NEWMAN ET L ' IN F AILLIBILITÉ DU PAPE
Dans les années qui précédèrent le concile du Vatican, le monde catholique fut fort agité par les controverses sur l'infaillibilité du Pape. Je n'ai nulle envie de les réveiller. L'Église a prononcé, et il n'y a plus de question pour les catholiques. Une seule chose m'importe :
marquer exactement quelle fut l'attitude de Newman.
Entre ceux qu'une appréciation trop sommaire rassemble dans le camp opposé aux infaillibilistes, une distinction esta faire. Plusieurs, comme Dôllinger en Allemagne ou Acton en Angleterre, ont
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combattu la doctrine même qui devait triompher au concile : de ces hommes, les uns, après avoir usé du droit qui leur appartenait tant que l'Église n'avait pas prononcé, se sont soumis ; les autres sont tombés dans la révolte. Très différents sont ceux qui, tout en ne s'associant pas à la campagne des infaillibilistes, n'ont cependant jamais soutenu une doctrine contraire à celle qui devait être définie; après le concile, Mgr Fessier, secrétaire de l'auguste assemblée, publiera, avec l'approbation du Saint-Siège, un livre intitulé : La vraie et la fausse infaillibilité; or c'est seulement contre cette « fausse infaillibilité » , préconisée par de bruyants polémistes, que se sont élevés les hommes dont je parle. Newman était du nombre.
Il n'avait pas, a priori, d'objection contre la thèse de l'infaillibilité. Dans
une lettre écrite le 21 juillet 1867, tout en déclarant que, « pour ce qui le touchait, il n'avait jamais pris grand intérêt à la question » , il professait « croire » sur ce sujet « tout ce que l'Église enseigne comme la voix de Dieu » ; il ajoutait qu'il « avait seulement l'opinion, non la foi que le Pape est infaillible » , opinion fondée sur tout « un enchaînement d'arguments (1) » . C'est ce qu'il répétait, dans une autre lettre du 21 juin 1868 : « Je soutiens l'infaillibilité du Pape, non comme un dogme, mais comme une opinion théologique, c'est-à-dire, non comme une certitude, mais comme une probabilité (2) . « Rien donc ne faisait présager en lui un adversaire de l'infaillibilité. Mais, quand il vit quelques théologiens, ou le plus souvent de sim-
(1) T. II, p. 234, 235.
(2) JfcM., p. 236.
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pies journalistes, soutenir une infaillibilité qui se serait étendue à peu près à toutes les paroles du Pape, quand il les vit même ne presque plus la distinguer de l'inspiration et de l'impeccabilité, et en venir à transformer les prières liturgiques pour appliquer au Pape ce qui est dit de Dieu, quand il les entendit prétendre que ces doctrines devaient être adoptées dans le concile, sans débat et par « acclamation » , il fut tout de suite frappé et troublé du danger que ces exagérations faisaient courir à la cause catholique. Préoccupé du crédit de la religion dans le monde intellectuel, il s'inquiétait de voir présenter, comme vérités de foi, des idées peu conciliables avec certains faits de l'histoire des papes ; préoccupé aussi des âmes en travail dont il pénétrait le secret avec une clairvoyance sympathiqne, il redoutait ce qui
pouvait accroître le trouble des unes ou arrêter les autres sur le chemin qui les ramenait à la vérité. Dans cette sollicitude, bien plus que dans des objections théoriques, doit être cherchée l'explication de sa conduite. « Ma raison pour mettre obstacle à de telles extravagances, écrivait-il, est la charité envers nombre de personnes, principalement laïques, qu'une telle doctrine précipiterait dans la même direction qu'Arnold. » (Ce dernier était un converti qui venait de se détacher du catholicisme.) (1) Il ajoutait, dans une autre lettre, qu'il était extrêmement « ému » de l'état de « beaucoup de convertis ou d'hommes en voie de se rapprocher de l'Église » pour les-
(1) Thomas Arnold, fils du Dr Arnold, le fameux pédagogue, frère de Mathieu Arnold, le poète, père de Mme Humphry Ward, la romancière, devait plus tard revenir au catholicisme.
