LES PREMIERS MÉCOMPTES
Ce fut à l'occasion de la fondation d'une université catholique en Irlande que Newman éprouva son premier déboire. Sur ces faits jusqu'ici imparfaitement connus, M. Ward a apporté d'intéressants renseignements (1). Sir Robert Peel, en 1846, avait offert aux catholiques irlandais certaines facilités et garanties pour leur permettre de fréquenter l'université officielle. Beaucoup de laïques et une partie des évêques, dont le Dr Murray, archevêque de Dublin,
(1) T. Ier, chap, xi, xn et xm.
étaient disposés à accepter ce modus vivendi. Mais d'autres évêques, notamment Mgr Gullen, alors archevêque d'Armagh et qui devait bientôt succéder à Mgr Murray, repoussaient cette combinaison et préconisaient la fondation d'une université purement catholique. Cet avis prévalut à une voix de majorité, dans une réunion de l'épiscopat irlandais en 1850, et fut approuvé par le Saint- Siège, opposé par principe à toute éducation mixte. Avec l'agrément du Pape, Mgr Gullen demanda, en 1851, à Newman d'être le recteur de la nouvelle université. Le prestige du grand Oxfordman paraissait devoir aider au succès de l'entreprise.
Newman n'avait à peu près aucune idée des conditions dans lesquelles il pourrait accomplir sa mission; le Pape l'appelait, c'était assez pour lui donner
confiance : a J'étais un pauvre innocent, dans tout ce qui regardait l'état des choses en Irlande, a-t-il écrit plus tard; mais je ne m'en inquiétais pas, parce que je me reposais sur la parole du Pape... J'avais été accoutumé à croire que, outre l'infaillibilité attribuée aux décisions doctrinales du Saint-Siège, un don de sagacité avait de tout temps caractérisé ses occupants (1). » Le but à atteindre était d'ailleurs pour lui plaire. Cette université lui paraissait un moyen de « renforcer, dans un jour de grand danger, les défenses de la religion chrétienne » . La pensée des périls que courait la jeunesse, en face de la marée montante de l'incroyance, devait être l'angoisse de toute sa vie. « Quand je vois, écrira-t-il plus tard, un jeune homme intelligent et
36 NEWiMAN CATHOLIQUE
habitué à penser, j'éprouve une sorte de terreur, en songeant à son avenir. Gomment sera-t-il capable de résister au mouvement intellectuel qui vient assaillir le christianisme (1)?» Donner à cette jeunesse une formation qui la mît à même de résister à cet assaut, n'était-ce pas l'œuvre excellente entre toutes? Newman n'allait-il pas continuer ainsi, avec l'accroissement de force qu'il trouverait à « s'appuyer sur le roc de Pierre » , l'œuvre qu'il avait commencée auprès des under graduâtes d'Oxford? Par toutes ces raisons, il accepta l'offre qui lui était faite, décidé à se donner à l'œuvre avec toute son énergie.
Il ne tarda pas à voir quelles difficultés il y rencontrerait. Plusieurs des évêques étaient indifférents sinon hostiles. L'un
(1) T. II, p. 474.
d'eux, l'évêque de Limerick , n'avait consenti à donner son nom qu'à la condition qu'on sût bien « qu'il ne prédisait qu'un échec » . Les familles se montraient peu disposées à envoyer leurs enfants. Le provincial des jésuites et le président du collège de Maynooth, bien placés, entre tous, pour connaître la situation, avertissaient Newman qu'il ne trouverait pas d'étudiants en Irlande, que le petit nombre de ceux qui étaient curieux de haute culture préféreraient aller aux universités officielles pour y conquérir des grades. Les gens de loi tenaient « que quand la société est mixte , l'éducation doit l'être également » . Quant au rêve, qui était celui de Newman, de faire de la nouvelle université un centre intellectuel, non seulement pour les Irlandais, mais pour tous les catholiques de langue anglaise, l'évêque
38 t NEWMAN CATHOLIQUE
de Birmingham, Mgr Ullathorne, mieux éclairé sur les préventions de ses compatriotes, déclarait que les Anglais « n'enverraient jamais leurs fils à Dublin » .
