‹ Newman, sa vie et ses œuvresChapitre 22 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SON ENSEIGNEMENT ORATOIRE t

lux beaux jours de la philosophie grecque, le voyageur en quête de la sagesse parcourait les mers et les routes, dédaignant périls et naufrages, pour rencontrer sur une agora ou pour trouver au seuil de sa porte un homme qui avait pu recueillir une parole de prix. On imagine aisément que cette parole ait dû pénétrer l'intelligence à d'étranges profondeurs, comme si les dangers et les fatigues, excitant la soif intellectuelle, n'avaient servi qu'à mieux préparer l'esprit au règne de cette nouvelle influence. Nous lisons sans doute trop de livres. Leur quantité nuit plutôt qu'elle ne sert h la culture vraiede notre âme, et ceux qui ont voulu s'astreindre aune discipline de vie intérieure n'ont souvent eu besoin que d'un mot comme règle et comme loi de cet empire intime et mystérieux. Parfois une

grande vie n'est que le développement ou la réalisation d'une seule parole ; d'autres fois, cette parole lui est donnée comme son but, son expression et sa signification. Sainte Catherine de Sienne, à laquelle on revient toujours quand il s'agit d'étudier ces domaines, a laissé, au cours de sa route, tomber de ces mots qui lui furent confiés et dont le moindre peut servir à éclairer royalement la voie profonde de toute une vie. Je n'apporterai comme exemple que ces mots divins entendus et redits par la sainte : « Je suis celui qui est... Tu es celle qui n'est pas. — Pense à moi... je penserai à toi. »

Newman avait reçu semblable illumination d'une maxime connue : « Etre seul à seul avec Dieu. » Au chapitre de YApologia qui traite de la crise final de sa conversion, il répète ces mots, et l'on sent qu'ils rythmèrent toute son existence. Il avait des parents, des disciples, des amis, des fervents, mais rien de tout cela ne devait s'intercepter entre son âme et la lumière divine. Et l'érudit, le liseur, le merveilleux «scholar» que fut Newman trouva sans doute plus de substance dans ces six petits mots que dans beaucoup de gros livres pour alimenter l'exercice de sa conscience et le travail de sa méditation.

Ou bien encore, citant Pascal, il se servit de

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telle pensée comme d'un scalpel et laissa ce prodigieux instrument tailler, retrancher, disséquer en lui, jusqu'à ce que fût atteinte l'âme nue, simple et irréductible, qui doit être confrontée seule à seul avec Dieu.

Le grand docteur anglican n'avait pas, je gage, attendu la dernière crise pour expérimenter la vertu pénétrante de quelques phrases. Et elles jettent un jour particulier sur la forme et le caractère de son éloquence.

Etre seul à seul avec Dieu ! Se voir seul à seul avec Dieu! Voilà son objectif et sa méthode, ce qui forme la discipline de son âme. Il parle à son auditoire, mais ilparle devant sa conscience, et c'est une conscience royale, habituée à régner, à dicter, à être point par point obéie et servie. La langue môme, — devenue son instrument docile, transmet toutes ses nuances et tous ses reflets, sans visible ornement littéraire. Cette langue est pure et transparente comme le cristal. Elle ne cherche pas à imposer sa souveraine beauté. Les parures lui sont inutiles. Newman en chaire repousse les citations profanes. Il cite la Bible pour commenter la Bible, le livre s'illustre lui-môme. Il parle devant sa conscience , pour sa conscience, et s'adresse aux consciences. Il ne prétend pas au succès per-

sonnel, mais il fouille les profondeurs de l'àme pour en tirer quelques étincelles aptes à ranimer la flamme de ferveur religieuse. Il sonde les racines de la volonté. Quand il était très jeune, il avait dit, avec cette impitoyable logique dont il eut le privilège, comme Pascal : « La sainteté, — non le réconfort, — est le but de toute prédication. » Personne ne flatta jamais moins son auditoire. Il n'accepte pas une seule compromission, nulle conséquence ne peut le faire reculer ; il creuse ses sujets et ne redoute pas les abîmes. Ce qu'il entend au fond de lui-même, il a mission de le redire ai voix haute, et tout son espoir est d'éveiller les consciences assoupies, d'aiguiser les consciences émoussées. 11 veut apprendre à l'homme à se connaître comme lui, Newman, se connaît, à se voir comme il se voit. Que l'homme se regarde à la lumière de Dieu, et peu importe qu'il oublie ou non le prédicateur.

