Newman
On sait la profonde torpeur intellectuelle où se trouvaient plongées les universités anglaises au milieu du dix-huitième siècle. Gibbon cl Adam S ni i l li ont noté ce fait aujourd'hui bien connu.
« A l'Université d'Oxford, observe l'économiste sais, il y a longtemps que les professeurs publics ont complètement renoncé, pour la plupart, à la prétention même d'enseigner. »
Gibbon, qui était entré à Magdalen en 1752, est plus abondant encore et plus énergique. « Les Fellows, ou moines de mon temps, étaient, dit-il, des hommes de bonne compagnie qui jouissaient nonchalamment des dons opulents du fondateur. Leurs jours étaient remplis par une suite d'occupations uniformes : la chapelle et la classe, le café et le salon, jusqu'à l'heure où, fatigués et contents
NXWMAN. — 1.
NICWMAN
d'eux-mêmes, ils allaient goûter les douceurs d'un long sommeil.
Quant à prendre la peine de lire, de penser ou d'écrire, ils n'y songeaient même pas : c'était un poids dont ils avaient déchargé leur conscience ; les fleurs de la science et du génie se flétrissaient sur le sol, sans qu'eux-mêmes ni le public en retirassent aucun fruit.
Leur conversation roulait invariablement sur les mêmes sujets : affaires de collège, politique tory, anecdotes personnelles et scandales privés. Le lourd ennui qui régnait dans leurs interminables parties à boire pouvait servir d'excuse à l'intempérance d'une jeunesse qui se montrait, du moins, toujours vive et légère jusqu'en ses plus regrettables excès. Leurs toasts réglementaires à la maison de Hanovre ne prouvaient pas, à tout prendre, qu'ils en fussent les plus fidèles serviteurs ».
La Révolution française vint tirer Oxford de cette « basse médiocrité », le mot est de Mark Pattison, et l'éveiller à des pensées plus hautes. Toutefois, cet heureux changement ne s'accomplit pas en un jour.
Une ère nouvelle s'ouvre en 1802.
Eveleigh, prévôt d'Oriel, nature âpre et énergique, n'avait pas craint de soulever une violente
opposition en proposant, à cette date, son projet de réforme de L'examen pour les grades. D'abord facultative, l'épreuve lut étendue en 1N07 à tous les candidats au baccalauréat es arts, New Colleseul excepté. Mais Eveleigh avail pris un parti décisif quand, dans son collège d'Oriel, il faisait des connaissances littéraires la condition de la jouissance des privilèges académiques. Désormais, dans cet antique établissement, pour être élu fellow, il fallut avoir d'autres titres que les qualités qui font l'homme de bonne société, le paisible fonctionnaire destiné à s'éterniser en place. On prit de préférence des hommes de pensée, des « Noetics », comme on disait, sur un ton de mépris, dans le vieil Oxford d'avant la réforme. Le temps était proche OÙ, à celle épilhèle un peu vague el de tournure archaïque, allait s'en substituer une autre plus moderne, mais à peine plus précise : celle de « Libéraux ».
Choisis, non pour leurs bonnes façons, mais dans l'espoir qu'ils se montreraient penseurs originaux et chercheurs indépendants hommes « représentaient une idée nouvelle qui s'essayait peu à peu à prendre conscience d'elle-même, à s'afûrmer dans ses trails caractéristiques, dans ses relations extérieures, el à exercer une inlluence
sur l'Université ». Du passé, ils connaissaient peu de chose; de Rousseau, de Kant ou de Goethe, rien du tout. Ils appartenaient cependant au mouvement rationaliste, car « ils remettaient tout en question, en appelaient à tout propos aux premiers principes, et rejetaient le critérium de l'autorité dans les questions d'ordre intellectuel ». La critique allemande n'eût pas hésité à leur assigner une place dans Y Aufklarnng , ou parti des lumières. Issue de Locke, de Voltaire et de Hume, cette école avait exercé son action dissolvante dans l'ordre social, dans l'ordre métaphysique lui-même, en les décomposant l'un et l'autre en une multitude de forces élémentaires sans unité ni cohésion. En substituant la raison individuelle à la tradition, le libre contrat au droit divin, la conscience personnelle à la réflexion religieuse, elle ne pouvait manquer d'entrer en conflit avec J'Eglise et l'Etat en Angleterre, après avoir bouleversé le système européen sur le continent.
