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des Pères cl de leur temps, allant jusqu'à les faire
revivre sous ses yeux » : lel avait été le fruit de ses lectures quand, sur les bancs de l'école, il apprenait à les connaître dans un livre aujourd'hui oublié, Y Histoire de VEglise de Joseph Milner. Les premiers siècles de l'Eglise étaient à ses yeux le beau idéal du christianisme. En 1826, il projetait d'écrire sur eux un article pour Y Encyclopédie de la Métropole. Sa Vie cl1 Apollonius, et son Essai sur les miracles, deux livres où il agite également des problèmes concernant cette époque, parurent en 1825. En 1828, il entreprit la lecture méthodique des Pères dans les Pères eux-mêmes.
A dater de ce jour, sa langue fut déliée ; il se mit à parler spontanément, sans effort ; il prit de l'ascendant sur ses élèves, apprit à prêcher, non pas en prédicateur, mais avec un accent pénétrant, avec l'autorité d'un homme chargé de transmettre un message ; il entra dans les pensées secrètes de Froude et de Keble, destinés à former avec lui un mémorable triumvirat.
L' Année chrétienne de Keble parut en 1827 et conquit d'emblée une popularité qu'elle a toujours conservée depuis lors.
Œuvre paisible et reposante, ce livre, assurément, n'est pas de la poésie de l'ordre le plus
élevé; il lui manque celle flamme dantesque qui transforme toutes choses et les revêi d js couleurs d'un monde surnaturel ; il n'a pas davantage la tendresse et la pitié passionnée qui inonde de sa puree! vive lumière l'œuvre de. Christina Rosse tti.
Avec le Prayer-book [mur guide, dit Anthony Froude, Keble nous a procuré un manuel de s< -aliment religieux... écrit dans une belle langue que tous peuvent comprendre e( retenir.
Jusqu'ici, la Haute Eglise avait été sèche et formaliste ; Keble a l'ail passer en elle les émotions de Y Evangelicalism dont il évitait, en même temps, de froisser et d'irriter les opinions. En sorte que tous les partis pouvaient trouver chez lui beaucoup Imirer, très peu à critiquer ».
Qu'il en ait été ainsi, c'est possible. Mais, rapproché de Newman, Keble revêt une physionomie toute particulière. On dirait presque, à le voir, le dernii Non-jureurs, par suile du grand
respect qu'il professe pour l'autorité épiscopale et pour une Eglise pure de toute lâche concession a l'influence érastienne ou laïqu
Keble élait un éléganl sch )lar dont les lèvres ne s'ouvraient qu'à de rares intervalles pour laisser tomber goutte à goutte, quand il rencontrait un auditoire sympathique, <\<* vraies perles, de mer-
veillcux diamants de sagesse. Il était aussi incapable de supporter que de comprendre une opinion différente de la sienne. Plein de charme et de séduction pour quiconque l'écoutait sans le contredire, il était bien, par nature, l'homme le moins apte à être le chef d'un grand parti. Il n'entrait dans son génie aucun élément qui méritât vraiment le nom de pensée originale. Il remplissait plutôt, sous la conduite de Newman, le rôle de simple auxiliaire : n'était-il pas à ses yeux la vivante incarnation d'institutions tenues alors pour apostoliques ? N'était-il pas lui-même une antiquité égarée dans le présent ? Il n'avait aucune de ces qualités qui frappent et subjuguent les nonconvertis.
Froude, le « brillant et beau » Froude, enlevé à la fleur de l'âge, était une autre sorte d'homme. « Il allait de l'avant, dit son frère Anthony, abordant les obstacles de front, les franchissant tous avec aisance, enlevant ses amis à sa suite. Il avait pour le jugement privé le mépris d'un aristocrate de l'intelligence ».
Ce dernier trait a l'air d'une naïveté : ce n'est au fond qu'un paradoxe. On en pouvait dire autant de Newman, malgré sa considération infinie pour les personnes, telles qu'elles s'offraient à lui. La
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« foule » ne pouvait être ni dans le vrai ni dans le bien, à moins d'écouter l'élite en tout genre.
C'est Froude qui amena réellement Newman et Keble à se comprendre l'un l'autre ; il s'en vantait comme de la seule bonne cliose qu'il eût jamais faite. Ce fut certainement la plus importante. « Vous et Keble, lui écrivait en 1836 le vicar de Sainte- Marie, vous êtes les philosophes et moi le rhétoricien ». Même contraste s'accuse entre ces deux natures, et tout aussi fondé, quand on voit Newman prendre Froude, en toute circonstance, pour la règle, le type, la lumière auxquels il s'en rapporte pour décider de la valeur de ce qu'il dit ou écrit. Sa plume ne semblait jamais sûre d'elle-même, tant qu'il n'avait pas obtenu Y imprimatur de son ami. Mais Froude étaii aussi détaché, quanta lui, de toute prétention à l'originalité que d'autres en conçoivent d'orgueil.
Et cependant, pensées et spéculations profondes, tel était son pain quotidien.