Et c'est merveilleux à constater, la force dont dispose une conscience digne de ce nom. Ce prédicateur austère souleva des tempêtes d'enthousiasme. Il ne cherchait pas à plaire, et peu d'hommes furent aimés comme lui. L'histoire de cette influence prouve en faveur de la noblesse des aspirations humaines.

Ah ! c'est qu'il n'apparaisait pas comme un juge insensible, et que l'inflexibilité de sa justice n'enlevait rien à la délicatesse de ses sentiments, à la tendresse de son cœur.

Ce cœur était une sensitive. Il a les mots qui font tressaillir et les accents qui font pleurer. Il va frapper bien loin au fond de l'être, et, de ces régions inexplorées, il soulève des flots d'émotion irrésistible et mystérieuse. Sans doute, en les touchant ainsi, ces âmes, il leur a souvent révélé leur profondeur.

Certes, il est un prodigieux évocateur des consciences. Comme le divin Maître appela Lazare hors de son tombeau, il sait faire surgir de leurs sépulcres ces pauvres mortes sur lesquelles Jésus a pleuré, il les éveille parmi les entraves de leurs bandelettes ; elles se lèvent enveloppées de leur linceul; elles sont liées, bandées, ligottées, mais elles marchent, elles sortent, elles avancent vers le Seigneur. Un appel, une prière, les ressuscitent. Sans doute, il faut une main douce et puissante, une main divine pour dissoudre leurs liens et leur rendre la sainte liberté des enfants de Dieu. Mais souffrir, c'est déjà vivre, et ces consciences anxieuses ont déjà beaucoup regagné quand elles ont acquis la douleur. Newman les livre à cette

douleur expiatrice et purificatrice, celle dont parle Dante, « la bonne douleur qui nous remarie à Dieu ». On Ta déjà dit plusieurs fois, il possède une étrange puissance de convaincre, et, dans cette forme sobre, harmonieuse, transparente, se dessine la réalité vivante de l'invisible, rendue présente et comme tangible sans abondance d'images, sans excès de superlatifs, par un afflux de lumière plus intense venu des profondeurs de l'âme.

Ici son style écrit, de même qu'une voix fluide, semble prendre et garder l'accent particulier de son émotion. Or, cette voix frémit et ne se hausse pas pour cela. Les mots sont placés de façon à avoir leur maximum d'intensité et leur plus grande somme de signification. Qu'y a-t-il donc en cet homme pour que sa prose discrète et mesurée exprime ainsi l'inexprimable ? Cela ne doit pas seulement provenir d'un choix d'expressions heureuses. Sans doute, plus d'une fois, l'auditoire a cru sentir passer sur les fronts l'aile d'un de ces anges qui traversent le Purgatoire de Dante pour inviter les pèlerins à monter.

Les hommes vivent, hélas ! pour la plupart, comme de grands enfants qui répètent en se jouant les paroles des aïeux, sans dégager l'esprit qu'elles portent. Newman est le magicien quif de sa cognée

enchantée, heurtera les paroles livrées à une lente pétrification, lui seul dégagera l'esprit captif en elles, et tout animées de son souffle, elles refleuriront sur ses lèvres. Ainsi nous redisons que l'âme est immortelle, mais avons-nous jamais apprécié le poids de cette proposition? Les enfants la balbutient, nos catéchismes nous l'enseignent, ious l'énonçons nous-mêmes aux différentes phases de notre existence terrestre ; l'avons-nous jamais comprise, sentie, vécue? Pour Newman, il s'agit moins de pénétrer une vérité que d'être pénétré )ar elle. Eh bien ! Cette proposition que nous monçons sans y penser, l'esprit qu'elle porte a fait éclater un monde, et Newman ajoute que, si nous voulons supputer la force, la splendeur de ce monde, nous n'avons qu'à interroger les marbres et les temples dispersés et brisés à travers ses anciens domaines. Quelques lignes lui suffisent pour évoquer la gloire et la beauté du monde antique. Si l'intelligence se laisse pénétrer par le sens de cette phrase : l'âme est immortelle, elle en connaîtra la réalité poignante; de sorte [ue les visions d'ici-bas lui apparaîtront comme de rains fantômes. Cette réalité, Newman la fait surgir de façon à ce que toutes les apparences de la terre pâlissent devant son incroyable intensité.