Newman trouvait-il au moins un franc appui chez ceux qui avaient pris l'initiative de la fondation et qui étaient venus le chercher, notamment chez le principal d'entre eux, Mgr Gullen? Il fut bientôt manifeste qu'en dépit d'une grande estime réciproque, il n'y avait pas, entre l'archevêque et le recteur, accord sur l'œuvre à faire. Newman appréciait sans doute l'avantage d'une université exclusivement catholique. Mais, pour être catholique, l'université n'en devait pas moins être un centre de forte et large culture, préparant les jeunes gens à se mouvoir au milieu des dangers intellectuels de la société moderne. « Une université, disait-il, n'est pas un couvent,
elle n'est pas un séminaire, c'est un endroit où il faut former des hommes du monde pour le monde. Nous ne pouvons pas les préserver d'être un jour lancés dans le monde, au milieu de ses méthodes, de ses principes, de ses maximes, mais nous pouvons les préparer à se défendre contre ce qui est inévitable. Or, ce n'est pas le moyen de leur apprendre à nager dans les eaux troublées que de ne les avoir jamais laissés y mettre le pied, v Sans méconnaître l'autorité qui devait appartenir aux évêques, il réclamait une part pour les laïques, non seulement dans le contrôle financier, mais dans la répartition des chaires auxquelles il entendait n'appeler que des hommes de haute compétence. Pour ceux-ci, il revendiquait une conception large de l'enseignement littéraire et la liberté nécessaire aux recherches scientifiques.
Tout autres étaient les vues de Mgr Gullen. Gomme la plupart des autres prélats irlandais, il ne s'inquiétait guère de la haute culture intellectuelle; en fondant l'université, il avait seulement voulu faire échec à l'éducation mixte et il rêvait d'une sorte de séminaire, entièrement dans la main de l'autorité ecclésiastique, où l'élément laïque n'aurait presque aucune part et dans lequel les jeunes gens seraient soigneusement préservés de tout souffle venu du dehors, de toute connaissance des idées dangereuses ayant cours dans le monde moderne.
Ce désaccord foncier ne se traduisit pas par un conflit patent, mais Newman se vit partout entravé et réduit à l'impuissance. Non seulement il n'avait pas l'indépendance qu'il jugeait nécessaire au succès d'une université, mais il voyait nommer ses subordonnés sans qu'il eût
D'APRÈS DES DOCUMENTS NOUVEAUX Al
été consulté. Les professeurs qu'il cherchait à attirer étaient regardés avec méfiance, surtout s'ils étaient Anglais. A ses lettres, Mgr Gullen n'opposait pas de refus; il se bornait à ne pas répondre. « Je ne pouvais pas agir, a rapporté Newman, parce que je ne parvenais pas à faire dire à l'archevêque oui ou non aux questions que je lui posais, et, si j'agissais sans l'interroger, je le mécontentais. »
Newman put croire un moment, en janvier 1854, que le Saint-Siège le mettrait à même de surmonter ces difficultés. Il avait écrit au cardinal Wiseman, pour lui faire connaître sa situation. Le cardinal qui, dès la conversion de Newman, avait eu le sentiment très vif de la valeur qu'avait pour les catholiques le concours d'un tel homme, saisit le Pape de la question et lui suggéra de nommer
le recteur évêque in partibus, pour lui donner un rang égal aux prélats irlandais avec lesquels il avait à traiter.
Pie IX, qui s'intéressait fort à l'avenir de l'université, entra volontiers dans cette idée, et Wiseman s'empressa d'annoncer à Newman son élévation. « Je n'aurais jamais imaginé, a écrit plus tard ce dernier, que des circonstances pussent se présenter, dans lesquelles je serais amené à me réjouir d'être nommé évêque. Il en fut cependant ainsi . J'étais content, car, si quelque chose ne venait pas donner plus d'autorité à ma position officielle, je ne voyais pas comment je pourrais surmonter l'inertie et l'opposition qui existaient, en Irlande, au sujet de l'université. »
La nouvelle de cette nomination se répandit bientôt parmi les catholiques anglais. Ceux-ci, sur l'initiative du duc
de Norfolk, se cotisèrent pour offrir à Newman de riches ornements épiscopaux. Les évêques le complimentèrent, en le qualifiant de my dear Lord. Wiseman réclama « l'honneur et la consolation » de le consacrer. Puis, tout d'un coup, le silence se fit. Plus rien ne vint de Rome. « Wiseman, a rapporté Newman, ne m'écrivit jamais un seul mot, il ne m'envoya aucun message pour m'expliquer le changement qui s'était produit. » Plus tard, en 1860, Manning ayant touché le sujet à Rome, il lui apparut clairement que Newman aurait l'épiscopat s'il le désirait; mais celui-ci n'était pas un homme à « lever même le doigt » en semblable matière. Il se tut, et l'on profita de son silence pour ne rien faire. Peu après, une amie fidèle, miss Giberne, demanda, sans circonlocution, au Pape, au cours d'une audience :