Telle était, dans ses tendances, l'école des « Noetics » qui est redevable à Copleston, à Whately, à Arnold et à Hampden de la place qu'elle a prise dans l'histoire d'Oxford. Son vrai centre, comme ces noms l'indiquent, c'était Oriel, le collège de Ralegh et de l'évêque Butler ; sa source
immédiate, impossible de ne point l'apercevoir dans la I involution française. Mais, par ses origines premières, elle est foncièrement anglaise: elle remonte aux Whigs qui préparèrent l'avènement de Guillaume d'Orange, à .John Locke qui visait à bannir tout mystère de la foi chrétienne, à expliquer les idées par le mécanisme de l'association, à fonder la société sur l'équilibre des intérêts. Et la logique de tout ce système, nous avons bien le droit de l'appeler baconienne, puisqu'on y réduisait les premiers principes à une sorte de résumé >lénographique des données de l'expérience, pour about ir ainsi à des réformes utilitaires.
Que parmi ces réformes bon nombre constituasse^ un acheminement vers un ordre de choses meilleur, cela n'est pas douteux. Mais que le vieil Oxford, qui avait été en son temps Laudien et Jacobite ; qui se glorifiait de sa fidélité envers l'Eglise d'Angleterre; bien plus, qui appartenait encore au moyen âge par l'esprit de ses institutions noH moins que par le style de son architecture ; que cette « reine de roman », que celte « patrie des causes perdues » cédât 1»' terrain, sans résistance, à celte philosophie qu'elle avait toujours détestée : qui pouvait l'imaginer? On l'a dit avec raison: « Oxford, beaucoup plus que Cambridge, porte
avec lui le sentiment d'un grand passé ; il est liante par le spectre du moyen Age ». Le dix-huitième
siècle lui-même avait suscité des champions pour prendre la défense de la religion contre les déistes, les épicuriens, les incrédules : Wesley, Butler, Johnson, génies très différents, sans doute, faciles à reconnaître malgré tout comme autant de fils de l'ancien Oxford. Au sens large du mot, la réaction catholique qui avait pris forme, au temps de Jacques Ier, avec Andrewes, évêque de Winchester, ne s'était jamais éteinte complètement. Elle subsistait à l'état de bigotisme irraisonné, d'hostilité à l'égard de toute innovation ; à la chute des Stuarts, elle prit parti pour le « bon vieux » Georges III ; elle fit son idole de Burke qui de son éloquence enflammée foudroyait une « paix régicide » ; elle continuait, disait plus tard Pattison, « à débattre, comme sous Henry IV, son éternelle question de l'Eglise ». Mais ce n'était plus qu'un instinct sans âme, sans pensée directrice, sans force de développement ; si loin qu'elle pût aller, tout ce qu'elle pouvait faire, c'était de résister à toute nouveauté, de consacrer des abus invétérés, et de s'attirer par là de nouveaux coups des réformateurs qui avaient d'assez bonnes raisons de mépriser l'égoïsme de son esprit de corps, invincible jusque-là.
(Triait l'heure où la « Marche de la Pensé était en branle ; où le Parlement venait de romp avec l'antique constitution anglaise pour entrer dans la voie qui mène au suffrage universel ; l'heure où 1rs premiers ministres entreprenaient de supprimer des évôchés, où le sentiment populaire était fortement excité contre le clergé de L'Eglise établie.
Alors parut à Oriel, au centre (\(^ lumières, une figure exceptionnelle de touf temps, mais en ce temps-là presque entièrement inconnue à Oxford et dans toute l'Angleterre : celle d'un génie religieux, John Henry Newman. Destiné, comme Wesley, à traverser le siècle ; comme lui, à exercer sur tous ceux qui rapprochaient unr prodigieuse influence d'attraction ou de répulsion ; comme lui aussi, à rire rejeté de son Université et de son Église ; à susciter un vaste mouvement se prolongeant en mille direct ions diverses; à survivre à la haine, à la suspicion et au mépris, pour mourir seulement après que la nation eut appris à saluer en lui, avec un légitime orgueil, l'une de ses gloires les plus pures, Newman «'lait de beaucoup supérieur à Wesley sur un point : c'était un écrivain, un «'crivain égal aux plus grands prosateurs qu'eût jamais produits son pays natal. Plus heureuse que la réaction evangelical du siècle précédent, la réaction
catholique du dix-neuvième siècle, grâce à cet incomparable talent, peut revendiquer sa place dans la littérature au môme rang que le mysticisme allemand de Carlyle, le libéralisme pieux de Tennyson, le lyrisme rêveur de Shelley, et le robuste optimisme de Browning.
Newman est un classique anglais.
C'est à ce point de vue que nous nous proposons de l'étudier dans les pages suivantes.
Toute grande littérature est une autobiographie. Figure impersonnelle, Hamlet débite son monologue du haut de la scène, indifférent au public qui l'écoute; indifférent, mais non pas inconscient, car il sait que les pensées qu'il conçoit, qu'il exprime et stéréotype pour toujours sous une forme bien à lui, ce sont les pensées mêmes de son auditoire. Entre l'époque et l'homme il y a une secrète correspondance. Il était écrit qu'Oxford aurait à jouer son rôle dans le drame du siècle. Mais où trouver un protagoniste capable d'être à la fois, au cours de ces scènes tumultueuses, l'acteur principal et le chorège pensif et recueilli, assez habile pour développer, avec toutes les finesses de la pensée, toutes les séductions de la mélodie, les motifs où il puisait son inspiration ?