« Comprendre que nous avons des âmes, c'est sentir notre séparation des choses visibles, notre indépendance à leur égard, notre existence distincte en nous-mêmes, notre individualité, notre pouvoir d'agir pour nous dans l'une ou l'autre direction, notre responsabilité devant nos actes. Ce sont les grandes vérités qui gisent cachées même dans l'esprit d'un enfant, et que la grâce de Dieu peut développer là en dépit de l'influence du monde extérieur; mais d'abord, ce monde du dehors prévaut. Nous regardons hors de nousmêmes les choses qui nous entourent, et nous nous oublions en elles. Tel est notre état, une recherche d'appui sur les objets instables, — au moment où Dieu commence à nous rappeler à une vue plus vraie de notre rôle dans son grand système de Providence. Et, quand il nous visite après un peu de temps, il y a un éveil en nous. L'inutilité et la faiblesse des choses de ce monde s'imposent à notre pensée ; elles promettent, mais ne peuvent accomplir, elles causent notre désappointement. Ou, si elles accomplissent ce qu'elles ont promis, elles ne nous satisfont pas. Nous languissons pour quelque chose que nous ne connaissons pas bien, mais nous savons que le monde ne nous l'a pas donné. Et ses changements sont si nombreux, si

soudains, si silencieux, si continuels! Il ne cesse pas de changer, il poursuit ses changements jusqu'à ce que notre cœur défaille. C'est alors que le lien est brisé. Il est évident que nous ne pouvons continuer à dépendre du monde, à moins que nous marchions à son pas et que nous changions aussi. Cela nous est impossible. Nous sentons que, pendant qu'il change, chacun de nous est un et le môme, et, de la sorte, sous la bénédiction de Dieu, nous commençons à avoir quelque aperçu de ce que signifient notre indépendance des choses temporelles et notre immortalité. Et, s'il arrive que le malheur tombe sur nous (il en est souvent ainsi), nous sommes conduits à mieux comprendre le néant de ce monde; nous sommes conduits à le regarder avec plus de défiance, et, dépouillés de son amour, jusqu'à ce qu'il flotte devant nos yeux comme un voile inutile qui, malgré toutes ses nuances, ne peut cacher la vue de ce qui est au delà, nous commençons par degrés à percevoir qu'il n'y a que deux êtres dans tout l'univers : notre âme et le Dieu qui l'a faite. »

Le formidable enjeu de Pascal n'est pas plus saisissant.

Voilà de quel accent Newman parlait à cette jeunesse intellectuelle et studieuse. Il prêchait la

simplicité, l'humilité, l'obéissance. Obéissance fidèle, minutieuse exactitude. Aussi ne veut-il pas qu'on néglige la centième partie du devoir. Si l'on accomplit les quatre-vingt-dix-neuf autres et si cette centième partie est absente, tout l'efTort de notre vie intérieure doit porter sur cette centième partie, car, que nous nous en doutions ou non, son absence influencera chacun de nos actes, chacun de nos jugements, chacune de nos pensées, et Dieu nous demande avant tout d'apprendre la fidélité dans les petites choses. Au fait, la délicatesse des lois naturelles s'accorde avec la délicatesse des lois morales : une dissymétrie imperceptible à tous nos instruments fait dévier le rayon de lumière polarisée qui passe à travers un cristal. Quoi d'étonnant si Newman juge le monde des esprits encore infiniment plus subtil, plus délicat, plus rigoureux! Il insistait donc sur ce point, songeant peut-être qu'il est difficile à nos vues bornées d'envisager à la fois les qualités de grandeur et d'achèvement. Comprendre ce que nous disons, vivre ce que nous professons, voilà le but auquel nousdevonstendre et l'objet de ces nobles discours ! Lorsqu'il avait fait passer sur l'auditoire le frisson de l'Invisible enfin perçu et senti, Newman ne craignait pas de redescendre aux humbles détails.