Il remuait et, s'il ne réussissait pas à convaincre, il irritait par sa hardiesse, jusqu'à les plonger dans une sorte de stupeur, des hommes comme II. J. Rose, partisans obstinés des vieux sentiers battus, peu soucieux d'explorer ce pays inconnu, tout nouvellement découvert : le moyen ûge. Seul,
entre tous les correspondants de Newman, Proude
le traite d'égal à égal, le critique en toute indépendance et donne libre cours, dans chacune de ses lettres, à cette fine et spirituelle gaieté qui faisait le fond de sa nature et dont l'aimable badinage, plein de fraîcheur et d'aisance, jette comme un rayon de lumière dans l'austère gravité de cet échange d'idées avec des curés de campagne, de hauts dignitaires londoniens et de savants docteurs frais émoulus d'Oxford.
Ce qui les excitait à l'action, ce n'était pas le spectacle de grands pays, comme la France et l'Allemagne, alors en pleine ebullition révolutionnaire et aux prises avec de vastes et difficiles problèmes ; c'était un mouvement dont Bentham, Brougham, et la Revue d'Edimbourg marquaient exactement les limites. Ouvrons les lettres et les essais où Carlyle, fils d'un humble maçon écossais, a condensé les pensées qui hantaient son esprit, au cours de ses rêveries parmi les landes sauvages et mouillées de brouillard de Craigenputtock : contemporain de Froude et de Newman, il creuse en même temps qu'eux les mêmes problèmes. Mais de part et d'autre quelles saisissantes différences !
Isolé de toute tradition, le penseur solitaire poursuit à l'aventure sa course errante ; il ne réussit
pas a trouver une place dans son Université, n'use Be décidera entrer dans les ordres : il n'est partout qu'un proscrit, sorte d'Ismaël farouche qui se ronge le cœur dans L'emportement de son dé poir. Avec Novalis cl Richter, il demande : • Pensez-vous qu'il y ait encore une religion ? Mais alors, où donc est son tabernacle flamboyant ? »
L'ordre de choses établi avail tracé ses lignes autour de Newman et de Fronde. Mais en les remontant dans le passé, — et tout le mouvement d'études d'Oxford les engageait dans celte voie, comme l'oracle virgilien : Aniiquam exqairiie mat rem, — pouvaient-ils faire autrement que d'arriver un jour ou l'autre en vue de Uonn- }
Fronde, suivant son illustre ami (on pourrait sque dire son élève), avait umt vue pénétrante de la vérité abstraite ; mais il était w Anglais jusqu'à la moelle dans son attachemenl rigide au réel et au concret ». (l'est là aussi, à un degré étonnant, une qualité foncièrement juive ; elle marque de son empreinte chacune des pages de Newman, même celles qu'à première vue on pourrait regarder comme purement spéculatives. A l'exemple de Froude,qui « se complaisait dans l'idée d'un système hiérarchique, d'un pouvoir Bacerdotal et d'une Eglise pleinement indépendante », Newman pro-
fesse ouvertement son admiration pour l'Eu! de Rome et sa haine des Réformateurs, au point., dirait-on, de ne pas faire autre chose que de copier en caractères gothiques l'Ancien Testament. On a signalé maintes fois l'étroite ressemblance qui existe entre la papauté du moyen âge et la théocratie hébraïque.
N'oublions pas non plus l'ardente méditation qui retint la pensée de Newman obstinément fixée, dans les sermons et les « Sabbath schools », sur les chapitres les plus juifs de la Bible, jusqu'à une époque que n'ont point oubliée des hommes qui ne sont pas encore des vieillards. Substituer Rome à Israël, il n'y fallait pas songer dans l'Ecosse de John Knox. Mais à Oxford l'entreprise ne faisait pas l'effet d'une chose contre nature, une fois enlevé le coloris tout superficiel d'un puritanisme qui ne s'y était jamais trouvé chez lui, bien à Taise. L'heure était venue où les événements réclamaient l'audacieux génie, mais un génie sorti d'Oxford et non d'ailleurs, qui voulût bien se charger de cette œuvre. « Newman, conclut avec raison Mark Pattison, parce qu'il était théologien avant tout, devint chef de parti, non pour avoir perdu la situation qu'il occupait dans son collège, mais sous la près-
sion exercée par les événements publics sur ses sentiments à l'endroit de l'Eglise ».
Rien de plus certain ; et pourtant, la tragicomédie qui se déroula dansl'enceinte d'Oriel, entre 1828 et 1830, offrait une singulière ressemblance avec le désastre public qui, onze ans plus tard, à l'occasion du tract 90, mit Newman dans la nécessité de quitter Oxford et de se retirer à Littlemorc. De quelque pénétration qu'il fit preuve dans sa manière de juger ses collègues, si prompt qu'il fût à saisir le moindre avantage lui permettant de répandre ses idées, il avait commis une fatale erreur en donnant son vote à Hawkins, de préférence à Keble, pour les fonctions de Prévôt, Hawkins, administrateur de talent, suivait le vieux système qui, s'il n'avançait guère les réformes universitaires, n'offrait aucune chance de faire d'Oriel uncécolcou séminaire ou revivraient les idées laudiennes, où Ton s'adonnerait à la lecture et à la traduction des Pères, où toutes les forces de l'intelligence seraient mises au service des intérêts chrétiens. Ces résultats, Newman rêvait de les atteindre avec un plein succès, si les tutors prenaient désormais à leur charge l'entière responsabilité des étudiants, s'ils devenaient en quelque sorte leurs directeurs spirituels ; une autre condition indispen-
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sable, selon lui, c'était de constituer un corps de fellows en parfaite communion d'idées avec le petit groupe qu'il formait avec Keble et Froude.