Un concours unique d'événements, dont le détail
est loin encore d'être pleinement éclairci, prépara à la tâche ce fellow clérical d'Oriel, qui n'était ni catholique, ni anglais d'origine.
Né dans la Cité de Londres, près de la Banque, le 21 lévrier 1801, .John Henry était (ils de John Newman et de Jemima Fourdrinier sa femme, l'aîné de six enfants, Irois garçons et trois lilies. « Son père, dit Thomas Mozley, était d'une famille di' petits propriétaires fonciers du comté de Cambridge. Il avail un goût héréditaire pour la musique dont il possédait à la l'ois la pratique et la théorie. A ce talent, il joignait une culture générale forte et variée ».
Il débuta comme premier commis dans une maison i\(> banque où il fui dans la suite intéressé aux affaires en qualité d'associé. Ajoutons qu'il élail franc-maçon, titulaire (Vun grade élevé dans la grand admirateur de Franklin. Lecteur enthousiaste de Shakespeare.
Ces détails, à L'exception du dernier, nous prépareronl à ce fail que, dans une génération précèdent, la famille avail signé son nom New inann » ; qu'elle était, au su de tous, d'origine hollandaise, • •l en réalité de race juive.
Le talent pour la musique, le calcul cl Les affaires ; l'énergie infatigable, la vivacité cl la pénétration
M'AVMAN
d'esprit du légiste, le peu de goût pour les spéculations métaphysiques : toutes ees particularités, si frappantes chez John Henry, viennent à l'appui de cette intéressante généalogie. Ne la perdons pas de vue : elle nous aidera à comprendre, dans une large mesure, son caractère et ses écrits. Il suffit de jeter un simple coup d'œil sur ses portraits, pour reconnaître à première vue, dans l'ensemble de sa physionomie, un air juif fortement prononcé ; avec l'âge, surtout, ces traits caractéristiques s'accusèrent davantage.
Il est à croire que la migration en Angleterre de ces Juifs hollandais eut lieu à une époque assez rapprochée de la mort de Spinoza, en 1675. Mais il n'y a pas trace chez Newman de la moindre connaissance de la littérature ou de l'histoire juives modernes, au point qu'il est permis de dire qu'il n'avait jamais ouvert Y Ethique, et que le seul Mendelssohn dont il ait su le nom, c'est l'auteur à'Elie.
Toutefois, il convient aussi de tenir compte des qualités dont il hérita du côté de la famille de sa mère. Les Fourdrinier étaient français d'origine et, par-dessus le marché, huguenots. Ils étaient venus se fixer en Angleterre à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, en 1685. Établis à Londres comme graveurs et papetiers, ils s'étaient ratta-
chés à l'Église établie, au lieu de verser, comme les Martineau, par exemple, dans l'hétérodoxie unitaire. Mrs. Newman enseigna à ses enfants un « calvinisme modifié », avec le Terme espoir qu'ils passeraient, quand ils auraient l'âge convenable, par cette épreuve spirituelle connue sous le nom de « conviction de péché », pour aboutir, en temps voulu, à la « conversion ». John Henry connut ces expériences et nous en a laissé le souvenir : elles lurent pour lui très réelles.
Mais une autre influence, tout aussi durable dans ses effets, ce fut celle de la Bible, avec laquelle il se familiarisa dès sa plus tendre enfance, en la lisant chaque jour, sur les genoux de sa mère, dans la version du roi Jacques. « On exagérerait à peine, écrit un observateur, en disant qu'il savait la Bible par cœur ». Un autre, qui vécut dans son intimité après sa conversion au catholicisme, nous dii <pf il adopta toujours la vieille idée evangelical de l'inspiration verbale de l'Écriture. Et tous deux s'accorderaient à penser que pour lui, la Bible, c'était la Version autorisée. Habituée à percevoir avec une délicatesse exquise tout* harmonie
q oreille ne pouvait supporter un autre rythme.
De même que l'on peut dire de liuskin qu'il a assis le majestueux édifice de sa prose sur le texte
sacré, de même Newman, tout en repoussant avec dédain une application où il eût vu comme une sorte de sacrilège, y apprit l'austère sévérité, la couleur châtiée, le ton passionné et malgré tout réservé, qui donnent à ses sermons une force surhumaine. Nous pouvons leur appliquer ce qu'il a écrit des grandes symphonies instrumentales : « Échappées d'une sphère supérieure, elles sont les effusions de l'harmonie éternelle dans le milieu du son créé. Ce sont des échos de notre Patrie ; elles sont la voix des anges, le Magnificat des saints, les lois vivantes du gouvernement divin, ou les attributs de la Divinité. Elles sont quelque chose de plus qu'elles-mêmes, une chose que nous ne pouvons saisir, que nous sommes incapables d'exprimer ». Ce quelque chose, c'est le message enveloppé dans la Sainte Ecriture, dont chaque figure et chaque emblème devenaient pour cet enfant de génie une immuable réalité.
