LE CARDINALAT ET LES DERNIÈRES ANNÉES
Dans la « Lettre au duc de Norfolk » , parlant de la façon dont le pape Léon le Grand avait redressé les interprétations excessives qui faussaient les définitions du concile d'Éphèse, Newman faisait allusion aux exagérations qui s'étaient aussi produites à l'occasion du concile du Vatican ; si le besoin s'en fait sentir, ajoutait-il, « un autre Léon nous sera donné. In monte Dominus videbit » . Trois ans après, en février 1878, cet « autre Léon » , treizième du nom, montait sur le trône pontifical.
On sait comment, sur une démarche faite par les principaux catholiques d'Angleterre, le nouveau pontife, moins d'un an après son élévation, nomma Newman cardinal, indiquant expressément qu'il entendait ainsi récompenser « les services signalés rendus par lui, depuis de longues années, à la religion » ; on sait avec quelle émotion reconnaissante Newman accepta une distinction qui, disait-il, « écartait à tout jamais le nuage » dont il était depuis si longtemps enveloppé; on sait l'accueil enthousiaste fait en Angleterre à la décision du Pape, aussi bien par les protestants que par les catholiques, les adresses de félicitations venues de toutes parts, cette ovation se prolongeant pendant plusieurs mois, et ensuite l'homme qui avait, durant sa vie, traversé tant de crises, affronté tant de contradictions, rencontré tant d'hosti-
lités, passant ses dernières années, en paix avec lui-même et avec les autres, universellement aimé, honoré, vénéré.
Après avoir dû m'étendre sur la période assombrie de cette vie, j'eusse aimé à m'arrêter sur la période lumineuse, mais, pour cette fin, M. Wilfrid Ward ne nous apporte à peu près rien que nous ne connaissions déjà. Il n'a plus eu d'emprunts à faire au journal qui avait été le confident des heures chagrines et sur lequel Newman, cardinal, a cessé d'écrire. Je ne puis donc que renvoyer au récit que j'ai fait ailleurs des événements de cette époque (1), et je me bornerai à recueillir, dans le livre de M. Ward, quelques documents nouveaux.
Telle est tout d'abord une longue note dans laquelle le duc de Norfolk, princi-
(1) Voir la Renaissance catholique en Angleterre, au dix-neuvième siècle, IIIe partie, p. 227 à 292.
pal promoteur de l'élévation de Newrnan au cardinalat, expose les motifs qui l'ont déterminé et ceux qu'il a fait valoir auprès du Saint-Père :
Je fut poussé par le sentiment que la longue vie de Newrnan et son labeur merveilleusement fécond pour la religion méritaient la plus haute marque de reconnaissance que pût lui donner le Saint- Siège. Je le sentais d'autant plus profondément, que je savais tout ce qui avait obscurci le caractère de son travail et ses résultats. Je savais que c'était, pour lui, une intense douleur que sa personne et son œuvre ne fussent pas comprises chez ceux dont il s'était fait lui-même le champion. Mais la principale raison qui me faisait agir était d'un caractère plus général. A mon avis, aucun catholique n'a été écouté par ceux qui ne sont pas catholiques, avec autant d'attention, de respect, et, dans une large mesure, de sympathie, que l'a été Newrnan. Pendant que beau-
coup étaient attirés par lui à voir et à accepter la vérité, je me rendais bien compte du fait qui limitait très malheureusement le plein résultat de ses travaux : c'était l'idée, répandue par une certaine école de gens bien intentionnés, qu'il n'exprimait pas réellement l'esprit de l'Église, ou ne présentait pas les croyances que les enfants de cette Église doivent accepter. 11 m'apparaissait donc que les mêmes causes qui éloignaient de lui la pleine et publique approbation du Saint-Siège, l'empêchaient d'être aussi utile qu'il eût pu l'être à ses concitoyens. Eux, de leur côté, admiraient sans doute les arguments et l'exemple de Newman, et en concluaient quelle grande, belle et divinement doctrinale pouvait être l'institution de l'Eglise catholique; mais ils ne se croyaient pas tenus d'obéir à cette Église, parce que, de l'opinion exprimée par beaucoup de catholiques sur Newman, il résultait que l'Église catholique n'était pas réellement ce qu'il disait. Il me semblait donc que, pour une cause à la fois de
justice et de vérité, il était de la plus haute importance que l'Église mît son sceau sur l'œuvre de Newman.