Il aimait la mesure et l'harmonie. Il redoutait pour l'âme une rupture d'équilibre dans la joie ou dans la douleur. Alors il proposait l'enseignement de la Bible : Scripture a record of human sorrow. C'est un étrange et beau sermon que celui auquel il a donné ce titre. C'est un sermon, et c'est un poème. L'Evangile nous la suggère, la description de la piscine de Bethsaïda, aux bords encombrés de malades et d'infirmes; Newmàn la voit avec des yeux de penseur et d'artiste, la foule lamentable d'êtres attendant leur guérison des eaux troublées par le passage de l'ange ; il la voit avec un cœur de pitié. Vivante, douloureuse, tragique, effroyable, il nous la montre en une courte évocation de l'Evangile. Un admirable tableau. Puis il passe à la Bible, autre piscine de Bethsaïda où s'assemblent aussi les exemples de la douleur humaine, et il nous indique que le spectacle nous est offert par une merci de Dieu. Son enseignement se résume en une petite phrase simple et sublime, conçue à cette pointe de sommet où les deux qualités s'unifient : « Begardez le monde à la lumière de cette pensée : ses aspects douloureux sont pour vous calmer, ses riants aspects pour vous éprouver. » Et il continue : « Il y a de la bravoure à aller ainsi, droit en avant, ne reculant

devant aucun devoir, petit ou grand, passant du haut au bas, du plaisir à la peine, et fortifiant vos principes sans qu'ils deviennent des formalités. Apprenez à être comme l'ange qui pouvait descendre parmi les misères de Bethsaïda et ne rien perdre de sa pureté céleste ou de son parfait bonheur. Faites sortir la guérison des eaux troublées. Disposez votre esprit à la perspective de supporter une certaine mesure de peine et de trouble à travers la vie; par la grâce de Dieu, cela vous préparera ; cela vous rendra pensif et résigné, sans entraver votre joie. »

Dévoilant une à une et sans faiblesse les mesquineries et les insuffisances humaines, il s'applique à faire surgir l'Unique Idéal de justice, d'humilité, de sainteté. Le calme est le règne de la force qui se possède, et il ne veut pas que l'àme trouble en soi le calme esprit de Dieu. L'ardeur des meilleurs entraînements lui est suspecte. Il n'oublie pas le cri de saint Pierre : « Je mourrai avec vous, Seigneur, s'il le faut », quelques heures avant le triple reniement. L'homme offre sa vie avec enthousiasme, et il recule par lâcheté devant le blâme d'une servante. Newman démontre l'ostentation et l'hypocrisie, la recherche de singularité. On sent que pour lui tout naturellement

l'élévation dans la pensée se traduit en droiture dans l'action et en distinction dans la forme. L'amour exclusif du vrai n'a rien de vulgaire et bannit ce qui touche à la vulgarité. Pour qu'une idée soit vivante en nous, Newman nous l'enseigne, il faut qu'elle nous soit présente à l'état de substance, et non sous forme d'opinion. Newman n'a connu que des vérités substantielles et vivantes, et sa prose semble avoir le don d'exprimer leur substance comme leur vie.

Combien de chrétiens croient ainsi substantiellement ce qu'ils professent? Et encore combien le professeraient avec la même aisance si, au lieu de leur attirer l'estime, leur culte ne jetait sur eux que la défaveur et le ridicule ? Avons-nous un enthousiasme égal pour ceux de nos devoirs qui excitent la louange des hommes et pour ceux dont ils seraient portés à rire et à se moquer? La prospérité est une épreuve plus redoutable à l'Eglise que la persécution. Celle-ci au moins sert de pierre de touche pour reconnaître l'action de la vérité sur les âmes ; mais, quand notre profession religieuse nous est imputée avantageusement, savons-nous ce qu'il entre de considérations humaines dans notre ardeur à nous occuper des choses divines ? Le style de Newman paraît emprunter un éclair