Il était remarquablement précoce, imaginatif, mobile, volontaire, et avec cela, sensible, affectueux et tendre, à un degré bien supérieur à ce que l'on observe d'ordinaire chez les enfants les mieux doués. Chaque jour, il apprenait du nouveau. A l'âge de neuf ans, il tenait un carnet de notes quotidiennes, écrivait des vers sur Nelson et autres
sujets. Mais, sévère déjà pour ces premiers essais de sa plume, il concluait en disant : « Je ferais hien, je crois, de jeter lout cela au l'eu ».
A douze ans, il composail un « petit essai dramatique » ; à quatorze, il l'ut pris « d'une sorte de fureur de griffonnage » ; il se lança dans les publications périodiques, Y Expion et le Conlre-Espiony destinés à se donner la réplique; il imagina un opéra burlesque, et le Spectateur qu'il entreprit en 1816 atteignit le chiffre de quarante numéros. Il était déjà fort avancé en Age qu'il conservait intacte cette incessante activité : il en porta le poids toute sa vie, sans jamais laisser étouffer en lui le sentiment intérieur. En 1820 ou 1823, il faisait, à propos de ses débuts d'écolier, cette curieuse réflexion : « Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, volontiers j'aurais cru à la vérité des Mille cl une nuits. Mon imagination travaillait, fascinée par de mystérieuses influences, par des forées magiques ou je ne sais quels talismans. Il nie semblait que la vie n'était peut-être qu'un rêve, cpie j'étais moi-même un ange et tout ce monde visible une illusion; que mes frères les anges prenaient plaisir à se jouer de moi en se dérobant à mes regards, el en m'abusant par la vaine apparence d'un monde matériel ».
L'atmosphère domestique qui enveloppa son éducation avait toute la douceur, toute la distinction simple et tranquille qui marquent d'un cachet spécial les mœurs anglaises. Elle était traversée cependant par un courant d'émotion intellectuelle, comme on en a la preuve manifeste dans les fortunes remarquables et néanmoins contraires de John Henry et de ses deux frères. Francis, qui remporta brillamment son baccalauréat es lettres, à Oxford, partit pour la Perse comme missionnaire, perdit la foi aux croyances orthodoxes, tomba sous le charme de M . Darby (le fondateur des Frères de Plymouth), rompit avec son frère aîné et, tout capable qu'il fût de composer une œuvre littéraire d'un vrai mérite, se borna à une traduction de Y Iliade en vers blancs, et gaspilla ses talents en mouvements qui n'aboutirent à rien.
Charles Robert, à peine connu du public, avait une intelligence inquiète et offrait des singularités de caractère confinant à la folie. Ses idées le conduisirent à l'incrédulité la plus complète ; il tourna au socialisme et devint, par son tempérament d'esprit et ses habitudes, une lourde charge pour le Cardinal, jusqu'à sa mort survenue en 1884. Francis survécut jusqu'en 1897.
On vivait vieux dans la famille. Deux des filles
parvinrent à un âge avancé ; Tune d'elles, Jemima, si l'on en juge par sa correspondance avec John Henry, avail non seulement un style admirable, niais de la résolution et du caractère à un degré peu commun.
Newman ne fréquenta jamais l'école publique ; mais à peine venait-il d'entrer dans sa huitième année que son père le mit à Ealing, sous la direction du Dr Nicholas. 11 trouvait dans cette école trois cents jeunes camarades contre lesquels il avait à lutter et à vaincre ; la timidité naturelle de reniant ne l'empocha point de les dépasser tous rapidement, sans qu'il pût se décider pourtant à prendre part à leurs jeux au grand air. Néanmoins, il rçait déjà une sorte de fascination sur tous ceux avec lesquels il se liait d'amitié. L'habitude de la composition, qu'il avait prise dès son plus jeune ftge, l'amena, à quatorze ou quinze ans, à imiter
Addison ; à dix-sepl ans. il s'étudiait à écrire dans le style de Johnson ; vers le môme temps, le hasard lui mit entre les mains le douzième volume de Gibbon : les oreilles lui tintèrent à la lecture des phrases cadencées de l'historien et il y rêva une nuit ou deux. Il se mit alors à faire une analyse de Thucydide dans le style de Gibbon.
