‹ Newman, sa vie et ses œuvresChapitre 23 sur 37 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Si la poésie est avant tout aspiration, comme l'a dit un des plus nobles parmi les poètes contemporains, M. Sully-Prudhomme, il faut convenir que Newman est poète dans chacune de ses fibres et jusqu'au fond de son âme. Sa vie entière fut une aspiration, et, certes, elle ne dément pas la haute définition précédemment citée, car elle fut en même temps une poésie. L'essence intime de la poésie est en lui. Elle pénètre, elle imprègne le philosophe, l'apôtre et le saint. Elle est bien loin de se renfermer dans ces petites pièces à la forme cristalline publiées sous ce titre : Verses on varions occasions; elle y est contenue, certes, comme un parfum scellé en de précieux et transparents flacons, mais elle se répand à travers les pensées, les sermons, les études, la correspondance de

I. Verses on various occasions, 1 vol., édit. Loxgmans axd C°, London.

Newman, pour les imbiber de son charme subtil et souverain.

Le livre dont nous parlons, sous un mince volume, nous donne, autant que la Correspondance et VApologia, l'histoire de l'âme et de la vie de Newman. Dès le jour anniversaire de ses dix-huit ans, la lyre qu'il prend en main laisse résonner quelque écho de sa voix des « bardes d'Israël ». L'avenir lui apparaît comme un chemin d'ascension :

Accorde à chaque année nouvelle de parfaire

Les plus purs battements de ce cœur anxieux,

Allume la flamme constante de l'amour divin,

Et fortifie-moi par la possession de pensées plus saintes.

Jusqu'à ce que le corps usé tombe dans le repos,

Ce faible esprit aspire au Ciel —

Comme une colombe emprisonnée aspire à son nid,

Pour y recevoir la lyre gracieuse aux cordes pleines,

Profondément inclinée devant le trône, parmi le chœur

[brillant des Séraphins.

Les purs battements de ce cœur anxieux ont donné la mesure et le rythme à ces vers, purs euxmêmes comme la lumière du matin, saluée par Electre au seuil du palais d'Argos. Newman devait être le touchant pèlerin de la pensée, le voyageur de la route d'Emmaùs qui marche avec le Christ en écoutant sa voix, l'aspirant au vrai, portant à

travers la vie ce cœur anxieux et pur où le Maître avait mis sa flamme. A cette époque, Shelley rêvait qu'il avait aimé Antigone, Keats chantait la saveur de la mélancolie perceptible à celui qui presse le raisin de la joie contre son palais subtil, Newman songeait à être un homme selon son âme et selon la vérité.

Pour cette sœur qu'il avait tant aimée et pleurée, il écrivit un poème de souvenir, de tendresse, de pieuse consolation la Mort : comme le son dune cloche fatale, ce mot se répète au début de chaque verset (sauf le dernier), mais c'est une mort chrétienne qui s'enveloppe d'espérance et qui porte au front l'étoile allumée par la foi. Ainsi s'achève le petit poème :

La mort vint et passa — pour que ton image puisse

Posséder nos cœurs aspirants, S'associer à toutes les pensées aimables et brillantes,

A la jeunesse, au charme tendre ; Le chagrin ne peut réclamer, Mary, nulle part en ton doux nom réconfortant. Joie des cœurs tristes et lumière des yeux baissés!

Très chère, tu demeures, Avec tout ton parfum, dans le sanctuaire de nos mémoires,

Et nous devons toujours éprouver

Que ta simple pensée Rafraîchit cette vie pénible, tant que la vie pénible durera!

Il nous donne le portrait de sa douce Mary nous dépeignant :

La voix vibrante que je ne pouvais entendre Sans une joie et sans une peine, Une fierté parce qu'elle était nôtre, une crainte Que nôtre elle ne demeurât pas.