au glaive de cette parole, qui divise l'àme d'avec l'esprit, quand il traite ces profonds et mystérieux sujets. Nous ignorons notre cœur, nous ignorons notre âme, nous ignorons notre force, notre faiblesse, nous ignorons l'étendue de nos péchés. Personne n'a jamais mieux senti que Newman quel « raccourci d'abîme » est la nature humaine. Notre cœur? Bien des illusions s'y infiltrent. Notre âme? Nous n'en aurons la révélation complète que dans l'éternité. Notre force ? Notre faiblesse ? Souvent nous prenons l'une pour l'autre. Nos péchés? Un seul les connaît dans toute leur étendue, ditil avec une simplicité sublime, Celui qui mourut pour eux. Parmi toutes ces ignorances, comment découvrir notre but et notre guide? Gomment suivre une voie? Comment choisir une méthode? La voie? N'avons-nous pas Celui qui est la voie, la vérité, la vie ? Ne nous égarons pas dans une contemplation personnelle, mais regardons Jésus, l'Auteur, le Principe et le But de notre foi. Perdons-nous de vue, sortons de nous-mêmes pour suivre et imiter Jésus. Il y a un danger à vouloir créer en soi certains états moraux et intellectuels. Nous risquons de faire un trop grand fond sur nos propres émotions. Notre volonté est le terrain de la culture divine. Il faut marcher, il faut agir

L'accomplissement et raffinement de notre intelligence ont leurs risques, bien que ces qualités soient bonnes et louables ; elles excitent peut-être trop souvent en nous, par la lecture et par les jouissances d'art, des impressions qui, tout en charmant la vie, l'éloignent de son but, la replient sur elle-même et l'arrachent à cette marche en avant qui doit s'effectuer quand on a la lumière. Bossuet s'écriait : « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne pas en amour! » Newman dirait facilement : « Malheur à l'émotion stérile qui ne se traduit pas en action ! » Il est nécessaire de creuser cette idée. Certaines de nos émotions agissent par le seul fait de leur existence. Tout ce qui monte vers Dieu, tout ce qui prend la forme d'une prière, élève par son ascension le niveau de l'humanité. La pure joie d'art monte aussi comme un encens de notre àme. Mais les émotions dont on a raison de se défier sont celles qui font perdre le goût de la vie active et celles auxquelles nous mentons par la pratique journalière de notre vie. En un mot, Newman prêche contre le dilettantisme. Il en connaît le péril, lui, ce délicat et puissant intellectuel, sur le journal intime duquel on trouve la phrase déjà citée : « Je commençais à la fin de l'année 1827 à mettre l'excel-

lence intellectuelle au-dessus de l'excellence morale... Je fus éveillé de mon rêve par deux grands coups : la maladie et le chagrin. » Le Maître veut nous apprendre qu'il est doux et humble de cœur. Newman montre la plupart de ceux qui marchent sur les traces de Jésus, accomplissant simplement et paisiblement leur voie dans l'obéissance, puis s'apercevant soudain que le monde les observe et les blâme; s'étonnant, hésitant, saisis de détresse; examinant leur conduite passée; s'affligeant d'abord; arrivant ensuite lentement et timidement à se réjouir du blâme octroyé par le monde. De qui parle-t-il? A qui s'adresse-t-il? Ne parlet-il pas de son âme, et ne s'adresse-t-il pas aux âmes semblables à la sienne? Il s'applique à les consoler. Nous travaillons sans le savoir à une œuvre ignorée, mais c'est une œuvre d'amour, d'harmonie et de beauté. Nous ne mesurons pas la puissance de nos paroles. Nous disons, sans y prendre garde, des mots qui portent la lumière. t Des hommes pensent à nous dans des régions lointaines où nous n'avons jamais pénétré, des( hommes dont nous ne savons pas le nom et que peut-être il nous souvient à peine d'avoir vus une , seule fois. Chaque parole en effet estime semence d'ombre ou de lumière. Gombien.de temps ger-

mera-t-elle à une profondeur inconnue? Tel mot oublié peut revenir à la mémoire d'un agonisant et éclairer l'heure de la mort pour un de nos frères. Parfois nous devons notre vie intérieure à quelqu'un qui n'a pas entendu le son de notre voix ? Ceux qui interrogent nos veux: et qui serrent nos mains sont souvent loin de nous. Les yeux se répondent et les mains se pressent, mais comment se voient, se pénètrent lésâmes? Elles ont dans le divin des visions secrètes et des contacts mystérieux. Et Nevvmau s'arrête un instant à celte pensée consolante. On a cette impression qu'il raconte sa propre histoire pour encourager et soutenir les autres. Par délicatesse et tendresse de cœur, il glisse une douceur dans son austérité; nous qui connaissons ses épreuves, nous sentons que, s'il console ainsi ces âmes fraternelles, c'est qu'il a savouré mieux que personne l'amertume de leur douleur. La même délicatesse et la même ten- - dresse se retrouvent lorsqu'il enseigne comment il faut reprendre et redresser. Qu'il faut être humble i pour reprendre son frère ! Qu'il faut être miséricor- ■ dieux pour le redresser ! 11 n'est guère de charme ï beaucoup plus grand en ce monde que d'entendre i les hommes parler d'eux-mêmes par oubli d'euxmêmes : ils nous donnent ainsi quelque chose du

