eaux. » Il ajoutait : « Je parle surtout du monde protestant (1) . » Combattre ce flot, le faire reculer, diminuer le nombre des « infidèles » , c'est, à ses yeux, l'œuvre capitale, bien plus encore que d'attirer plus ou moins d'anglicans au catholicisme. Lui qui a contribué plus que tout autre, non seulement pendant sa vie, mais même depuis sa mort, à déterminer les conversions d'anglicans, s'impatiente de voir certains catholiques ne juger de l'efficacité d'un apostolat que par le nombre de ces conversions.
A ses yeux, le mal à guérir est plus avant et plus radical; la lutte n'est pas seulement entre deux confessions, elle est entre la religion et la négation de toute religion.
(1) T. II, p. 416.
Deux classes d'esprits éveillent surtout sa sollicitude : d'une part, les hommes de haute culture que les difficultés auxquelles s'est heurtée leur raison ont poussés vers l'agnosticisme; d'autre part, ceux qui, demeurés encore dans l'Église, mais mêlés aux courants de la pensée moderne, se sentent inquiétés dans leur foi. Ramener les uns, rassurer les autres, voilà la tâche à accomplir. Pour cela, il faut tout d'ahord connaître, comprendre, apprécier les difficultés avec lesquelles ces esprits sont aux prises : c'est ce que ne comprennent pas les timides qui se font scrupule, comme d'une tentation, de considérer ces difficultés, ou les présomptueux qui croient ^n avoir raison en s'en moquant comme d'inepties. Tel n'est pas Newman. Habitué, avant de conclure, à considérer tous les aspects d'une idée, à en démêler la
complexité, il a, par cela même, un sentiment très vif des objections qui peuvent arrêter les autres intelligences. Il se représente au vrai l'état d'esprit du croyant troublé et du sceptique, les arguments qui leur font impression, et la fermeté de sa foi personnelle ne l'empêche pas de sentir ce que ces arguments ont de plausible. De là, sans doute, le paradoxe de Huxley qui se flattait d'extraire des écrits de Newman un manuel de scepticisme. Newman n'a rien des sceptiques, mais l'intelligence pénétrante et sympathique qu'il a de leurs difficultés les lui fait considérer avec une infinie compassion, lui inspire l'ardent désir de leur venir en aide et lui donne conscience que, plus que tout autre, il est en mesure de le faire.
Si Newman se rend compte de la plausibilité des objections, il est convaincu
que seul le catholicisme est en mesure d'y répondre. « Qui peut supporter le choc dont est menacée la religion en général, écrit-il à un ami, si ce n'est l'Église catholique (1)? » C'est afin de poursuivre l'œuvre de défense en s'appuyant sur une Église forte de sa tradition et de son infaillibilité, qu'il a quitté celle où s'était écoulée la première moitié de sa vie. Seulement, une condition s'impose : c'est de prendre, pour faire face à un danger qui se présente sous des formes nouvelles, des armes qui y soient appropriées. Il ne saurait suffire de répéter de mémoire les arguments de la vieille apologétique qui ne mordent plus sur l'adversaire. W. G. Ward lui-même, si peu novateur qu'il fût, écrivait ; «Que de nouvelles difficultés s'ouvrent à cha-
que pas ! Je suppose que l'Église aura à développer un corpus de théologie supplémentaire relatif à ces questions (l) . » Newman demande donc que les théologiens se mettent au courant des idées ayant cours parmi les savants modernes, se rendent compte de leur valeur et de leur portée. A ce prix seulement, ils auront chance de se faire écouter et comprendre par ceux qu'il s'agit de ramener ou de rassurer. Newman reconnaît sans doute qu'une telle tâche ne doit pas être proposée aux premiers venus, et il répète volontiers qu'il ne convient pas de mettre en présence de ces difficultés ceux qui pourraient en être troublés ; nul ne se fait davantage scrupule de scandaliser les frères plus faibles. Il entend que ce travail incombe à une
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élite de chercheurs, à des théologiens qui s'efforceraient d'être eux-mêmes des hommes de science dans chacune des spécialités.
Pour ces travailleurs, il réclame une certaine liberté, indispensable aux recherches de ce genre; il demande qu'on ne s'effarouche pas de leurs tentatives, dussent-elles paraître au premier abord un peu aventureuses. « Dans la vraie guerre , écrit-il , les armes sont mises à l'épreuve, avant qu'on en prescrive l'usage, et ne sont pas appelés traîtres ceux qui font cette épreuve (1). » Et ailleurs : « Ne rendent-ils pas un bien mauvais service au Saint-Siège, ceux qui ne laissent pas un homme plein de zèle le défendre à sa propre manière, mais insistent pour qu'il le fasse suivant leur
(1) T. II, p 475.
manière, et même sous peine d'être considéré comme hétérodoxe ou mal intentionné s'il ne suit pas leur ornière (1) ? »
A ce propos, il se plaît à évoquer le souvenir des docteurs et des théologiens des premiers siècles et du moyen âge (2). Ce sont, fait-il remarquer, des individus, parfois simples prêtres, et non les Papes ou les autres autorités religieuses, qui ont donné l'impulsion aux recherches théologiques, développé la doctrine catholique et préparé ainsi les définitions des conciles. « On reproche au Saint- Siège, dit-il, de n'avoir rien inventé et de n'avoir servi que de point d'arrêt ou de frein.