Comme il était à prévoir, Hawkins ne voulut pas abdiquer sa suprématie ; les tutors révolutionnaires furent déplacés et l'emploi de Newman dans le collège prit fin.
Il demeura vicar de Sainte-Marie ; mais Oriel cessait d'etre régulièrement pour lui un terrain de culture tout trouvé pour le développement et l'épanouissement de ses idées. Si Hawkins s'était montré plus accommodant, peut-être que l'esprit qui cherchait maintenant une expression dans les Tracts for the Times et dans une correspondance embrassant toute l'Angleterre, se fût consacré tout entier, dans l'exercice des fonctions de tutor, à cette étude de l'idée et du but de l'éducation universitaire qu'il devait reprendre vingt ans plus tard, sans s'écarter de son but, mais en s'adressant aux intelligences cultivées plutôt qu'au public inconnu.
Avons-nous besoin de remarquer que la littérature n'a fait que gagner au change, pendant que la cause de l'éducation libérale n'y a rien perdu ? Il n'y a pas dans notre langue d'œuvres plus stimulantes, comme il n'en est pas non plus de mieux appropriées à leur sujet, sous le rapport du ton et
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du style, que les Conférences de Dublin, avec la magnifique description qu'elles nous offrenl «l'une Université, « siège spécial de cette large philosophiequi embrasse et met à son vrai rang toute vérité quelle qu'elle soil, toute méthode capable de nous aider à l'atteindre ».
Que Newman ait été, dès 1830, en possession de cetle idée maîtresse, il ne se trouvera personne pour le croire. 11 était encore insulaire, comme tous ses contemporains d'Oxford, insula ire dans ses idées non moins que dans son savoir. On connaît la boutade du Doyen Stanley: « Quelle différence dans les destinées de l'Eglise d'Angleterre si Newman avail su l'allemand ! » Pattison, qui nous rapporte ce mol, observe que Newman « reprenait el embellissait la base étroite sur laquelle s'était placé Laud deux cents ans avant lui ; » et il ajoute, non sans une pointe d'amertume : « Toui le vaste travail de développement de la raison humaine depuis Aristote jusqu'à Hegel, était pour lui comme un livre Penné ». S'il entend «lire par là que New-
a, tout versé qu'il fut dans l'étude i\<-> livres
classiques d'Oxford, entres autres de VEthiqae tt
de la Rhétorique, ne se sentait aucun attrait pour
la lecture des grands métaphysiciens, rien de plus
juste. Dans son extrême vieillesse, 11 écrivait à un
ami : « Je n'ai pas lu un seul mot de Kant. Je n'ai pas lu un seul mot de Coleridge.... Je puis en dire autant de Froude, de Pusey et de Keble, dans la mesure où je suis autorisé à parler des autres ». Un siècle plus tôt, Dugald Stewart disait, les yeux tournés vers Oxford : « Les institutions académiques de certaines parties de l'Europe ont leur utilité pour l'historien de l'esprit humain. Immuablement fixées au même mouillage par la force de leurs câbles et le poids de leurs ancres, elles lui permettent de mesurer la rapidité du courant qui emporte le reste de l'humanité ».
Pour la génération formée à cette école, culture intellectuelle était synonyme d'antiquité classique, religion voulait dire croyance implicite à la Bible, sous la tutelle et la garde de l'Eglise d'Angleterre. L'histoire, et non l'expérience, portait en elle la révélation de toute vérité et de toute beauté : mais où chercher son sanctuaire ? Dans quelles régions privilégiées avait-elle établi sa demeure ? Sur les rivages de la Méditerranée ; non pas le long des routes suivies par les navigateurs Scandinaves à travers les brumes et les tempêtes de leurs mers orageuses, mais sur la route des Croisés, avec Rome majestueusement élevée entre le Nord et le Sud, Rome héritière de la religion de Sion, des arts
et des lettres d'Athènes, Home réalité concrète et toujours vivante, mère des Eglises et de la civilisation. Dans le drame curieusement symbolique à la composition duquel Newman faisail servir ses moindres expériences, pouvait-il entrer un (dément répondant mieux à ses lins que son pèlerinage (autrement significatif que celui de Childe Harold) aux mers et aux rivages où l'antiquité classique avait opéré ses prodiges, à la Ville aux sept collines, sainte ou sorcière, mais en tout cas patrie de l'idée mère de sa vie ?