quels ces exagérations seraient un « grave scandale » . Et il se demandait avec tristesse « s'il était donc ordonné d'en haut que, de nos jours, la sainte Église se présentât aux Anglais sous l'aspect qui serait le plus conforme à leurs vieux préjugés et qui les découragerait le plus de se convertir (1) » . Il lui semblait d'ailleurs insupportable que de simples écrivains prétendissent imposer, comme vérités de foi, leurs vues particulières, et accuser de déloyauté envers le Saint- Siège et d'infidélité au catholicisme, ceux qui ne les acceptaient pas ; ainsi reprochait-il hautement à l'un d'eux, W. G. Ward, de « vouloir faire une Église dans l'Église » et de « diviser le Corps du Christ, en exaltant ses opinions comme un dogme » . « Je proteste, ajou-
(i) T. Ier, p. 14; t. II, p. 84 et 85.
tait-il, je proteste, non contre vos doctrines, mais contre ce que je puis appeler votre esprit schismatique (1) . »
Sous l'empire de cette émotion, l'éventualité d'une définition de l'infaillibilité lui paraît présenter des dangers qu'il n'apercevait pas d'abord. « Quant à l'infaillibilité du Pape, avait-il écrit à Pusey le 17 novembre 1865, je ne vois rien contre, ni rien à en craindre, car je suis sûr qu'elle doit être limitée pratiquement, de telle sorte que cela laissera les choses comme elles sont (2) . » Mais plus tard, dans l'état d'esprit créé par les polémiques, il redoute qu'une définition, si sage soit-elle en elle-même, n'apparaisse à l'opinion comme le triomphe des esprits extrêmes et la confirmation de leurs thèses. Aussi, en arrive-t-il à dési-
(1) T. II, p. 233.
(2) Ibid., p. 101.
rer qu'au moins pour le moment, toute définition soit ajournée, a Si c'est la volonté de Dieu, écrit-il le 29 mars 1870 à un évêque irlandais, que quelque définition de l'infaillibilité soit adoptée, alors je me soumettrai, mais, jusqu'à ce moment, je prierai, de tout mon cœur et avec la plus grande ferveur, pour qu'elle soit écartée. » De même, dans une autre lettre de cette époque, à M. de Lisle : « Quand ce sera fait, je l'accepterai comme l'acte de Dieu. Mais, jusque-là, je croirai que c'est impossible (1) . »
Si occupé qu'il soit de ces questions, Newman ne veut pas se jeter dans la controverse publique; il se ferait scrupule de contribuer à l'excitation des esprits et au trouble des consciences. Il s'est borné à encourager, en 1867, un
(1) T. II, p. 289 et 293.
D'APRÈS DES DOCUMENTS NOUVEAUX 20i)
de ses jeunes compagnons et son futur successeur, le P. Ryder, à écrire une critique sérieuse et mesurée des opinions excessives de W. G. Ward, et, en 1868, il s'intéresse également à l'étude d'un laïque, M. P. Le Page Renouf, sur le cas du pape Honorius. Plus approche le concile, plus il est ému. Il voudrait tout au moins qu'on procédât plus lentement, qu'on donnât du temps. « Que puis-je, écrit-il à son ami, le jésuite Goleridge, sinon crier, faire des gestes violents, comme vous feriez vous-même, si vous voyiez un train de chemin de fer sur le point d'écraser quelque malheureux ouvrier. Ma première et ma dernière pensée, sur le concile, est : « Vous « allez trop vite, vous allez trop vite (1) ! » A. défaut de publications, il multiplie ses
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lettres privées, soit pour raffermir des consciences troublées, soit pour représenter auxévêques, dont il a la confiance, le danger qu'à son avis on fait courir à l'Église. Dans ces communications tout intimes, il croit pouvoir épancher librement les sentiments de son cœur. Ainsi fait-il, un jour où il est particulièrement ému, dans une lettre à son évêque, Mgr Ullathorne, qui est personnellement infaillibiliste, mais dont l'affection lui permet une entière liberté de langage; il y qualifie certains infaillibilistes d' « agressive et insolente faction (1) ». Par une indiscrétion inexpliquée, la lettre tombe aux mains d'un journal qui la publie. Les extremists affectent de voir un manifeste de révolte, dans ce qui n'était
(1) J'ai cité la lettre entière, dans la Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle, IIIe partie, p. 124 et 125.