Si l'on naît poète, on devient écrivain, lût-on un
homme de génie ; l'écrivain, en effet, ne peut inventer de lui-même la forme sous laquelle il exprimera sa pensée. Newman se sentait fortement attiré vers les mathématiques et, s'il avait été envoyé à Cambridge, il en serait sûrement sorti premier. Mais sa passion dominante, c'était la littérature, ce qui voulait dire, en ce temps-là, le latin et le grec. Le programme des études littéraires ne comprenait alors aucun auteur anglais, grand ou petit; la littérature étrangère était un inonde inconnu; les langues classiques, elles-mêmes, n'étaient étudiées qu'à la lumière d'une érudition toute de surface, sans jamais s'éclairer des découvertes de l'archéologie, sans le moindre soupçon de philosophie, d'après un système d'où l'on avait soigneusement effacé tout trait propre à exprimer la vie. Si glorieux que soient les noms de Porson et de Bentley, leur influence n'allait pas au delà d'une critique textuelle d'où la culture de l'esprit, comprise au vrai sens du mot, n'avait que bien peu de fruit à retirer.
Rappelons ici le jugement sévère, mais fondé, de Pattison. Se reportant à cette époque, il écrivait : « Quant au monde de sagesse et de sentiment, de poésie et de philosophie, d'expérience sociale et politique, renfermé dans les classiques latins et
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grecs,... Oxford en 1830 n'y avait jamais songé. » La Renaissance fut un effort sincère pour arracher une t'ois <lr [dus à l'antiquité son secret et renouveler son charme. Mais les tutors de collège et les évêques « Greek play » étaient aussi Incapables les uns que les autres de bien comprendre la vraie portée de ces « humanités » et de ces « arts » qu'ils avaient reçu mission d'enseigner. « Voyez-vous un gentleman ignorant le grec ! » s'écriait II unci! Proude, à la nouvelle que sur les bancs du Parlement réformé siégeaient de simples ouvriers illettrés. Les classiques devenaient ainsi un signe de caste ; les gentlemen emportaient Horace dans leur poche pendant leurs chasses à courre, ou bien citaient Virgile dans leurs discours à la Chambre des Communes. -Mais la société était emmaillotée dans son pacte conventionnel, el les grandes dynasties whig ou tory régnaient avec une autorité souveraine. La littérature était tombée au niveau d'un art d'agrément : la religion prenait une teinte différente en passant d'une classe à une autre ; la science était dénoncée comme l'ennemie de la Toi; l'idée démocratique luttait pour naître. Jamais, peut-être, les Bretons ne s'étaient trouvés plus complètement séparés du reste du monde que dans vingt années qui suivirent la fausse paix d'Amiens.
1 H NE WMA X
Newman se rappelait que, tout enfant, il s'extasiait devant le brillant décor lumineux qui embrasait les fenêtres de la maison paternelle près de Richmond, en l'honneur de la victoire de Trafalgar.
Il appartenait à une génération de casaniers, dans le genre de ceux que nous dépeint Miss Austen, et il avait déjà trente ans sonnés qu'il n'avait pas encore quitté l'Angleterre. Plus jeune que De Quincey d'environ seize ans, il respira la même atmosphère insulaire, et subit à peu près les mêmes influences. Lecteurs insatiables, l'un et l'autre, ils dévoraient tout ce qui leur tombait sous la main, avec cette nature impressionnable et délicate, cette sensibilité toujours prête à vibrer, qui ont porté certains critiques à retrouver dans leur caractère quelque chose de féminin. Il est certain qu'ils durent beaucoup à la compagnie assidue de leur mère et de leurs sœurs.
Hautement conscients d'eux-mêmes, habitués dès l'enfance à mûrir longuement leurs pensées, celles qui se rapportaient aux réalités éternelles mais invisibles, ils pouvaient tous les deux « remercier la Providence, » comme le faisait De Quincey, d'être « membres respectueux et aimants d'une Eglise pure, sainte et magnifique ». Tous deux aussi tombèrent de bonne heure sous le charme de
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la littérature anglaise: le mangeur d'opium, pendant qu'il errait librement dans la bibliothèque de son pèl winan, dès l'âge de huit ans, pendant
qu'il écoutait avec avidité le Chant du dernier Ménestrel dont sa mère et sa tante lui faisaienl la lecture à haute voix, plus lard en dévorant au lit, durant les matinées d'été, Waverleu et Guy Manner ing. Nous avons pari*' du gout de Newman père pour Shakespeare chez qui, comme il aimait à dire, il reconnaissait un guide moral bien supérieur aux Licateurs. 11 n'apparaît pas que John Henry ait jamais éprouvé, ni a ce moment ni dans la suite, un attrait quelconque pour le grand Milton ; il ne semble pas davantage s'être égaré dans les capricieux labyrinthes de la Reine des Fées, on avoirpris plaisir à la lecture <!>s vieux dramaturges ou de Chaucer. Mais ! coulante e! son ta le ni
inné pour la rhétoriq tffirmaienl déjà (Vune
manière éclatante, lorsqu'en décembre 1816 père pari il avec lui pour Oxford.