Il y a des vers consacrés aux albums, aux anniversaires, faits pour des amis ou des membres de la famille, et entre lesquels nous rencontrons ce mélancolique et mystérieux Pèlerin, que nous reconnaissons :

Il erra jadis parmi les bois de Dart

Un homme qui pouvait, mais n'osait les aimer :

Un vœu l'avait tenu de ne jamais donner son cœur

Au ruisseau brillant, au doux bosquet solitaire,

C'était une tâche rude et humiliante de ramener en avant

De chaque beau site ses yeux aisément captivés ;

De rôder avec un pas isolé, détaché,

A travers les champs heureux qui vite oubliaient sa trace,

Mais il garda sa parole, prisant sa destinée de pèlerin.

Sur cette blanche page d'album, Newman avait laissé flotter l'ombre de son âme : elle y demeurait. Il exprime plus d'ardeur dans la petite pièce intitulée : le Signe de la croix. Dès son enfance, — on s'en souvient, — il avait usé de ce signe,

mais il ne se rappela jamais qui, dans son milieu exclusivement anglican ou calviniste, le lui avait fait connaître. Une influence de catholicisme l'enveloppait invisiblement, pareille à ces présences angéliques qui, dans un souffle et un parfum, passent sur le front des voyageurs de Dante en jetant des mots d'espoir et d'amour.

Quand, sur cette chair de péché qui est mienne,

Je trace le signe sacré, Toutes les bonnes pensées se dressent au dedans de moi et Leur force sommeillante et divine ; [renouvellent

Alors en haut jaillit un courage noble et vrai Pour souffrir et pour agir.

Et qui ne le dira pas que les esprits odieux aux alentours, Pour leur heure brève déliés, Frissonnent et gémissent sur leur perte ? Tandis que sur la distante terre païenne, Quelque saint isolé salue le frais parfum, bien Qu'il n'en puisse connaître la cause.

Tous les êtres doués d'une forte vie intérieure ont senti que, malgré l'isolement et la distance, les âmes se touchent ici-bas. Newman en chaire pourra trouver de magnifiques accents pour développer cette simple pensée; aujourd'hui il se contente de la distiller en une petite goutte de lumière qu'il secoue du bout du doigt sur la

feuille vierge d'un cahier. Le Jugement privé et r Absolution semblent encore indiquer le passage d'un de ces anges dont la mission était d'orienter son âme vers le Catholicisme. Plus d'un lecteur trouvera que de pareils titres ne se rapportent guère à la poésie. Avant de formuler son opinion, je le supplie de lire dans l'original ces vers étranges, si simples cependant, si limpides, profonds et purs comme certaines sources dont les ondes ne se fleurissent que du reflet des étoiles...

Pauvres vagabonds en détresse douloureuse Pour trouver le sentier que le Christ a béni, Tracé par la sainte milice!

Chacun prétend se confier à sa faible volonté, Idole aveugle! Ainsi vous languissez encore, Vous querellant tous et tous égarés!

Il vit autrefois et comprit votre besoin, Vous accordant des prophètes de sa foi Pour apaiser les angoisses de la crainte ; Ils partagèrent son riche héritage.

Et des mains sacrées ont sûrement transmis Leur dépôt d'âge en âge.

Vagabonds! Revenez au foyer, obéissez à l'appel ! Une mère implore qui jamais ne laisse perdre Un grain de vérité sainte.

Elle nous avertit, elle vaincra, elle doit vaincre, Et maintenant elle se lève de la poussière, Pour régner comme dans sa jeunesse.

Ainsi rêvait Newman emporté sur des eaux radieuses1 toujours pareil à celui qui passait à travers les bois de Dart, sentant qu'il pouvait, mais n'osait les aimer. Errant sur l'Océan et la Méditerranée, il prisait, il chantait sa destinée de pèlerin. Ces trois strophes nous donnent la définition de sa foi, le programme de sa vie, la teneur de sa doctrine philosophique. Il s'attachait à reconnaître le sentier béni en épiant les traces des Prophètes, des Apôtres, des Docteurs, et à dresser son Eglise lumineuse et rajeunie au bout dune longue avenue de prophéties et de traditions.