fond de leur âme et de Dieu. Et, si l'on rapproche le sermon de la Profession sans ostentation d( celui de YÉglise visible, encouragement à la foi, on comprendra la théorie de Newman aux jours de l'anglicanisme. 11 ne nie pas que des éléments humains obscurcissent la pure lumière du sanctuaire, mais elle brille quand même à travers certaines âmes, fenêtres de cristal dispersées à travers les murailles de l'édifice et révélant au monde cette gloire de la Fille du Roi qui vient du dedans. Et si intense doit être cette lumière qu'elle triomphera des matières opaques en les illuminant, et que le contemplateur ne verra qu'une masse éblouissante de clarté. Telle est la beauté de l'Eglise, et l'obéissance est la voie qui nous sauve des ténèbres. Cependant, si leur lumière se confond, les fenêtres ne se joignent pas toujours ici-bas. Nous n'avons pas seulement sur la terre à accomplir notre vie dans la douleur, mais aussi dans la solitude. Et cette solitude, nous devinons de quel I, poids elle pèse au cœur délicat et tendre de New-I man. À ces cœurs qu'il pressent pareils au sien, il offre une société intime et sublime : la commu- j nion des saints. Les saints ont lutté, soutfert, | triomphé. Leurs luttes et leurs souifrances sont 1 sœurs de nos luttes et de nos souffrances. Puissent

nos triomphes fraterniser avec leurs triomphes ! Pensons à eux comme à des compagnons fidèles dans le pèlerinage de la vie. Autrefois on mourait pour attester la profession du Christ. Aujourd'hui nous n'avons à l'attester que dans les plus humbles devoirs de chaque jour. Mais, dans le moindre de nos devoirs accepté ou refusé, il y a place pour la confession ou pour le reniement de Jésus, comme devant les prétoires et les chevalets ! Qu'importe le lot de notre destinée, qu'il faille obéir ou commander? Heureux ceux dont la part consiste dans l'obéissance ! Ecoutons cette fin de sermon si belle, si mélancolique, d'une mélancolie qui semble bien être l'ombre portée en avant par les douleurs futures, et goûtons-y, sous la forme oratoire, l'accent particulier et pénétrant de l'àme intime de Newman : « Naturellement, ce (l'obéissance) ne peut être la part de tous, mais c'est la part du plus grand nombre. Ainsi Dieu répand largement ses bénédictions et impose l'épreuve au petit nombre, mais les hommes ne comprennent pas leur propre avantage; ils se précipitent dans l'épreuve comme s'ils étaient inaptes an bonheur. Puisse-t-Il nous donner la grâce d'estimer une conduite plus sage, de mettre à haut prix notre privilège, si nous l'avons, de

servir et d'être en repos, et, si nous ne l'avons pas, d'y aspirer, et de supporter selon notre devoir, mais comme un malheur pour le pécheur, cette liberté de toute retenue que le monde vante comme le premier des biens. » La conception philosophique des choses, le sens historique et l'intuition humaine, tout contribuait, nous l'avons dit, à lui révéler que l'âme de la vérité possède nécessairement un organisme vivant. Nier l'unité du dogme, cela revient presque à nier l'objectivité de la vérité, car on ne peut faire en toute conscience que la Trinité existe et qu'elle n'existe pas, que le Christ soit Dieu et qu'il ne le soit pas, que nous tenions les sacrements d'une institution divine et qu'ils procèdent d'une invention humaine, etc. La Vérité est Une; l'Unité est le signe caractéristique de son culte, et toute tendance contraire à cette idée doit être combattue, sous peine de nous amener fatalement aune religiosité vague, reposant sur l'humeur du jour et le caprice du moment. Il y a quelque chose de forcé dans cette contemplation et cette évaluation de nous-mêmes, nous donnant à penser que le seul but de toute religion est de créer ou d'entretenir en nous certaine excitation morale, sentimentale et intellectuelle dont nous sommes portés

à tirer presque inconsciemment une certaine jouissance d'orgueil. Et, si nous réfléchissons à l'influence de la plus imperceptible dissymétrie sur le passage d'un rayon de lumière polarisée à travers un cristal, combien nous devons songer que la Vérité — lumière des âmes — dévie à plus forte raison en les traversant, quand elle y rencontre une satisfaction d'orgueil !