11 avait coutume de rappeler, « pour bien montrer de quelles circonstances en apparence fortuites dépendent la direction de notre vie et notre histoire personnelle, » qu'au moment même où la chaise de poste étail à sa porte, M. Newman « était indécis s'il devait donner ordre an postillon de
prendre la route d'Hounslow, ou de gagner le premier relais sur la route de Cambridge ». M. Mull ins. vicaire de S. Jacques, Piccadilly, l'aida à prendre un parti. Après avoir failli entrer à Exeter, le jeune homme, simple garçon de seize ans, fut immatriculé par le Dr Lee, Vice-chancelier, dans sa propre maison, à Trinity College. Le Dr Nicholas déclara que c'était « très comme il faut ». Newman entra à Trinité en juin 1817 ; il y obtenait une bourse le mois de mai suivant. Il avait comme professeur M. Short dont on raconte que, rencontrant un jour l'heureux père, il s'avança vers lui et lui tendit la main en s'écriant : « Oh ! M. Newman, quel cadeau vous nous avez fait en nous donnant votre fils ! » Il était maintenant, pour une durée de neuf ans, titulaire d'une bourse annuelle de soixante livres. A ses yeux, le hasard n'entrait pour rien dans tout cela. « Toujours en quête d'indications, dit T. Mozley, il réglait sa conduite sur tout ce qui lui arrivait, soit en bien, soit en mal. C'était pour lui un marchepied providentiel dans un champ d'incertitudes. » Et il ajoute : « Tout ce qu'il faisait prenait ainsi son point d'appui dans les circonstances ; impossible de découvrir le secret de sa carrière, si l'on ne tient pas compte de chaque événement de sa vie ». Nous faudra-t-il conclure avec
ENFANCE ET JBl NESSE 2 1
le D1 Abbott, qui devait jouer plus tard le rôle d'avocat du diable à l'heure où d'autres auraient volontiers canonisé Newman, que « chez lui L'imagination dominai! la raison?» N'est-il pas, au contraire, d'une critique plus exacte, de regarder son attitude d'âme tremblante comme le l'ait d'une sensibilité merveilleuse sans laquelle il n'eût jamais réussi à se jeter tout entier dans des esprits (Tun autre moule que le sien, jamais acquis cette exquise délicatesse de touche qui rend la pensée comme si c'était un paysage se déroulant devant les yeux du peintre, avec ses jeux mille fois variés de lumière et d'ombre? Nous pouvons même aller plus loin. Pour Newman, comme pour Carlyle, Wordsworth, Goelhc et Shakespeare, imagination c'était raison ; pour lui, ce n'était pas le simple procédé 1 1 1 « nique consistant à triturer et à combiner dos mots, tout au plus dans un vide lumineux : c'était
l'étreinte vive et soudaine d'un explorateur qui
poursuit sa marche aventureuse de roeber en
rocher, pendant qu'en bas la mer fail rage, et qu'au-
ius de sa tête, c'est la terre ferme et le salut.
Pour lui, la vie était une partie à jouer, une tftche
à accomplir ; dans ses moindres détails, Newman sentait une Providence particulière, comme Napoléon son étoile, avec cette intuition pénétrante des
régions mystérieuses de Fame dont Schopenhauer a esquissé la philosophie avec une magistrale p cision.
L'antique Mentor invisible était-il donc autre chose que l'homme obéissant aux suggestions fugitives de son propre génie ?
Il est clair que dans Newman nous avons une fois de plus rencontré le pèlerin solitaire dont la vie est un voyage de découverte, et que sa course errante entraîne sur les routes inconnues de mystérieux Océans...
En 1819, la banque de son père suspendit ses payements ; au bout d'un mois elle désintéressait complètement ses créanciers.
A partir de ce temps-là, la famille Newman semble avoir été quelque peu dans la gêne, et ses déplacements successifs à Brighton, à Hampshire, et finalement dans le voisinage d'Oxford, ont cela d'intéressant pour nous qu'ils nous montrent Newman sous un jour aimable et touchant tout à la fois. Si grand, en effet, que fût pour lui l'attachement des siens, si régulière et si active que fût leur correspondance, personne à la maison ne pouvait entrer dans les idées qui peu à peu vinrent dissoudre son calvinisme héréditaire jusqu'à disparition définitive, absolue. Ce même travail de réaction contre
une doctrine sombre mais impressionnante, on peul le suivre à la trace chez d'autres esprits, chez Carlyle, par exemple, <[ui passail précisément à cette époque parles expériences douloureuses qu'il a retracées en trails de feu dans son Sartor Resartus.