Il la voulait lumineuse, tranchant sur les ombres et les incertitudes, pour guider l'orientation des âmes vers l'Unité, — leur seul repos.

V Absolution est un petit poème — un petit drame d'une intense brièveté :

0 Père, écoute l'appel d'un pécheur!

Certes, je voudrais cacher ma chute à l'homme,

Mais je dois parler ou succomber ;

Je ne puis supporter l'esclave silencieux de la faute;

Purifie-moi, doux Saint ! —

— Le pécheur n'émoussa jamais encore l'aiguillon du péché; Cours dans un chemin plus sûr,

1. Un grand nombre de ces poésies furent composées de décembre 1832 à juin 1833, pendant le voyage que Newman entreprit avec les Froude.

Et sollicite le sourire miséricordieux

De Celui qui marche sur les abîmes de douleur, portant

En même temps le fardeau du péché humain.

— Cependant élève une main apaisante, Et administre une douce potion,

Un remède présent à la fièvre,

De peur qu'un homme pour qui son œuvre fut tracée

Ne meure de détresse. —

— Ne me regarde pas : nulle grâce n'est mienne. Mais je puis élever le signe de merci,

Le veux-tu? Qu'il en soit ainsi !

Agenouille-toi et prends le mot divin : Absolvo te!

On se souvient du sonnet de Sully-Prudhomme intitulé la Confession. Il est dans toutes les mémoires ; pourtant, je ne résiste pas au plaisir de le citer ici pour le mettre en regard de Y Absolution de Newman.

Un de mes grands péchés me suivait pas à pas, Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère ; Sous la dent du remords il ne pouvait se taire, Et parlait haut tout seul quand je n'y veillais pas.

Voulant du lourd secret dont je me sentais las Me soulager au sein d'un bon dépositaire, J'ai pour trouver la nuit fait un trou dans la terre, Et là, j'ai confessé ma faute à Dieu tout bas.

Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre! Il ne voit plus le sang épongé reparaître, A l'heure ténébreuse où le coup fut donné.

J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine, Où je l'ai dit la terre a fait croître une épine, Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.

Le sacrement de la pénitence, tel que le comprennent les catholiques, n'a jamais eu de meilleure apologie que ces deux petits poèmes ; celui de Sully- Prudhomme reste uniquement humain et profondément douloureux; dans celui de Newman, la sérénité d'une grâce divine descend sur l'âme troublée du pécheur; l'un et l'autre révèlent la profondeur de la vie intérieure, l'acuité du regard jetés sur le fond mystérieux du cœur de l'homme. Ces quelques vers font songer aux yeux du Christ de Rembrandt dans les Pèlerins (TEmmaiis, le prêtre s'efface, et c'est la pitié du Christ qui rayonne :

Absolvo te!

Si je puis comparer l'œuvre poétique de Newman à l'œuvre de quelque autre dans notre littérature

française, je m'arrêterai de préférence à certaines des Épreuves de Sully-Prudhomme. Pourquoi? Parce qu'il y a des doutes qui ressemblent malgré tout à des prières! Peut-être aussi parce que la note de l'âme anxieuse n'a jamais vibré plus purement, dans une forme plus cristalline que chez les deux poètes en question.

Le jeune clergyman grave et pensif qui naviguait sur les eaux ensoleillées en l'an de grâce 1832, au murmure des vagues assoupies, chantait, sans doute pour saluer l'aube effleurant le ciel matinal, le chant austère du veilleur qui veille sur son propre cœur en môme temps que sur le monde insouciant :

Ne chancelle pas, ne t'agite pas si la douleur menace,

Veilleur, sur la hauteur grise de la Vérité;

Si les fidèles sont rares et les ennemis ardents,

La faiblesse est toujours la force du Ciel.