« Saint-Père, pourquoi ne faites-vous pas le P. Newman évêque? » « Le Pape, a-t-elle raconté, parut fort embarrassé et aspira une grosse prise de tabac. »
Que s'était-il donc passé et quel était le secret de ce revirement? Wiseman avait cru s'être assuré préalablement de l'adhésion de Mgr Gullen ; celui-ci n'avait pas osé la refuser, mais, après coup, il s'était inquiété de la force que cette nomination donnerait au recteur, et, de concert avec les autres évêques d'Irlande, il avait agi à Rome, où il était persona grata, pour faire échouer le projet. Quant à Wiseman, plus impulsif que persévérant, il avait perdu de vue un projet que l'intéressé ne lui rappelait pas. « Je n'ai jamais, écrit Newman dans ses notes, posé de question à personne sur cette affaire... Cette perspective s'est évanouie dans mon esprit, à mesure que l'ajour-
nement s'est prolongé. Je sentais que d'être nommé évêque m'aurait singulièrement aidé dans mon oeuvre, mais je n'aurais plus été en mesure de démissionner, si j'avais accepté de tels gages, Je serais resté en Irlande jusqu'à maintenant. Je ne cesse de remercier saint Philippe de m'en avoir préservé. Sic me servavit Apollo. » Ailleurs, il disait qu'en empêchant cette nomination, Mgr Gullen avait été son « grand bienfaiteur » . Ne nous trompons pas cependant à ce langage. Au vrai, il fut attristé et blessé, sinon des oppositions qu'il avait rencontrées, du moins de la négligence avec laquelle l'avaient soutenu ceux qui se disaient ses amis, du sans gêne discourtois avec lequel on l'avait abandonné après lui avoir offert ce qu'il n'avait pas demandé. Malgré tant d'obstacles et de déboires, Newman hésita longtemps à jeter le
manche après la cognée. Il se faisait scrupule d'abandonner une œuvre à laquelle il avait cru être appelé par Dieu. D'ailleurs, s'il était entravé dans la réalisation pratique de ses projets , du moins lui était-ce une occasion d'exposer, comme recteur, dans des Lectures justement renommées, ses idées sur la façon dont doit être élevée la jeunesse, pour conserver la foi traditionnelle, tout en ayant l'esprit ouvert aux connaissances de son temps. Il formulait, avec largeur d'esprit, ce que M. Wilfrid Ward appelle a la Magna Charta de la liberté réclamée par la science séculière dans une université catholique » . S'il faisait preuve, en cela, de quelque hardiesse, ce fut sur une note de grande simplicité et de grande humilité qu'à la fin de sa dernière « lecture » il se sépara de ses auditeurs. Il se rendait compte que son effort
pour ce qu'il appelait « l'élargissement intellectuel » n'était pas en harmonie avec les vues de ceux de qui l'université dépendait très étroitement; son opinion personnelle sur la nécessité de cet élargissement n'en était pas affaiblie; mais, en cette circonstance, comme en toutes les autres, il n'entendait parler que « sauf correction» . Suivant la remarque de son biographe, fidèle interprète de sa pensée, il pouvait se faire que la spéculation, si on lui laissait libre champ, s'émancipât à ce point qu'elle mît la foi en péril; peutêtre fallait- il plus de prudence qu'il ne le croyait nécessaire. Un grand sacrifice intellectuel serait alors demandé aux catholiques, comme prix de ce qui était infiniment plus élevé, c'est-à-dire de leur foi. Newman ne pensait pas qu'il en fût ainsi; mais il était résolu à s'incliner devant l'Église et à lui obéir, si telle était
l'opinion et la décision de ceux qui la gouvernent. Il terminait par ces paroles :
Croyez en l'Église de Dieu implicitement, même quand votre jugement naturel prendrait un cours différent du sien et vous induirait à mettre en question sa prudence ou sa correction. Souvenez-vous combien sa tâche est rude, combien elle est sûre d'être critiquée et blâmée, quoi qu'elle fasse ; souvenez-vous combien votre loyale et tendre dévotion envers elle lui est nécessaire. Souvenez-vous aussi de la longueur d'une expérience de dix-huit siècles, et quel droit elle a de réclamer votre assentiment aux principes qui ont passé par une épreuve si étendue et si triomphante. Remerciez-la d'avoir gardé sauve la Foi pendant tant de générations, et donnez-vous à tâche de l'aider à la transmettre aux générations à venir.
Cependant les années passaient et Newman se heurtait toujours aux mêmes dif-
fi cultes. Après six années d'efforts, en 1857, il dut enfin reconnaître l'impossibilité d'accomplir l'œuvre qu'il avait rêvée, et il résigna ses fonctions.