Elle commença pour Newman presque «les ses débuts à l'Université, sitôt que le jeune reclus l'ut à même d'entrevoir un monde plus vaste que celui de la famille. Il travaillait ferme, parfois jusqu'à douze heures par jour, pendant les vingt semaines qui précédèrent son examen pour le grade de bachelier (novembre 1820). Mais, « convoqué un jour plus lot qu'il ne s'y atlendait, il perdit la tète, fut tout décontenancé, et n'eut plus qu'à se retirer ». 11 passa, il est vrai, mais « dans la dernière division de la secondr classe d'honneurs ».
11 répara brillamment ce malheur ; 1<" 12 avril Is'?"?, i! devin! fellow d'< )ri«-l : ce lui pour lui, dans ^.i vie, une date véritablement décisive, un jour mémorable entre tous. « Il le lirait, disait-il, longtemps après, de l'obscurité et de la gêne, pour l'élever à la réputation <4t à l'aisance ; il lui ouvrai! une carrière théologique, en lui assurant une place mit la haute et large plate-forme d'une Université, avec les amitiés qu'on y contracte cl 1rs échanges d'idées qu'elle procure ». Il lui permettait de tra-
verser l'une après l'autre ces écoles d'inspiration
et de pensée si diverses dont l'enseignement, à son sens, fît aboutir à sa fin légitime le sentiment religieux dont son âme était pleine.
Mais jusque-là, il ne s'était pas encore décidé à entrer dans les ordres. Le comble de ses vœux, c'était « de vivre et de mourir fellow d'Oriel ». Il admirait, il aimait Whately; qu'il comparai! à « un brillant soleil de juin tempéré par un nord-est de mars ». Il était timide, embarrassé, susceptible d'attachement ; il savait écouter et faisait preuve « d'une aptitude toute spéciale à entrer dans les idées d'autrui sitôt qu'elles étaient exprimées, souvent même avant le premier mot ». Whately, de son côté, déclarait n'avoir jamais connu d'esprit plus net ; il l'emmenait avec lui dans ses promenades à pied ou à cheval, se servant de lui comme d'enclume pour forger et amener peu à peu à sa forme définitive son projet de Logique. Promu en 1825 à la direction d'Alban Hall, il l'y nomma viceprincipal. Ils furent souvent en désaccord sur les questions religieuses. Mais Newman estimait avoir subi l'influence de Whately l'espace de quatre ans, de 1822 à 1826 ; il déclarait avoir appris à son école « l'idée d'une Eglise chrétienne instituée de Dieu, formant un corps réel et visible, indépendante de
ENFANCE E T JBl WESSB
l'Etat, pourvue de droits, de privilèges et de pouvoirs propres ».
Après un certain temps passé à Lincoln's Inn, Newman renonça aux ambitions du siècle, entra dans les ordres en 1824, accepta le vicariat de St-Clément, paroisse située au delà de Magdalen Bridge. Désormais, son ambition étaii absolument impersonnelle, sa vocation fixée, comme il le dil lui-même, à la date de 1826, dans une épltre en vers adressée à son frère Francis à l'occasion de sa lete : « Ces! une l'onction sublime et qui n'est pas confiée à la légère, (pic celle qui fait d\\n homme le messager du (ucl ». Il en était fier :
e don au fond de men cœur :
Je ne l'en retirerais pas pour L'échanger Contre L'heure d'orgueil du guerrier défendant sa patrie, Ou le pouvoir respecté de l'homme d'Étal : Ni contre la flamme du | ou L'habileté <!«' L'orateur
A émouvoir L'âme et à dompter La volonté.
Jamais très bien portant, sujet au mal de dents, parfois même atteint de surdité passagère, il avait de pins une mauvaise vue, ce qui ne l'empêchait pa> •!.'-.,. montrer capable d'un travail et d'une application suis bornes. I! écrivait jusqu'à en avoir mal au poignet : sa voix, l'une des plus musical qu'on ail jamais connues, et dont !«• souvenir
prolonge comme un écho mélodieux dans une multitude innombrable de cœurs, était faible à ce point qu'on y vit presque un empêchement Lorsque la nouvelle charge lui fut proposée. L'ensemble de sa personne, maigre et ascétique, rappelait le méthodiste d'une époque disparue, plutôt que le bénéficier à la mine florissante et prospère, tirant tout le parti possible de ce monde-ci et de l'autre. Mais Y evangelical, chez lui, si tant est qu'il l'ait jamais été, s'effaçait par degrés. Hawkins , qui n'était pas encore prévôt d'Oriel, lui avait enseigné la doctrine d'une tradition vivante sur laquelle doit s'appuyer l'interprétation de la Bible ; d'autres dogmes catholiques suivirent peu à peu ; en 1825, il abordait l'étude du grand mais difficile ouvrage de Butler, Y Analogie. Son expérience personnelle l'amenait à consigner dans ses notes cette réflexion, que « la religion qu'il avait reçue de John Newton et de Thomas Scott ne produirait aucun effet dans une paroisse », et que « le calvinisme ne nous donnait pas la clef des phénomènes de la nature humaine, tels qu'ils se présentent dans le monde de la réalité ». Malgré tout, « pendant longtemps, quelques bribes et certains lambeaux de cette doctrine restèrent accrochés à sa prédication » ; il lui fallut dix ans pleins pour se séparer complètement de ces
«grandes sociétés religieuses qui constituaient à celle époque, comme aujourd'hui, Le terrain de ralliement et la force du corps evangelical ».