Ne recule pas, ne tremble pas, vaillant gardien, Quand même nul ami ne serait en vue ; Tourne-toi vers les jours anciens, Quand la faiblesse était toujours la force du Ciel.

Moïse était un, mais il arrêta le péché De l'armée dans la présence éclatante; Élie méprisa le tumulte du Carmel Quand Baal voulut égaler la force du Ciel.

Les années du temps sont nombreuses, l'Éternité est une,

Un est l'Infini.

Les choisis sont rares, rares les actes bien accomplis. Car la faiblesse est encore la force du Ciel.

Les îles éclatantes aux noms en fleur s'égrenaient sur sa route, les côtes radieuses lui souriaient, belles des joies de leurs roses ouvertes et des mélancolies de leurs marbres brisés... Newman chantait Melchisédec et Moïse. Etait-il sourd à toute cette poésie de gloire, de ruines, de splendeurs et de parfums? Non pas, et ses lettres délicieuses nous révèlent que ses yeux ne laissaient pas perdre l'émotion d'une nuance, l'attendrissement d'un rayon. Il distillait exquisement le miel d'un vers de Virgile. Elle était donc bien puissante la poésie intense qui submergeait celle-là. Si puissante qu'elle ne lui laissait pas la liberté de se distraire, et lui-même, en parlant d'un site de sa patrie, devait dire plus tard : On serait enchanté si on ne voulait pas ne pas être enchanté. Il restait fidèle à l'harmonie intérieure. Plus tard, quand il lui eut donné toute une vie de fidélité, il trouva des termes exquis pour peindre ces charmes des rives azurées ; leur beauté demeurait sereine, et son cœur n'avait pas vieilli. Mieux que tout il avait aimé les choses éternelles. Après

une existence vouée à la contemplation divine, sainte Glaire, sur son lit de mort, voyant entrer un compagnon de saint François d'Assise, s'exclamait de toute son âme ardente : « Que savez-vous de nouveau sur le bon Dieu?» Sainte Catherine de Sienne écrivait, avec la grâce unique qui la caractérise : « Je vous invite à entrer dans un océan paisible et profond par cette ardente charité. Voici ce que j'ai trouvé de nouveau, non pas que cet océan soit nouveau, mais ce qui est nouveau, c'est le sentiment de mon âme à cette pensée : Dieu est amour. » Dieu est amour ! ces trois mots étaient sa vie, et pourtant il lui semblait encore les entendre pour la première fois. Elle écrivait : Dieu est amour. Elle avait à donner quelque chose de nouveau. Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ! soupirait déjà saint Augustin. Et l'on songe aux dernières paroles de saint Jean l'Evangéliste : « Mes enfants, mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres ! » Heureux les cœurs imbibés de sentiments qui les tiennent en fraîcheur perpétuelle ! L'éternité de ce qu'ils aiment éternise leur propre jeunesse. Et Newman, devant la grâce fleurie de Gorfou, murmurait ce chant austère :

Trois fois heureux ceux qui sentent leur solitude, A qui nulle voix d'ami, nul site plaisant N'apporte rien sur quoi le cœur attristé puisse s'appuyer ! Oui, la terre somptueuse, revêtue de sa plus exquise robe De lumière et de joie, ne fait que les oppresser davantage, Réclamant des sourires en réponse au sien, un ravissement

[profond, Jusqu'à ce que, le cœur douloureux, au-delà du voile, ils

[volent, Cherchant la présence de Celui qui seul peut bénir!