C'est là une objection que j'accepte
(1) T. II, p. 208.
(2) Ce sujet lui tenait tant au cœur qu'il y est revenu à plusieurs reprises dans ses lettres (t. I, p. 250-251, 560; t. II, p. 49-50, 374) et qu'il l'a traité dans la dernière partie de VApologia.
comme une vérité; car tel est. suivant moi, l'objet principal du pouvoir extraordinaire qui lui est donné. » Il rappelle comment les choses se passaient : un docteur hasardait une proposition, suscitait une controverse; Rome laissait aller les choses. La proposition était portée alors devant une université, examinée, peut-être condamnée par une faculté de théologie, déférée à un évêque, à un métropolitain ; Rome se taisait toujours. Elle n'intervenait qu'après que le problème avait été retourné dans tous les sens , et quelquefois elle le faisait en termes assez généraux pour laisser encore place aux discussions. Newman se félicite de la liberté qu'un tel système laissait aux initiatives des théologiens. « Un homme, dit-il, a des idées, il espère qu'elles sont vraies, il croit qu'elles seront utiles, il désire qu'elles soient discutées, mais il
est prêt à les abandonner si elles sont jugées erronées ou dangereuses. Il n'oserait pas risquer cette controverse, s'il savait qu'une autorité suprême, souveraine, veille sur chacune de ses paroles et fait un signe de blâme ou d'assentiment à chaque phrase qu'il prononce.
S'il en était ainsi, en effet, il combattrait, comme les Perses, sous le fouet; et on pourrait dire de lui, avec vérité, que la liberté de son intelligence est morte sous les coups. » Et il ajoute ailleurs : « Pourquoi les écoles du moyen âge furent-elles si vigoureuses? Parce qu'on leur laissait libre jeu; parce que les controversistes ne sentaient pas le mors dans la bouche, à chaque mot qu'ils disaient. C'était seulement à la longue, si la dispute devenait dangereuse et si l'un des controversistes se montrait obstiné, que Rome intervenait. »
Ce régime, qui avait eu son apogée au treizième siècle, Newman nous le montre s'altérant au moment de la Réforme, lorsque toute la polémique se trouva dirigée contre le protestantisme, et disparaissant quand le bouleversement, issu de la Révolution française, détruisit partout, en Europe, ce qui restait des écoles théologiques, ne laissant plus aucun intermédiaire entre le penseur isolé et l'autorité suprême et centralisée. Il regrette cette disparition. Aussi avec quelle impatience entend-il des hommes qui prétendaient être les seuls interprètes de l'orthodoxie, proclamer, comme W. G. Ward, le bienfait de « la captivité intellectuelle » , souhaiter qu'une sorte de dictature ecclésiastique s'exerce, à chaque moment, pour résoudre, aussitôt soulevées, toutes les questions où se débat la pensée moderne, réduisant le
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rôle du croyant à attendre et à enregistrer docilement ces décisions toujours souveraines et infaillibles! J'ai déjà eu ailleurs l'occasion de citer la réponse de ce même Ward à un ami qui lui disait : « Mais enfin, il y a une limite ; vous ne voudriez pas de nouvelles décisions tous les mois? » — « J'aimerais, s'écriait-il, recevoir, chaque matin, à mon déjeuner, avec mon Times, une nouvelle bulle papale (1). »
Newman est convaincu qu'avec un peu de la liberté laissée jadis aux théologiens du moyen âge, on parviendrait à trouver les armes efficaces pour ramener les « infidèles » et retenir les ébranlés. Ce ne serait pas sans tâtonnement. Lui-même, si ferme qu'il soit dans sa foi personnelle, rie prétend pas apporter, aux difficultés
(1) W. G. Ward and the Catholic revival, par Wilfrid Ward, p. 14.
soulevées, des solutions qui puissent satisfaire tous les esprits, et quand, après de longues années de méditations, il tâchera d'établir comment se forme l'acte de foi, il donnera à son livre ce titre singulier : Essay in aid of a Grammar of Assent, marquant par là qu'il n'entend pas formuler un système devant être enseigné d'autorité à toutes les intelligences, et qu'il offre seulement, à ceux à qui cela peut être utile, le moyen par lequel il a satisfait sa raison, sans subordonner d'ailleurs sa propre foi à la valeur du système par lequel il a essayé de l'analyser.