« Les premiers maîtres de l'école positiviste n'admettaient aucunement le principe : que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière. Bazard allait même jusqu'à déclarer que, prise comme dogme, la liberté de conscience suppose que la société n'a pas de but. De ces efforts dispersés, il ne résulte rien que le plaisir pour chacun de la recherche, parce que ce n'est là qu'une promenade dans une forêt d'une foule d'hommes qui ne se voient ni ne s'entendent, exercice peut-être agréable et certainement stérile...

11 faut l'unité, il la faut sous peine de mort. — En ordre dispersé l'humanité ne fera rien. Quiconque croit à l'œuvre de l'humanité, quiconque croit au progrès possible, doit vouloir l'unité de plan, par conséquent de pensée et de foi. — Il n'est rien de

plus unitaire au monde que la pensée catholique K »

Si, par sa logique, Newman pouvait se faire un raisonnement analogue, par sa foi il remontait à l'Unité prêchée par saint Paul, à la consommation dans l'Un de la prière après la cène, recueillie des lèvres de Jésus par saint Jean. Et il ne partageait pas cette erreur, — trop commune, hélas ! — qui nous engage à vouloir posséder une vérité à la mesure de notre propre caractère et de notre propre tempérament, au lieu de nous laisser posséder par la grande vérité qui nous dépasse et unifie les foules ; à chercher une vérité faite pour nous au lieu de nous souvenir que nous sommes faits pour elle.

Cette excitation morale, sentimentale et intellectuelle, où plusieurs puisent leur confiance et leur orgueil, ne risque-t-elle pas, si elle ne repose sur un fondement solide, de prêter au dilettantisme religieux plutôt qua la foi réelle, et Newman enseignait à n'y attacher aucun prix exagéré.

Ceux qui composaient son auditoire devaient, comme il le dit, rapporter at home des vérités solennelles applicables aux moindres détails de la

1. Élude sur Auguste Comte, par E. Faguet. Revue des Deux Mondes, année 1895.

vie de chaque jour. Pour peu qu'une intelligence réceptive fût soumise à ce traitement, pour peu qu'un cœur sincère et une volonté droite suivissent la marche en avant de cette logique et comtemplassent régulièrement le vol hardi de cette pensée, un travail mystérieux devait s'accomplir dans l'âme. De ces profondeurs touchées par une telle parole et que les âmes n'avaient peut-ôtrejamais soupçonnées auparavant, elles sentaient, ces âmes, — nous en parlions tout à l'heure, — monter des émotions irrésistibles. Où donc seraient-elles emportées ?

Ces émotions, on leur avait appris à s'en défier; on leur avait enlevé jalousement toute faculté d'illusion. Il leur était pourtant impossible de s'arrêter sur ce chemin. Que demandaient-elles? Une sanction, un point d'appui, car cette haute doctrine leur avait révélé la faiblesse d'une conscience isolée. Il y avait là bien des êtres exquis, toute une élite d'intelligences anxieuses, pauvre troupeau voyageur s'acheminant vers un but incertain pour suivre un noble et doux pasteur. Et Newman entraînait son troupeau. Les inquiétudes étaient mêlées de joies ineffables. Les étoiles brillaient sur cette route assombrie. Des vérités augustes resplendissaient comme renouvelées par la

flamme du cœur de Newman. Il fallait marcher. On était poussé par le souffle de la volonté de Dieu. L'Eglise nationale menaçait de sombrer par la logique hardie de cette tentative qui n'avait visé qu'à la purifier et à la consolider.