On assiste dans cette pièce au duel des deux poésies; l'œuvre mystérieuse et divine accomplie dans le secret de l'âme était plus forte que toute cette joie des roses fugitives et toute cette mélancolie des ruines durables, ou du moins qui nous paraissent telles, car, pour parler comme Dante, «toutes vos choses ont leur mort comme vous; seulement elle se dissimule dans quelques-unes qui paraissent durer parce que votre vie est courte ». Drame silencieux d'une âme humaine aux prises avec le plus attrayant décor qui sourît jamais aux yeux d'un être humain! Il n'a pas lui, le jour où la beauté extérieure, devenue conquête de la vie intérieure, en recevra le reflet et, dans une harmonie sereine, n'en sera plus que le prolongement. Alors Newman écrira : « Plus d'une côte féconde, plus d'une île est baignée par. la bleue

mer Egée; plus d'un endroit est là, supérieur en beauté, en sublimité; plus d'un territoire supérieur en étendue; mais il y avait un charme en Attique, qui n'existait nulle part ailleurs avec la même perfection. Les profonds pâturages d'Arcadie, la plaine d'Argos, la vallée thessalienne, "n'avaient pas le don; la Béotie, située immédiatement au Nord, était renommée pour l'absence même de cette qualité ; sa lourde atmosphère pouvait convenir à la végétation ; mais, dans la croyance populaire, elle s'associait à l'épaisseur de l'intelligence béotienne; au contraire la pureté, l'élasticité, la clarté, la salubrité spéciales de l'air d'Attique, harmonieux compagnon et emblème du génie d'Attique, faisaient pour la terre ce que la terre ne faisait pas : ressortir chaque teinte brillante et chaque ombre légère du paysage sur lequel il se répandait; il aurait illuminé la face même d'une contrée plus nue et plus âpre. » Ensuite toute une page est consacrée aux splendeurs dont il colore les marbres glorieux, à la fraîcheur délicate dont il argenté le pâle olivier, aux parfums qu'il emporte en effleurant le thym et les herbes odoriférantes de l'Hymette; au rose doré des rochers, au violet sombre des flots semés de neigeuses fleurs d'écume; tous ces sites sont présents,

spiritualisés dans sa mémoire, et Newman peut les contempler sans sortir de la vie de son âme ; il leur sourit, il ne les craint plus. La largeur du catholicisme, la douceur de la doctrine oratorienne ont enfin — nous l'avons dit — apaisé le conflit mystérieux. Mais cette heure n'avait pas encore sonné quand, à Messine, en l'an 1833, l'évocation des souvenirs classiques faisait monter une larme à ses yeux. . . En des vers transparents il nous dit son émotion ; il s'étonne, puis il songe que cette goutte d'eau ne vient pas d'une fontaine impure, car elle a ses sources profondes dans la sympathie de la race d'Adam. Oui, Newman est bien notre frère humain. Il avait des moments de repos, de conliance, d'abandon; à leur- souvenir il consacrait de petites pièces très simples et très lumineuses, comme « saint Paul à Mélita » et « Taormini » ; plus tard, quand une longue maladie l'eut retenu sur la terre de Sicile, errant, souffrant, isolé, il se réfugiait dans l'ombre et le silence des églises catholiques. De là naquit le Bon Samaritain. Sombres et fraîches, elles creusaient leurs porches obscurs, dont elles offraient l'abri paisible au sein des rues ensolleilées ; il y avait sans doute des ornements de papier, des statues grossièrement coloriées, les naïfs ex-voto d'une dévotion

populaire toutes choses étrangères à l'éducation anglicane de Newman, hostiles à son goût pur et dédaigneux. Pourtant il pénétrait entre leurs murs, et, s'asseyant, il y demeurait songeur. Une lampe allumée brillait comme une étoile dans l'ombre et le silence. Un vague parfum d'encens flottait légèrement dans l'air immobile, Newman était conquis et reposé. Par quelle influence? Par quel mystère? Ah! Nous les connaissons bien, les naïves églises aux couleurs trop crues, aux statues trop abondantes! Nous avons déploré leurs fausses fleurs. Et puis... nous y avons prié. Nous y avons prié de la vraie prière, celle qui fait respirer l'âme en Dieu.