que l'alarme d'un prêtre, s'ouvrant secrètement à son évêque. Newman est désolé d'une publicité qui donne à sa lettre une portée absolument contraire à ses intentions. La phrase sur « l'insolente faction » était si peu préméditée, qu'il ne se rappelait même pas l'avoir écrite, et qu'au premier moment, en la voyant imprimée, il la démentit; il dut se reporter au texte pour reconnaître qu'elle lui avait en effet échappé, dans un instant de très vive indignation (1). Il affirma d'ailleurs n'avoir jamais voulu faire allusion par là « au grand corps des évêques que l'on disait être favorables à la définition, ni à aucun ordre ou société ecclésiastiques (2) » . Ne convient-il pas, en outre, de rappeler qu'à cette époque l'agitation était extrême
(1) T. II, p. 289, 290.
(î)Ibid., p. 291.
partout et que, si les « pensées de plusieurs venaient à être révélées » par la publication des correspondances d'alors, on retrouverait les mêmes vivacités de langage dans tous les camps? Après tout, n'en a-t-il pas été ainsi de tous les conciles? Loin de s'en scandaliser, il convient d'y voir d'abord quel ardent intérêt la conscience chrétienne prend aux choses de l'Église, ensuite quelle autorité extraordinaire possède cette Église, pour que « le vent et la mer s'apaisent» , dès que le Maître se dresse dans la barque et commande aux éléments soulevés.
Une fois la décision prise par le concile, il ne peut être question pour Newman, étant donnés les principes qui ont réglé toute sa vie, d'autre chose que d'une entière soumission. Au premier moment, toutefois, le coup lui est assez rude. Ne connaissant pas encore exacte-
ment le texte du décret, il craint que ce ne soit, ou tout au moins que ce ne paraisse être, la confirmation des exagérations professées par les plus bruyants des infaillibilistes. Mais bientôt, mieux informé et plus remis des émotions de la controverse, il se déclare satisfait des termes du décret. « J'ai vu hier la nouvelle définition, écrit-il à un ami, et je suis content de sa modération, en admettant du moins qu'il fallût définir cette doctrine (1). » Sa satisfaction est plus complète encore, quand est publié, sous le patronage du Pape, le livre de Mgr Fessier et qu'il y trouve des vues encore plus modérées que celles qu'il a approuvées dans l'écrit du P. Ryder.
Toujours fidèle à sa sollicitude pour les âmes, il explique à ceux qui le con-
sultent la vraie portée de la définition, il tache d'affermir les ébranlés comme Acton, il prêche la soumission aux révoltés comme Dôllinger et le P. Hyacynthe. « L'Église, écrit-il à ce dernier, est la mère des grands et des petits, des gouvernants aussi bien que des gouvernés. Securus judicat orbis terrarum. Si elle déclare, par ses voix diverses, que le Pape est infaillible en certaines matières, en ces matières il est infaillible. Ce que les évêques et le peuple disent par toute la terre, est la vérité, quelque sujet de plainte que nous puissions avoir contre certains procédés ecclésiastiques. Ne nous mettons pas en opposition avec la voix universelle (1). »
Newman , soumis , n'en faisait pas moins, aux yeux du grand public catho-
lique, figure d'une sorte de vaincu, réduit au silence et à l'inaction. Par moments il en souffrait. Ainsi, écrivait-il, dans ses notes intimes, le 30 août 1874 :
J'ai un sentiment si déprimant de n'avoir rien fait pendant ma longue vie, et particulièrement de ne rien faire du tout en ce moment. Les anglicans, à la vérité, apprécient plus ce que j'ai écrit qu'ils ne le faisaient, si j'en peux juger par les lettres que je reçois. Quant aux catholiques, ils ne voudraient pas nier que j'aie rendu quelques services, en amenant des anglicans dans l'Église, et même peut-être que j'en rends encore; mais, en ce qui regarde les grandes controverses du jour sur la divinité du christianisme, etc., ils pensent que je suis passé, et même plutôt que j'ai suivi une ligne défectueuse dans ces questions..., que ma ligne n'est pas ce qu'on appelle communément la ligne catholique.
