‹ Newman, sa vie et ses œuvresChapitre 6 sur 37 · Cité par J.-H., card. Newman, dans YApologia · texte numérisé non relu

Cité par J.-H., card. Newman, dans YApologia

Keble. Il est impossible d'enrichir une véritable intelligence sans en recevoir soi-même quelque chose : actions et réactions, influences et reflets, c'est toute l'histoire du monde moral. «Je n'ai jamais agi sur les autres, écrivait Newman, sans qu'ils agissent sur moi. » Les idées ne nous appartiennent pas. Elles sont plus vieilles que nous, sans être, comme nous, sujettes à la vieillesse. Elles rajeunissent au contact de chaque intelligence qui les fait siennes, de chaque àme qui leur donne une nouvelle vie. et, prises par chacune de ces intelligences, chacune de ces âmes, elles renvoient une nouvelle clarté. Fronde était mulliplement doué ; la richesse de ses dons, la force, l'abondance, la variété de ses pensées excédaient la puissance de son organisme. Sa santé n'y résista pas. Toutes les idées en floraison dans ce vaste et charmant cerveau ne donnèrent jamais leur fruit ici-bas. « C'est un des hommes les plus subtils, les plus lucides et les plus profonds, écrivait Newman, qu'on ait jamais vus, de mémoire d'homme. » Newman, Keble, Froude, Rickards, l'usey, les Wilberforce, étaient-ils un groupe d'amis ? Formaientils un parti naissant? Ils eussent été bien étonnés, ces jeunes docteurs, d'apercevoir dans leur société, fondée sur la sympathie des études et des convie-

tions, la première ébauche d'un parti futur. Pourtant, quelques-uns de leurs aînés ne s'y trompèrent pas. Ils remuaient tant de doctrines, ils abordaient tant de problèmes ! Porter à soi seul une seule part de soucis, c'est dur ; mais être plusieurs à en porter plusieurs, cela devient presque doux. A plusieurs, on se crée une patrie morale parmi les tentes de Gédar; qu'il existe une foi commune, et les âmes entre elles respirent l'air de cette patrie, comme elles en parlent le langage.

Il fallait élire un prévôt à Oriel-Gollege ; Hawkins et Keble se trouvaient candidats et concurrents. Froude parla à Newman en faveur de Keble. On connaît la réponse de Newman : « Je voterais pour lui s'il fallait élire un ange ; mais, dans les circonstances présentes, je donnerai ma voix à Hawkins. » Celui-ci l'emporta. Hawkins et Newman constatèrent bientôt qu'il existait entre eux une divergence d'idées. Hawkins se demandait si l'emploi de tutor ne devait pas être envisagé comme une fonction laïque. Newman, qui, le matin de son ordination anglicane, avait dit cette phrase pathétique : « Me voilà chargé de la responsabilité des âmes jusqu'au dernier jour!» sentait trop profondément la grandeur de cette responsabilité pour ne pas considérer qu'il avait encore charge d'âmes

à Oriel, et, pour ne pas faire de l'élévation de ces âmes le but suprême de son enseignement et de sa mission, il supprimait entre elles et lui les intermédiaires; il réclamait certaine initiative. Il voulait ramener chacune à donner sa vraie note dans l'harmonie du plan divin; il iixait sur les visages ces yeux lumineux et pénétrants qui s'attachaient à découvrir des perles dans l'immensité des flots houleux. De cette divergence naquit une controverse qui fit l'objet d'une volumineuse correspondance. Les tutors John-Henry Newman, Richard Hurrell Froude et Robert Wilberforce furent graduellement privés de leurs élèves. La sympathie et l'intérêt publics demeurèrent acquis aux jeunes tutors disgraciés. Cette heure fut décisive. « Humainement parlant, dit le Mémoire autobiographique, le mouvement tractarien n'aurait jamais eu lieu si Newman n'avait pas été privé de ses fonctions et si Keble avait été prévôt à la place de Hawkins. » Newman devint prédicateur attitré de Sainte-Marie ; on courait l'y entendre : on en revenait, le cœur ardent, le cerveau exalté, ne rêvant plus que de cette prédication. Devant la foule de ses auditeurs, il pouvait songer à ces maîtres du moyen âge autour desquels l'affluence des disciples créait des cités provisoires. A cette

époque, il écrivait son Histoire des Ariens, et, sa santé souffrant de son labeur, il prit le parti de se joindre à Hurrell Froude. Celui-ci s'apprêtait à faire avec son père, l'archidiacre Froude, un voyage dans le Sud de l'Europe. Ils s'embarquèrent tous les trois en décembre 1832. Pendant ce voyage, Newman composa la plupart des vers publiés dans la Lyre apostolique. C'est donc en étudiant sa poésie que nous chercherons ses impressions. Contentons-nous ici de signaler un ou deux points. Tout d'abord, la griffe de l'Archange ne le lâcha pas, môme devant la flore de Corfou, la joie de Naples, la splendeur de Taormini. Rome le saisit fortement; il ne la vit pourtant pas sans préjugés : M. Thureau-Dangin fait justement remarquer que la phraséologie des sectes dissidentes contre la Babylone et la cité de l'Apocalypse n'est pas absente de sa correspondance. On est surpris de ce manque de goût et de ce ton déclamatoire chez un génie d'une si belle envolée et d'une si aristocratique intellectualité, parmi ces lettres vivantes, charmantes, pleines de sentiment, de grâce et de couleur ! Mais Rome a des prestiges souverains : on n'échappe pas à son influence. Dans ce duel de son âme avec la Ville Eternelle, Newman n'était pas le plus fort; son adversaire l'avait touché au cœur, et

— le blessé l'avouait — en gardait la moitié. C'est à Rome qu'il rencontra le futur cardinal Wiseman.

La maladie que Newman eut en Sicile, après avoir quitté les Froude, le marqua d'une impression profonde : « Je ne mourrai pas, répétait-il à moitié délirant, je ne mourrai pas, car je n'ai pas péché contre la lumière ! » Il retourna dans sa patrie avec le pressentiment d'une œuvre à accomplir. Le dimanche qui suivit son retour, le 14 juillet 1833, Keble prêcha le sermon qui fut imprimé sous ce titre : Apostasie nationale.

Le mouvement d'Oxford était né.

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