Malgré les teintes criardes, malgré les vases dorés, malgré les fleurs artificielles, nous avons senti leur secret. Certes, elles ont une influence, un mystère, quelque chose d'unique et de divin, une lumière dans l'ombre, une voix dans le silence, une splendeur et une harmonie. La plus haute des paroles humaines dans le plus beau des temples de l'art n'est rien auprès de cela, si de cela le temple est vide. Et Newman le sentait sans pouvoir l'expliquer. Une présence qu'il respirait, une tendresse qui l'enveloppait, une consolation muette et ineffable pour l'absence des êtres aimés

au jour de la maladie et de l'épreuve ! Newman n'avait qu'à laisser saigner son cœur, et une main invisible touchait sa plus profonde blessure : il y restait une douceur divine. Premier appel encore incompris ! Plus tard, aux dernières pages de Loss and Gain, il décrira les impressions d'un futur catéchumène : « Un nuage d'encens montait très haut, la foule soudain s'inclina très bas. Qu'est-ce que cela pouvait signifier? La vérité jaillit dans un éclair, redoutable et suave cependant. C'était le Saint-Sacrement, c'était le Seigneur incarné qui se tenait sur l'autel, venu pour bénir et visiter son peuple. C'était la grande Présence qui fait une église catholique différente de tout autre endroit du monde, qui la fait sainte comme nul autre endroit ne peut l'être. «Voici le Bon Samaritain :

Oh ! que ton Credo fût vrai !

Car tu charmes le cœur, Église de Rome,

Par ta surveillance infatigable et le cercle varié

Du service dans le sanctuaire de ton Sauveur;

Je ne puis parcourir les rues brûlantes de la cité

Sans que les vastes porches invitent aux retraites paisibles,

Où la soif de la passion se calme, et la tristesse ingrate du

Là, sur une rive étrangère, [souci.

Le nostalgique solitaire trouve un ami ; [parole

Les pensées longtemps emprisonnées par le -manque de

Épanchentleurs larmes, et les doutes finissent en résignation.

Je défaillais presque de la longue attente Qui me retient au fond de cette baie alanguie, Quand vient un ennemi pour soigner mes blessures avec

[l'huile et le vin.

L'heure du départ sonna. Newman quitta cette radieuse Sicile qui trempe dans l'azur des flots les festons de sa robe verdoyante. Du voyage de retour est daté l'hymne connu que l'on chanta au Congrès des Religions à Chicago :

Guide-moi, bienfaisante lumière, à travers l'ombre envi-

Guide-moi en avant : [ronnante ;

La nuit est sombre, et je suis loin du foyer;

Guide-moi en avant !

Dirige mes pieds, je ne demande pas à voir

Le lointain paysage : un seul pas me suffit!

Je n'étais pas toujours ainsi, ni ne t'ai-je priée

De me guider en avant ;

J'aimais à choisir et à voir mon sentier, mais maintenant

Guide-moi en avant.

J'aimais le jour éclatant et, en dépit des craintes,

L'orgueil réglaitma volonté, ne te rappelle pas les ans passés.

Si longtemps ta puissance m'a béni; sûrement encore,

Elle me guidera en avant,

Sur le marais et le marécage, sur le rocher et le torrent,

Jusqu'à ce que la nuit s'en aille,

Et dans le matin sourient ces visages d'anges

Que j'ai aimés il y a longtemps, et perdus pour un momentl

Ce poème porte une date suggestive : En mer! Etait-ce un phare de Sicile ou de Sardaigne qu'il saluait de ces vers symboliques? La mer sur laquelle il voguait était-elle cette Méditerranée paisible que les Odyssées fabuleuses ont effleurée sans imprimer une ride durable au miroir de son azur! Ou bien était-ce cette mer plus sombre et plus tumultueuse de la pensée humaine, à travers laquelle il voulait se frayer une route, comprenant que tous ses efforts seraient vains si le Ciel n'envoyait un rayon ! Et, depuis, bien des voix ont répété la supplication passionnée : Guide-nous, guide-nous en avant !