Mais alors je me dis : Qu'est-ce que cela pour moi? Dieu y pourvoira. Il sait ce
qui est le mieux. Est-Il moins soigneux de l'Église, moins capable de la défendre que moi? Quel besoin de me tourmenter de cela? Que suis-je? Mon temps est fini. Je suis passé. Je puis avoir fait quelque chose dans mon temps, mais je ne puis rien faire maintenant. C'est le tour des autres. Et si les choses semblent mal faites, mon affaire est, non de critiquer, mais d'avoir foi en Dieu. Le 130e psaume est celui qui me convient. Hélas! nous ne le lisons jamais dans l'office. Non est exaltatum cor meum, neque, etc. Neque ambulavi in magnis, neque in mirabilibus super me. Sicut ablactatus est super matre sua, ita retributio in anima mea. Il me suffit de me préparer à la mort, car, selon toute apparence, rien autre ne m'attend et il n'y a pas autre chose à faire. Et Celui qui a toujours été si merveilleusement avec moi, toute ma vie, ne me manquera pas maintenant, je le sais, bien que je ne puisse prétendre à aucun droit sur Lui. Je me sens certainement beaucoup plus faible et moins capable que je n'étais, et,
que cet adunamia (l) doive augmenter ou non, je ne dois plus penser à la génération prochaine, mais penser à moi-même (2).
Le 14 octobre suivant, il revient sur les mêmes idées et il se livre à des calculs sur le nombre des ouvrages publiés par lui, aux diverses époques de sa vie : de 1826 à 1859, il trouve plus de trente volumes, et, dans les quinze dernières années, seulement trois ou quatre, bien que, dit-il, sa puissance d'écrire ne fût pas diminuée. « C'est là, ajoute-t-il, une pensée pénible. » Puis, après avoir constaté que la cause de son silence, après 1859, est venue de son échec avec le Rambler, il continue en ces termes :
Une autre raison était mon habitude — ou même ma nature — qui faisait que je
(1) Mot grec qui veut dire : impuissance.
(2) T. II, p. 398, 399.
n'écrivais ou ne publiais rien sans un appel. Ce que j'ai écrit a été , pour la grande partie, ce qu'on peut appeler officiai, c'est-à-dire des œuvres faites en raison de l'office dont j'étais chargé, ou de l'engagement que j'avais pris... L'essai sur YAssent est presque la seule exception. Je ne pouvais pas écrire sans un semblable stimulus. Autrement, je me sens hors de ma voie ou impertinent, et je n'écris ni avec esprit ni avec efficacité (1) .