Le duc rapporte ensuite comment, se trouvant alors accidentellement à Rome, il fut le premier à parler de la question à Léon XIII :
Je pris soin d'exposer au Pape qu'il y avait en Angleterre une fraction de l'opinion qui ne serait pas en sympathie avec ma suggestion. Je le fis, non seulement parce que c'eût été mal à moi de laisser croire au Pape que chacun pensait comme moi, mais aussi parce que je désirais ardemment que, si Newman était créé cardinal, il le fût après un très complet examen et une très soigneuse enquête du Saint-Siège, et qu'il fût ainsi établi que ce n'était pas une faveur accordée par complaisance à ceux qui la demandaient, mais que c'était un acte solennel, expression d'un jugement mûrement délibéré.
Je serais fâché qu'on me soupçonnât de censurer ceux qui considéraient avec doute ou suspicion une grande partie de ce que Newman a écrit, et qui considéraient son élévation au cardinalat comme une sanction dangereuse donnée à un enseignement funeste. Parmi ceux qui avaient cette opinion se trouvaient des hommes capables et saints, et, sur quelques points, en quelques occasions, je me suis senti en grande sympathie avec eux. Mais ils me semblaient laisser des points de détail l'emporter, dans la balance, sur le fait considérable de toute l'œuvre accomplie par Newman. Ils ne savaient pas voir que personne n'était aussi capable que Newman de présenter la vérité catholique à l'intelligence de ses compatriotes, parce que, entre autres raisons, il leur avait montré qu'il comprenait, comme ne l'avait fait aucun autre écrivain catholique, les difficultés qui les mettaient en peine. Je pensais aussi qu'ils oubliaient que des centaines de convertis avaient été amenés à l'Église par
'236 NEWMAN CATHOLIQUK
une correspondance privée avec Newman, et que, pour eux, ce serait une indicible consolation et un redoublement de force, de le voir recevoir la plus haute distinction qui pût lui être conférée. Beaucoup aussi de ceux qui étaient anxieux de voir répandre ce qu'ils appelaient les vues ultramontaines, semblaient oublier qu'ils ne pouvaient s'adresser à personne mieux qu'à Newman, pour rendre un haut et ferme témoignage à 1 auguste majesté du Saint-Siège, à la confiance et à la fidélité que le Pape a le droit de réclamer de nous. 11 a été encore quelquefois prétendu que, chez Newman, les qualités intellectuelles tendaient à voiler la simplicité de la foi catholique. Mais il serait, en vérité, difficile de recueillir, d'un autre écrivain, des conceptions aussi sublimes sur la dévotion envers la Mère de Dieu ou sur notre parenté avec les saints; et, dans tout ceci, les hautes vues intellectuelles se mêlent à une tendresse d'enfant. Je sens très fortement que l'acte du Saint-Siège, en créant
Newman cardinal, mettait en lumière ce grand côté de son caractère, ce grand et durable enseignement de sa vie, et qu'ainsi notre pays recevait un nouveau gage de l'invariable amour de Rome (1).
Il peut aussi être intéressant de citer quelques-unes des lettres dans lesquelles Newman exprime sa joie si vive, joie qui vient non de la satisfaction d'amourpropre que peut lui causer sa nouvelle dignité, mais de la justification qui en résulte pour son passé. A Puzey qui, sur un faux bruit, le croyait disposé à refuser le chapeau, il répond :
Voici trente ans que des hommes de toutes nuances disent que je ne suis pas un bon catholique. Gela m'a causé un trouble immense, beaucoup de mortification et une grande perte de temps. On s'en est servi
(1) T. II, p. 436 à 438.
comme d'un argument pour retenir des hommes loin de l'Eglise. Quelques-uns ont dit : « Voyez, les siens n'ont pas confiance en lui; le Pape le rabroue. » Quand, après cette période de pénitence, après cette longue épreuve de patience et de résignation, arrive cette offre, dites-moi, ne la prendriez-vous pas comme un appel de Dieu, une invitation à ne pas repousser cette grande miséricorde, qui, étant donné ce qu'implique un chapeau de cardinal, effacera complètement ce stigmate (1)?
Mêmes idées dans une lettre à son ami Church :
Hœc mutatio dexterœ Excelsi! Toutes les histoires qui ont couru sur ce que je n'étais qu'à moitié catholique, un catholique libéral, sous un nuage, en qui on ne pouvaiavoir confiance, toutes ces histoires ont pris fin...
Une bonne Providence m'avait donné
(1) T. II,.p, 445.
l'occasion de me laver des premières calomnies dans mon Apologia, et je n'ai pas voulu la refuser. Maintenant, Elle m'a donné le moyen, sans aucun travail de ma part, de me laver des autres calomnies dirigées contre moi; comment pouvais-je négliger une bonté si grande et si aimante? Je me suis toujours efforcé d'abandonner ma cause entre les mains de Dieu et d'être patient, et II ne m'a pas oublié (1).