D'autre part, en 1829, il brisa avec Whately. Celle rupture se produisit à L'occasion de la candidature de Sir Robert Peel à Oxford comme avocat malgré Lui de l'émancipation catholique. Mais la cause vraie est plus profonde. Newman n'avait pas d'idées sur la question ; mais il brûlait de se Lever en faveur de l'indépendance de l'Église el de l'Université, dût-il môme, cela faisant, prendre les armes contre le « grand Capitaine » Wellington. 11 était, à cette époque, lulor a Oriel ; il avait conquis L'amitié de Pusey qu'il regardait comme un saint; chaque jour, dans ses conversations avec Ilurrell Froude, il buvait quelques nouvelles gorgées de christianisme médiéval. Nommé vicar de Sainte- Marie, lorsque, grâce à son vole et à son influence, Hawkins devint prévôt d't Miel, il occupait , en cette qualité, une situation très en vue où il pouvait, d'une manière efficace, mettre en avant sa conception toute récente de L'Église catholique. Danse lettres à sa mère, il exprime avec énergie et éloquence ce qu'il ressentait alors.
L'esprit du jour était hostile à L'Eglise ; confiance, ajoute-t-iJ avec un sourire de dépit, elle
la plaçait dans ses préjugés et dans son bigotisme : mais la « sagesse de nos ancêtres », dépositaire
de la vérité révélée, pouvait, même dans ces conditions, se transmettre d'une génération à une autre, et ainsi remporter la victoire. « Seuls, les grands hommes sont capables de goûter les grandes idées ou de les saisir ». Dans Y Apologia^ Newman déclare avoir pris parti contre M. Peel « pour des raisons purement académiques où ni l'Eglise, ni la politique, n'ont absolument rien à voir». Mais ses lettres de l'époque sont pleines de cette affirmation triomphante que « la pauvre Eglise sans défense a supporté le choc de l'événement » ; et c'est en quoi, ajoutait-il, «je vois la force et l'unité des membres de cette même Eglise ». L'historien philosophe qui ferait dater de 1829 et de l'émancipation catholique le mouvement qui ne devait pas tarder à prendre le nom de Mouvement iractarien, ne manquerait pas de raisons à alléguer en faveur de son opinion.
En effet, la constitution anglaise se disloquait de toutes parts ; où entraient les catholiques, les Juifs et les incrédules devaient suivre logiquement. « Je crois, disait Newman à propos de l'Eglise anglicane, qu'elle finira par être séparée de l'Etat ». Mais où serait alors pour elle la sécurité ? « Dans
Eltfp'ANCE ET JEUNESSE
ses sacrements », répondait-il, et déjà nous entrevoyons la « succession apostolique », avec son appel aux Pères d'Orient et d'Occident, à l'antiquité, à Alexandrie, Antioclie et Rome, en tant que constituant la communion chrétienne de la primitive Église sans division ni rupture.
Nous ne voulons envisager ici dans Newman, disons-le encore une fois, que l'écrivain anglais. Mais à moins de se reporter constamment à la texture de ses croyances, à la dale et au moment précis de leur acquisition, c'est peine perdue que de chercher à mesurer l'énergie qu'il déploya dans l'exercice de ses facultés mentales, et a se l'aire une idée exacte de leur caractère. Carlyle, ne prenant conseil (jue de son humeur noire, inclinai! à refuser à Newman ioute valeur Intellectuelle ; il ne pouvait concevoir un esprit absorbé dans drs visions d'Eglises et de Credo, comme si c'étaient autant de révélations de l'Invisible. Mais, en 1S30, elles se présentaient au laborieux chercheur d'Oxford sous un aspect d'une grandeur solennelle et dans le rayonnement d'une lumière céleste, avec la même majesté imposante que les symboles aperçus par Ezéchiel et Isaïe sous l'Ancien Testament. Pour lui, elles étaient pleines de poésie autant que de signification prophétique. « Un amour enthousiaste