Un mois après qu'il traçait ces ligne*,, à la fin de 1874, lui arrive un de ces a appels » sans lesquels il se sent incapable de rien publier. Gladstone, jusqu'alors mieux inspiré dans les questions qui regardaient le catholicisme, vient de se livrera une attaque furieuse contre ce qu'il nomme le « Vaticanisme » . A l'entendre, depuis la décision du concile sur
(1) T. II, p. 399 à 401
l'infaillibilité, il est impossible de concilier l'obéissance requise par le Pape avec les devoirs de l'allégeance civile; on ne peut plus être à la fois bon Anglais et bon catholique. Le retentissement du pamphlet est immense; en quelques jours, 120 000 exemplaires sont vendus. Plusieurs réponses y sont faites. Mais, ainsi qu'il est déjà arrivé toutes les fois que les catholiques ont été aux prises avec les préjugés protestants, c'est surtout de Newman qu'ils attendent le secours, et chacun a le sentiment que celui-là même auquel plusieurs reprochaient naguère de n'être pas assez chaud pour l'infaillibilité, est le mieux qualifié pour la défendre. Bien que l'âge augmente encore ses répugnances pour les polémiques, et qu'il lui en coûte autant de s'en prendre à Gladstone que naguère à Pusey, Newman ne se dérobe pas. Gomme il l'écrira
peu après, il se sent tenu, envers ceux que son exemple a conduits au catholicisme, à ne pas les laisser sur la sellette, en butte à de telles attaques. Il publie donc une réponse, sous forme d'une « Lettre au duc de Norfolk » . Dans une discussion habile, serrée, d'une grande dignité de ton et loyauté d'accent, souvent d'une éloquence émue, parfois d'une ironie attristée à l'égard de son contradicteur, attentif à présenter les idées sous la forme la plus intelligible à l'esprit anglais, il venge le catholicisme d'une indigne attaque, dégage la vraie doctrine de l'infaillibilité des exagérations qui la faussaient, mais ne se prive pas de montrer, à l'adresse des extremùts, comment leurs propres exagérations ont fourni prétexte aux attaques. Puis, dans une sorte de post-scriptum , il déclare, une fois de plus, à ses anciens coreligionnaires, que,
depuis le jour de sa conversion, il n'a jamais eu de doute sur la divinité de l'Église catholique; il termine par ces paroles :
Les personnes et les lieux, les incidents et les circonstances de ma vie, qui appartiennent à mes quarante-quatre premières années, sont logés profondément dans ma mémoire et dans mes affections; en outre, j'ai eu plus d'épreuves et de souffrances de divers genres, comme catholique, que comme anglican ; mais jamais, un seul instant, je n'ai désiré revenir en arrière; jamais je n'ai cessé de remercier mon créateur pour la miséricorde avec laquelle il m'a rendu capable de faire le grand changement, et jamais il ne m'a laissé croire qu'il m'oubliait, jamais il ne m'a laissé en détresse ou dans aucune sorte de trouble religieux.
La « Lettre au duc de Norfolk » obtient un grand succès. Les protestants écoutent cette parole qu'ils comprennent
et qui les éclaire sans les blesser. Dans l'autre camp, si quelques-uns de ceux dont Newman a désavoué les exagérations sont mécontents, ils n'osent guère le manifester, en présence de l'applaudissement enthousiaste et reconnaissant des catholiques. Le cardinal Gullen loue, dans une lettre pastorale, « l'admirable réponse du vénérable docteur Newman » . Celui-ci se félicite, dans ses lettres, que des laïques, des prêtres, des religieux « aient, d'une seule voix, donné leur adhésion à son écrit, aussi bien dans son ensemble que dans ses parties séparées (l) ». Il n'est pas jusqu'à Ward qui ne parle favorablement de la « Lettre » , et, en écrivant à Newman, il confesse loyalement « avoir commis de graves erreurs de jugement, soit dans ce qu'il a
(i) T. II, p. 405, 406.
dit, soit dans sa façon de le dire » . « La principale cause de ces erreurs, ajoutet-il, m'a toujours paru être ma séparation d'avec vous. Jamais homme n'a été moins fait que moi pour le rôle de premier violon (1). » A Rome, où l'on gardait une fâcheuse impression de l'attitude de Newman avant le concile, Pie IX reconnaît qu'en dépit de certains passages critiquables, son dernier écrit « a fait du bien » et qu'il « a dissipé complètement l'idée qu'on s'était faite de l'opposition de son auteur au Pape (2) » .
Après cette retentissante incursion sur le champ de la controverse publique, Newman rentre dans sa vie de silence et de piété. Trois années se passent pendant lesquelles il s'occupe à reviser les an-
(1) W. G. Ward and the Catholic Revival, par Wilfrid Ward, p. 270 à 274.