En tout cas, si Newxnan cherche une méthode nouvelle d'apologie qui ait action sur la pensée moderne, s'il conseille de ne pas confondre, avec les vérités de foi, des opinions secondaires que les découvertes de l'histoire ou de la science
ne permettent plus de soutenir, il n'abandonne rien de la dogmatique traditionnelle. Ses efforts ne tendent qu'à la défendre plus efficacement. Le présenter, ainsi que le faisaient quelques-uns de ses contradicteurs, comme un minimiser, c'était le méconnaître. Dès l'origine du Mouvement d'Oxford, il s'était posé en adversaire du « Libéralisme en religion » , et il le rappelait, à la fin de sa vie, dans le discours prononcé, à Rome, lors de son élévation au cardinalat. « Le libéralisme en religion, disait-il, est la doctrine qui professe qu'il n'y a aucune vérité positive en religion, mais qu'un credo est aussi bon qu'un autre, et cette idée gagne chaque jour du terrain. Elle est inconciliable avec toute reconnaissance d'une religion comme vraie...
Dans ce système, la religion révélée n'est pas une vérité, mais un sentiment et un
goût; elle n'est pas un fait objectif et miraculeux... » Et il dénonçait ce mal comme la « plus grande apostasie du jour » .
C'est sur ces divers points que l'école qui paraissait alors dominer dans le monde catholique et qui avait la faveur de l'autorité religieuse, se trouva en désaccord avec Newman. Le changement préconisé dans les méthodes d'apologie se confondit, au regard de cette école, avec les nouveautés périlleuses qui avaient alors cours. Dans la liberté de recherches réclamée pour la préparation de cette apologie, elle se demanda s'il ne se glissait pas un esprit d'indépendance et d'indocilité. Dans la sollicitude de Newman pour les esprits travaillés par les idées régnantes, dans son intelligence compatissante de leurs difficultés, dans les charitables ménagements qu'il recom-
mandait à leur égard, elle crut découvrir une complaisance suspecte, sinon une complicité. Elle jugea téméraire le conseil donné aux catholiques de s'instruire des objections nouvelles, de se rendre compte de leur valeur, de se mettre en rapport avec les représentants de la critique et de la science moderne. Elle estimait que, pour protéger les croyants contre les menaces du monde hostile qui les entourait de toutes parts, le procédé le plus sûr était de les tenir enfermés dans la vieille forteresse, et de verrouiller toutes les portes pour que rien du dehors n'y pût pénétrer. L'un des meilleurs parmi les évêques d'Angleterre et l'un de ceux qui aimaient le plus New~ man, Mgr Ullathorne, lui disait un jour que celui-ci exposait ses idées : « Les catholiques anglais sont des gens tranquilles..., ils n'ont eu jamais un doute;
cela les peine d'apprendre que des choses qu'ils ont toujours crues implicitement, peuvent être considérées comme douteuses. » Et Newman lui répondait : « Je crois voir un côté des choses que les évêques et le clergé ne voient pas (1). » Il ajoutait plus tard, dans une lettre à ce même prélat, en lui rappelant cette conversation : « Vous parliez, je suppose, des gentlemen de campagne et de ceux de votre génération; moi, je pensais aux esprits penseurs et actifs et à la génération qui venait (2) . »
A Rome, sous l'impression des révolutions politiques et des révoltes intellectuelles qui menaçaient de toutes parts le Saint-Siège, en présence des haines irréligieuses dont la violence n'était peutêtre pas autant sentie en terre anglaise,
(2)76iW., p. 553.
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on se montrait, à cette époque plus qu'à toute autre, en méfiance des idées modernes et disposé à leur répondre par un non possumus . On y estimait que, dans la chrétienté en danger, la concentration des pouvoirs s'imposait. De là, peu de dispositions à accueillir les idées de Newman. D'ailleurs, dans ce milieu italien , on n'avait presque pas de rapports directs avec l'Angleterre, et l'on ne savait guère de Newman que ce qu'en disaient ceux de ses compatriotes qui avaient pris à tâche de le discréditer. Comme Newman aura plus tard occasion de s'en rendre compte, ses véritables adversaires, ceux qui étaient les plus responsables de la façon dont il était jugé au Vatican, se trouvaient en Angleterre.