L'homme désorienté, mais confiant dans le secours de la Providence, se reposait par la contemplation des principes, des écrits patrologiques, des âmes sanctifiées à travers la suite des siècles, de la Tradition, de la succession apostolique, de ce grand Tout Un et lumineux qu'il appelait l'Eglise et auquel il voulait appartenir. Il connaissait bien la sollicitude de cette Providence particulière de Dieu appliquée à la vie intime de chaque àme et dont Newman avait si magnifiquement parlé sur ce texte de la Genèse : « Dieu, tu me vois. » Aux heures de trouble, ces admirables paroles durent le soutenir, et il pat comprendre la grâce miséricordieuse qu'apporte la révélation de cet amour individuel du Seigneur pour les hommes « à ceux qui sont isolés parmi des ombres de puissance et de bonheur, jetés au milieu de personnes incapables de concevoir leur sentiment et demeurant étrangères, bien qu'amies de longue date et de longue habitude ; à ceux qui ont des perplexités inexplicables à éux-mèmes,

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et nul secours humain à leur portée, des affections et des aspirations douloureuses parce qu'elles semblent demeurer sans issue ; à ceux qui sont incompris des leurs, etne trouvent pas de mot pour se justifier devant eux ou de principe commun auquel en appeler, et qui se croient inutiles, encombrants ; à ceux qui doivent agir selon leur propre notion du devoir, sans conseil et sans soutien, et même résister aux parents et aux supérieurs; à ceux qui ont le fardeau d'un secret pénible ou d'une douleur solitaire et incommunicable. »

Mais pour beaucoup d'âmes troublées, ce malaise ne provenait-il pas justement d'un besoin de sanction et d'une soif d'Unité ? Jésus s'intéressait à elles, à leurs souvenirs, à leurs espérances; sans doute il les dirigeait vers un but en les poussant dans cette voie. Ce but, n'était-ce pas l'Eglise romaine qui leur apparaissait enfin, radieuse et complète, forte de son Unité, basée sur ses principes, fidèle à sa Tradition et au développement de sa Loi, illuminée par les vertus des saints, enflammée de leur amour, empourprée du sang des martyrs, et qui leur présentait l'appui de son autorité, les grâces, les sanctions et les consolations de ces sacrements? Comment combattre l'attrait de ces âmes? Newman s'arrêta

bouleversé pour se recueillir. Il s'arrêta d'abord,, puis il accomplit le pas décisif de sa conversion ; quand il fut catholique, il devint prêtre et oratorien. Cet être austère et tendre avait pu écrire : « La sainteté, non le réconfort, est la fin de toute prédication. » Son cœur, son esprit, ses facultés, l'essence même de son âme, tout devait le porter à aimer saint Philippe de Néri, celui qui savait sanctifier en réconfortant. La marche logique de la pensée et le progrès intérieur de la lumière expliquent si bien cette épopée, que l'on pourrait croire que Newman et ses disciples n'eurent qu'à franchir doucement, paisiblement, régulièrement, le seuil du catholicisme. Mais le pauvre cœur humain jette partout ses racines, et, parmi les affections de famille, parmi les amitiés de jeunesse, il y eut beaucoup de liens douloureux à briser, de ces liens dont la rupture coûte du sang et des larmes. Nous savons que Newman reçut de puissantes consolations au milieu de la chère élite groupée à l'ombre de l'Oratoire, et les lignes exquises qu'il traça sur le Père et le Fondateurde sa congrégation illustrent sa foi dans ce don d'influence auquel il attribuait un merveilleux enseignement. Il parle tendrement de celui qui mérite le titre de amabilesanto, «qui plaça devant ses enfants

les plus nobles buts en leur laissant la plus grande liberté des voies, qui sut obtenir d'eux l'acte avant la promesse, qui imputa à l'honneur de l'homme de pouvoir transgresser et de ne pas transgresser, de pouvoir taire le mal et de ne pas le faire ; qui, dans son humilité, n'avait aucun dessein de fonder une congrégation, mais qui l'avait fondée avant de le savoir, par la beauté et la séduction de sa propre sainteté, dont les disciples sont libres de cultiver leurs dons respectifs et d'obéir à leur mission individuelle, dont l'unique règle est l'amour, et la seule arme est l'influence... ». C'est bien là la douceur plus forte que la force. Newman pensait sans doute que l'esprit de sacrifice ne suffit pas à accomplir la perfection de l'Œuvre, mais qu'il y faut l'esprit d'amour.

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