(2) Life of Manning, par Purcell, t. II, p. 486.
ciens écrits de sa période anglicane. Ses compagnons de l'Oratoire le trouvaient alors triste et abattu. La mort, comme il arrive aux vieillards, frappe autour de lui ceux qu'il aime; ainsi lui enlève-t-elle le P. Saint-John, à la fidèle et tendre amitié duquel il avait rendu un public et si touchant hommage à la fin de YApologia. «C'est la plus grande affliction que j'aie eue dans ma vie » , écrit-il à une amie. A un autre : « C'est comme une blessure ouverte qui, chez un vieillard, ne peut se cicatriser. » Et encore : « Depuis le premier jour, il m'a aimé avec une intensité d'amour dont on ne peut se faire une idée. A Rome, il y a vingt-huit ans, il était toujours si occupé à me soulager de tout trouble; . . , que les Romains l'appelaient mon ange gardien. Au milieu du monde, seul, j'existais pour lui. Cet amour n'a pas eu une intermittence d'une
heure jusqu'à son dernier souffle (1) . » Sous le coup de ces chagrins, Newman se reprend parfois à ruminer, dans son journal intime, le désappointement de sa vie catholique et la façon dont les autorités religieuses ont méconnu ses services. «J'ai, du premier jour, écrit-il, prévu que je n'aurais aucune récompense séculière pour mes écrits. » Il reconnaît cependant que, dans une certaine mesure, la miséricorde de Dieu a fait mentir cette prévision, en laissant arriver jusqu'à lui, pour tout ce qu'il a écrit, « tant de témoignages de reconnaissance et de sympathie qui, dit-il, dépassent de beaucoup ses mérites » . Puis, après avoir jeté les yeux sur le journal où il a souvent épanché ses tristesses, il écrit :
Je suis mécontent de l'ensemble de ce livre. C'est plus ou moins une complainte
(1) T. II, p. 410 à 412.
d'un bout à l'autre. Mais il représente ce qu'a été réellement mon état d'esprit et ce qu'a été ma croix.
0 combien légère cette croix, quand on réfléchit à ce que sont les croix des autres! Et pensez à la compensation, compensation même dans ce monde. 11 est vrai, mes services n'ont pas été reconnus en haut lieu. Mais quelles chaudes et bonnes lettres j'ai reçues de particuliers, et combien nombreuses ! Et que de publics témoignages de reconnaissance! Combien je suis ou je serais ingrat, si ces lettres et ces témoignages ne suffisaient pas à me contenter (1) !
(1) T. II, p. 433 à 435. — Déjà, quelques année» auparavant, Newman avait eu une impression analogue, en relisant son journal : « Combien il est déplaisant de relire d'anciennes notes! écrivait-il alors. On les trouve affectées, irréelles, égoïstes, mesquines... Il y a beaucoup de pages, dans ce qui précède, que je déchirerais et brûlerais, si je suivais mon désir. On écrit d'après l'humeur du moment... Je serais bien surpris, si je ne brûlais pas tout au moment de mourir. Peut-être cependant le laisserai-je, pour ce que cela peut contenir de bon. » (T. II, p. 278.)
Ces lignes marquent la tin du journal ; Newman n'y écrira plus; il ajoutera seulement, quelques années plus tard, au bas de cette dernière page, ces mots : « Après avoir écrit ce qui est plus haut, j'ai été fait cardinal (1) ! »
Au milieu des chagrins présents et des souvenirs attristants qui assombrissent Newman, quelques rayons de joie lui viennent de ses anciens coreligionnaires. Gladstone, son adversaire d'hier, parle de lui, dans un discours public, en termes extraordinairement élogieux. Son ancien collège d'Oxford, Trinity Collège, le nomme fellow honoraire ; il accepte, après autorisation de son évêque ; sur l'invitation qui lui est adressée, il rend visite à ceux qui lui ont donné ce témoignage d'estime, et est très affectueuse-
ment accueilli par tous, heureux et ému de revoir les vieilles chambres où il a passé plusieurs années de sa jeunesse.
On lui annonce une démonstration analogue de la part à'Oriel Collège. Tout cela lui est doux, mais ne vient que de ceux qu'il a quittés. Ne viendra-t-il rien de ceux auxquels il était allé, au prix de si douloureux sacrifices? Patience!
L'heure de la réparation va sonner.