Les prélats romains n'avaient, a priori, contre lui aucune prévention ; Pie IX lui était bienveillant; Newman, de son côté,
a toujours évité, même à ses heures les plus chagrines, de faire remonter ses critiques jusqu'à la personne du Pape ; il reconnaissait ses qualités, sa foi, son courage, la bonne grâce humoristique qui tempérait ses rigueurs, son charme qui s'exerçait jusque sur les protestants les plus prévenus. « Personnellement, écritil à une amie, j'aime beaucoup le Pape (1) . » Si donc il y avait à Rome des impressions fâcheuses sur Newman, elles venaient d'outre-Manche : elles venaient de Ward qui l'accusait d'être un minimiser et de pousser, sciemment ou non, à la « déloyauté envers le Saint-Siège » ; elles venaient surtout de Manning qui ne se lassait pas d'écrire à Rome que Newman était, en Angleterre, « le centre de ceux qui pensaient mal du Saint-
(1) T. Ie% p. 586.
Siège » ; elles venaient de Mgr Talbot, le correspondant assidu de Manning, qui se faisait, au Vatican, l'écho de ces dénonciations et qui proclamait Newman « l'homme le plus dangereux de l'Angleterre (1) ».
Au dire de Newman, l'une des causes qui l'empêchaient d'être bien compris à Rome, était qu'à cette époque la Propagande se trouvait encore chargée de gouverner les catholiques anglais. Il se plaignait que cette congrégation, constituée pour régir les pays de mission, ne se préoccupât pas des nécessités créées par les difficultés intellectuelles des pays à culture raffinée. « C'est une chose grave, écrivait-il, qu'en Angleterre, sur les questions théologiques, le Pape et les catholiques individuellement se rencon-
(1) Voir les lettres publiées dans Life of Manning, par Purcell, t. II, passim.
trent face à face, sans intermédiaire, sans aucun ressort ni coussin pour adoucir le choc, et que le pouvoir quasi militaire de la Propagande ait la juridiction et le contrôle de l'intelligence (1). » On sait que, depuis, satisfaction a été donnée à ce grief de Newman et que l'Angleterre a été soustraite à la Propagande, pour être mise au régime normal des autres pays chrétiens.
Toutefois il faut reconnaître, à la décharge des autorités religieuses, et particulièrement des autorités romaines si étrangères aux choses d'Angleterre, que la pensée de Newman, parfois un peu subtile et complexe, n'était pas toujours aisée à saisir. Il échappait à qui aurait voulu le rattachera un type commun, lui donner une étiquette, le classer dan»
(1) T. Ier, P 560.
une école, dans un parti. La pénétration même avec laquelle il envisageait toutes les faces d'une question, l'apparente complaisance avec laquelle il pesait ce que les objections pouvaient avoir de fondé, de spécieux, donnaient à ceux qui n'étaient pas habitués à sa manière l'idée qu'il hésitait ou se contredisait. Tout cela était pour dérouter les esprits accoutumés à la discipline rigide de la scolastique, d'autant que Newman, non seulement ne se servait pas de la méthode habituelle des théologiens, mais qu'il avait en ces questions un vocabulaire à lui. Ge n'était pas seulement un adversaire tel queManning, qui lui disait : «Je vous trouve difficile à comprendre. » Un autre converti, qui avait suivi pendant un temps son sillage, Allies, écrivait : o Newman est un homme singulier. Qui peut le comprendre? » Et l'un des plus
fidèles disciples du maître, qui devait lui succéder comme supérieur de l'Oratoire, le P. Ryder, confirmait cette impression : « Il était, disait-il, excessivement difficile à des hommes élevés dans la logique formelle des écoles de comprendre celui dont les propositions se prêtaient si mal à la discipline habituelle. C'était un formidable engin de guerre pour leur cause, mais ils avaient le sentiment qu'ils ne comprenaient pas tout à fait le mécanisme de cet engin, et quelques-uns d'entre eux en venaient à penser qu'il pouvait un jour faire explosion ou partir dans la mauvaise direction (1). »
Ajoutons que, par un mélange de timidité et de fierté, de susceptibilité et de résignation, Newman n'aimait pas à s'expliquer quand il était mal compris et
jugé défavorablement; il se repliait alors sursoi. Puis, comme l'a encore justement observé le P. Ryder, il y avait, chez lui, une sorte de « passivité » ; nullement porté par nature à agir, il ne se jugeait tenu de le faire que s'il croyait entendre un appel d'en haut, et lorsqu'il était arrêté ensuite par des difficultés, des obstacles, et que ses amis s'attendaient à le voir résister et protester, il se bornait à dire, avec plus ou moins de tristesse et d'amertume : Fiat voluntas tua. Combien différent il se montrait en cela de Manning! Si celui-ci se fût heurté aux mêmes oppositions, avec quelle énergie impérieuse et tenace il eût fait tête à ses adversaires, avec quelle infatigable diplomatie il eût déjoué leurs manœuvres, bataillant en Angleterre, négociant à Rome où il eût multiplié les lettres et les voyages, faisant, en un mot, tout ce que
ne faisait pas Newman! C'est que l'un était un homme de combat et de gouvernement, ce que l'autre n'était à aucun de#ré.