Les compagnons du grave jeune homme devinaient-ils jusqu'où ses yeux pensifs aspiraient à pénétrer la nuit? Dans la plupart de ces pièces, il est quelque chose comme une intonation frémissante de la voix. A chaque renoncement héroïque, on sent le battement du cœur humain. Si ce cœur s'arrache aux bosquets solitaires, le pèlerin des bois de Dart sait qu'il peut, mais qu'il n'ose les aimer; la nature somptueuse revêtue de sa plus exquise robe de lumière et de joie lui demande un sourire qu'il retient; les âmes froides n'ont pas ces cruautés dont la source est une faculté d'aimer qui s'effraie de sa propre puissance, de sa propre intensité.

C'est toujours le cri de Pascal montant aux lèvres : « Je ne suis la fin de personne! » Mais les lettres? elles épanchent joyeusement ce que taisent les vers. Elles sont charmantes de vivacité, de tendresse, de poésie descriptive. La pensée de Newman s'y montre plus souple, plus variée, plus complexe, toujours infiniment délicate et nuancée. L'homme entier vit dans ces lignes, il ne donne aux poèmes que la fine pointe de l'esprit, mais celle-ci ne peut manquer d'indiquer la nuance de l'âme. Complexe, il l'était profondément; il n'avait besoin que de sa propre expérience pour écrire : « Un seul peut donner une signification à notre nature complexe et compliquée. » En réalité, quels êtres illogiques sont les pauvres hommes ! Si timides, avec toutes leurs audaces! Si faibles, avec toutes leurs prétentions ! Allant si rarement au fond d'un sentiment, au bout d'une idée !

Pourtant il est des idées hautes et sereines, des pensées ardentes et pures comme les ardentes et pures étoiles, et l'homme existe pour songer à des vérités telles que leur jeunesse confond la durée d'un astre et la durée d'une fleur. Newman était pénéfré de cette conviction. Il chanta la patience dans le zèle, il chanta la désolation et la consolation pour célébrer la venue du Christ guérisseur

des cœurs souffrants. L'au-delà fascinait sa pensée. Une poésie intitulée Séparation d'amis fut augmentée de douze vers, après la mort de R. Hurrell Froude, l'ami que Newman portait si tendrement dans son âme ! Ces douze vers trahissent un élan passionné vers cet Inconnu que nous voile la mort.

Il a soif de parler comme moi de savoir, Et cependant nous nous contenons...

Comme elle est belle, cette affirmation confiante ! Comme elle fait sentir que la mort a pu briser leur vie, sans rompre l'harmonie de leur amitié! Il semble que Newman s'incline vers la porte mystérieuse de l'au-delà, tandis que son ami, présent à cette même porte, se penche sur notre monde, et qu'ils vont se rencontrer, et que le voile est devenu si mince, si transparent, qu'il ne les sépareplus. Muette est l'interrogation, muette la réponse mais leurs cœurs s'entendent dans le silence de leurs lèvres. Qu'y-a-t-il de plus touchant? Qu'y-at-il de plus humain? Il faut ici rappeler le beau vers de Dante : « Une vertu de charité calme notre volonté. » Est-ce un Purgatoire que rêve Newman dans sa poétique vision de l'Attente du Matin, où perce je ne sais quelle blancheur d'aube? On sait qu'il traduisit en vers anglais les vieilles hymnes

latines du Bréviaire romain. Et puis... et puis... si nous tournons encore Jes pages du volume, nous arriverons à ces deux dates : Littlemore, 181 i- ; Oratoire, 181'.'. Entre elles se placent le drame de la conversion de Newman, suivi de son entrée dans les ordres sacrés et dans la Congrégation de l'Oratoire, instituée par saint Philippe de Néri.

Newman chanta son père spirituel en des poèmes exquis que nous avons plaisir à traduire et à citer.

Page 1