Au P. Gérard, jésuite, il écrit : a Naturellement, je ne puis espérer vivre longtemps encore. Mais c'est, par la bonne Providence de Dieu, une fin admirable de ma vie. J'ai vécu assez pour voir une grande merveille (2). » L'un des compagnons de Newman, le P. Neville, voulant donner une idée de ce qu'était alors son état d'esprit, a dit qu'il sentait, « comme si le ciel se fût ouvert et que
(1) T. II, p. 452.
(2) Jbid.t p. 452.
240 NEWMAN GATHOLIQLE
la voix divine eût proclamé l'approbation de son œuvre devant le monde entier (1) » . Trop vieux pour jouer un rôle actif, Newman veut cependant user du crédit que lui donne sa situation de cardinal, pour faire prévaloir ses vues sur la nécessité de combattre l'infidélité grandissante par des arguments pouvant avoir effet sur le monde intellectuel. Il se préoccupe des difficultés soulevées par la critique biblique sur les Écritures et par la critique historique sur les premiers temps du christianisme. Il rédige des memoranda et publie même deux articles de revue sur ces questions. Il insiste pour que des théologiens compétents étudient ces problèmes à fond et avec la liberté nécessaire. Son rêve serait de voir instituer, dans ce dessein, de grandes
commissions auprès du Saint-Siège. Plein de confiance dans la sagesse et la largeur de vues de Léon XIII, il caresse le projet, que son âge ne lui permettra pas de réaliser, de se rendre une dernière fois à Rome, pour conférer de ces sujets avec le Pape et avec ses collègues du Sacré Collège (1). En ce qui touche la question d'Oxford, il croit le moment favorable pour agir sur la jeunesse universitaire, « troupeau sans pasteur, sceptique ou chercheuse, mais ouverte aux influences religieuses » . Il estime qu'il est bien temps de renoncer, sur ce sujet, à ce qu'il appelle la tactique du « nihilisme » ; son désir serait que, pour commencer, le Pape envoyât en Angleterre un laïque de confiance qui y fît une enquête approfondie (2). Léon XIII, si dis-
(1) T. II, p. 473 à 477.
<2) Ibid., p. 486, 487.
posé qu'il soit à écouter Newman sur les choses d'Angleterre, attendra cependant la disparition de Manning pour renverser ce qui avait été fait et pour ouvrir aux catholiques les portes des universités. Les idées de Newman, sur ce point, ne triompheront qu'après sa mort.
En même temps, le cardinal continue, avec une autorité encore grandie, son action individuelle sur les âmes, souvent inaperçue, mais merveilleusement efficace et bienfaisante. On se ferait difficilement une idée du prestige dont il est alors environné aux yeux de ses compatriotes. A tous ceux, catholiques et même protestants, qui l'approchent, non sans une sorte d'émotion religieuse, la figure pâle et radieuse du vieillard, avec ses traits affinés et comme spiritualisés, paraît illuminée d'une sorte d'auréole.
En sortant d'une des dernières visites
qu'il lui fit, Mgr Ullathorne s'écriait : « Il y a un saint chez cet homme (1) . » Des torts qu'on a pu avoir naguère envers lui, Newman ne veut plus entendre parler. « Vous ne devez pas croire, dit-il, que ces petites affaires seront sur le tapis, devant les cours de l'autre monde. » Mais quelqu'un vient-il encore insinuer, en 1886, qu'il « a été désappointé dans l'Église de Rome » , il prend la plume que ses vieux doigts ont peine à tenir, pour protester « qu'il n'a jamais eu l'ombre d'un désappointement » . L'année suivante, répondant à un autre protestant : a Je ne clorai pas cette correspondance sans témoigner de mon entier amour pour l'Église catholique et de mon adhésion à ses enseignements (2) . »
Enfin, le 11 août 1890, âgé de quatre-
(1) Letters of Archb. Ullathorne, p. 512. (2( T. II, p. 526, 527.
vingt-dix ans, entouré d'une admiration et d'une vénération universelles, il s'éteint pieusement. Depuis lors, sa gloire et son action ne se sont pas affaiblies; elles ont plutôt grandi . Le livre de M. Wilfrid Ward, en faisant pénétrer plus avant dans cette âme aux jours d'épreuves, en ne laissant rien dans l'ombre des mouvements qui l'ont agitée en la montrant avec ses troubles, ses tristesses et, si l'on veut, ses faiblesses, mais aussi avec la hauteur de ses vues et sa généreuse fidélité, n'a pas diminué cette grande figure. Celle-ci nous apparaît plus émouvante, plus humaine, plus proche de nous, sans être au fond moins belle et moins pure. Nous l'aimons davantage, sans la moins admirer.