Ge premier mécompte de sa vie catholique a eu, sur son état d'âme, un effet qui dépasse de beaucoup ce qu'il aurait pu être avec une nature moins impressionnable. L'élan joyeux avec lequel le converti s'est mis en mouvement est brisé. Il sent s'évanouir la confiance qui lui faisait croire au succès, fallût-il pour cela un miracle, du moment où il se mettait en mouvement sur l'appel du successeur de Pierre. Sa foi catholique n'en est sans doute pas ébranlée, et il ne s'en croit pas moins dans la main de Dieu ; seulement, il se demande si ce que celui-ci lui réserve n'est pas la croix au lieu du triomphe. De ce jour, le ton de ses lettres est changé; elles deviennent
tristes, parfois chagrines. Si détaché qu'il soit au fond de tout sentiment mesquin d'amour-propre, il ne peut s'empêcher de comparer la façon dont il vient d'être traité, avec le prestige qui l'environnait naguère, à Oxford, même aux yeux de ceux qui le combattaient. Il songe, non sans quelque impatience, à l'inertie à laquelle il s'est buté chez ceux qu'il voulait servir, et il a peine à supporter d'être désormais à la merci de gens qui ne paraissent pas attacher de prix à son concours. Il se croit oublié et fini. « Pour la génération qui s'élève, écrit-il en 1857, à son fidèle Saint- John, pour les fils de ceux qui m'ont connu ou qui ont lu ce que j'écrivais, il y a quinze ou vingt ans, je ne suis plus qu'une page d'histoire. Je ne vis pas pour eux... C'était à Oxford et par mes sermons paroissiaux que j'avais de
l'influence. Tout cela est passé (1). » Ce premier mécompte fut bientôt suivi d'un second. Dans leur synode de 1855, les évêques d'Angleterre avaient émis le vœu de voir publier une nouvelle version anglaise des Écritures. Deux ans après, au moment où Newman quittait l'université d'Irlande, Wiseman lui demanda, au nom de ses collègues, de se charger de ce travail. Newman accepta avec empressement une proposition où il voyait, disait-il, a une haute marque de confiance » . Ne lui serait-ce pas une occasion d'aborder, à propos de la critique biblique alors à ses débuts, quelquesunes des difficultés dont il savait certains esprits troublés? Il se mit donc aussitôt à l'œuvre, recruta des collaborateurs, et commença lui-même à préparer, en guise
d'introduction, un essai sur la philosophie du récit sacré, dont il voulait faire une antidote aux interprétations naturalistes.
Le travail était en train depuis une année, quand Newman fut informé, d'une part, que des évêques américains, qui avaient entrepris une œuvre analogue, proposaient une collaboration à laquelle il était, pour son compte, peu favorable, d'autre part, que des difficultés s'élevaient sur la question de savoir qui supporterait les dépenses. Il estimait que c'était à Wiseman de résoudre ces difficultés. Mais celui-ci, alors malade et absorbé par des embarras administratifs, ne répondait rien à toutes les questions. Il semblait que le sujet lui fût sorti de l'esprit; signe nouveau de l'espèce de négligence dont il avait déjà fait preuve dans l'affaire de l'évêché in
partibus. Dans ces conditions, JSfewman crut devoir suspendre son travail et celui de ses collaborateurs, gardant à sa charge les dépenses faites. Depuis lors, aucun des évêques ne lui reparla de cette traduction, aucun ne le pressa de la reprendre. Y avait-il eu Ià-dessous, comme on Ta supposé, quelque intervention de libraire inquiet de voir démoder l'édition dont il était propriétaire? Quoi qu'il en soit, Newman constata, une fois de plus, le peu de cas que l'on faisait de son concours. Cette indifférence lui était plus mortifiante que n'eût été l'hostilité. Dans cette affaire, lui semblait-il, ainsi que dans celle de l'université d'Irlande, les autorités religieuses s'étaient servies de son nom, comme d'une enseigne, pour donner l'idée que le corps catholique pouvait lui aussi faire figure dans le monde des scholars, mais au fond elles ne s'inté-
ressaient pas à l'œuvre qu'elles paraissaient lui confier et n'appréciaient pas la contribution qu'il pouvait apporter à la défense des vérités catholiques ; et il écrivait, avec une ironie attristée, sur son journal intime, qu'il était traité à la façon de « quelque bête sauvage extraordinaire, spectacle à faire montrer aux étrangers par le docteur Wiseman, celuici présenté comme le chasseur qui l'avait capturé (1) » .
in