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Chapitre V

En achevant le récit de son aventure en Sicile, Newman, nous l'avons vu, écrivait « qu'il n'avait plus de roman à raconter ».

Il en avail un cependant, et il le raconta avec tant de naturel, lanlde simple bonne foi, d'urbanité et de candeur, <jifil trouva dans le pays toul <intier un auditoire sympathique et promptement convaincu. Ni les « Lettres o de Pascal, ni celles de Junius, n'obtinrent un succès plus immédiat. Tous jeudis, sitôt parue, YApoiogia était dans toutes les mains. On la lisait dans les clubs, dans let Ions, sur L'impériale des omnibus, en chemin de for, et Ton pourrait presque dire jusque dans la chaire elle-même : partout son auteur était discuté, phrases pathétiques et saisissantes citées, son anglais pins que jamais admiré. Un instant, les 1 Kariens rentrèrent en scène : ils revivaient au naturel

sous les yeux du public ; la pièce était interprétée par son premier rôle, l'acteur sans lequel elle n'aurait jamais été conçue. Manning écrivait a Wiseman « qu'il lui semblait entendre la voix de Tun d'entre les morts ». Ou bien encore, comme le disait Church, depuis Doyen de St-Paul : « L'histoire à raconter, ce n'était pas seulement celle d'un changement ; c'était aussi l'histoire d'une déception profonde, de l'échec d'un grand dessein, de la faillite d'espérances les plus riches en promesses et les plus chèrement caressées. Et cela, non pas dans le recueillement et le silence d'un cabinet de travail, mais dans la fièvre et l'effort d'une lutte poussée au paroxysme delà passion etde la violence, d'une lutte qui partout produisait et laissait à sa suite l'impression profonde dune faute ».

Pour vraies que soient ces paroles, elles ne font qu'exprimer le jugement d'un pieux anglican qui, après avoir suivi Newman quelque temps, l'avait quitté à la bifurcation de la route.

Pour le Doyen Church, « l'argument», comme aurait dit Milton, s'arrêtait brusquement en 1845 sans conclusion : échec complet, tel était le dernier mot. Mais à ceux dont le regard traversait le Détroit et surveillait les courants de la pensée européenne, une autre idée se présentait. Le Mouvement

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tractarien, nous l'avons dit, n'était qu'un chapitre du Mouvement romantique lequel, à son tour, puisait son inspiration, d'ailleurs mélangée d'éléments moins éthérés, à des sources chrétiennes : non pa sans doute, dans le christianisme anglican, mais dans celui de l'antiquité el du moyen âge, dont le siège extérieur et visible était Rome.

Mais il y avail plus et mieux dans ['Apologia qu'un volume nouveau ajouté à la suite interminable des livres de controverse. On y trouvait une vie révélée dans I jeu de ses ressorts les plus profonds et les plus délicats, un cœur éclairé d'une lumière qui le rendait transparent. Rousseau s'était vanté d'accomplir pour son compte cette chose sans précé lent, 11 tint parole, mais qu'il en coûta cher aux bienséances et à la réserve, aux lois de l'amitié el aux obligations de la reconnaissance ! Newman, avec un respect de soi-même poussé jusqu'au scrupule, toujours soucieux de l'honneur el de la réputation du prochain, quel qu'il fût, suspendil aux murs du temple de la Renommée cette tablette où chacun pouvait lire l'histoire de Ba vie. Gladstone ne la lisait qu'avec un tremblement d'émotion : cette histoire, disait-il, devançait la sentence du jugement dernier lui-même.

Quand Newman disaitadieu à Oxford, la question

ne pouvait rester en suspens. Il lui restait à dire à quoi avail abouti sa recherche. Était-ce à une déception ? Qu'était au juste eelte Vila nuona qu'il avail découverte? Il n'éprouva aucune répugnance à s< pliquer sur ce point. Ses explications, lumineu au point de brûler parfois et de piquer ceux qu'atteignaient leurs rayons, quand il s'adressait, par exemple dans ses Difficultés anglicanes, à ses premiers disciples, leur avaient paru blessantes. Il avait dit des choses cruelles au sujet de l'Etablissement. On pouvait croire, sur le moment, qu'il versait dans la satire ; il ne l'entendait pas de la sorte, quant à lui. « Dans l'Eglise anglicane, disaitil, je reconnais une institution vénérable ; elle peut être une grande création, encore qu'elle ne soit pas divine : c'est ainsi que je la juge ». Et avec une prescience vraiment extraordinaire, il ajoutait : « Sans doute l'Eglise nationale a été jusqu'ici une digue précieuse opposée à des erreurs doctrinales plus fondamentales que les siennes : mais combien de temps la digue tiendra-t-elle au cours des années qui s'ouvrent devant nous ? Impossible de le dire, car le pays rabaisse son Eglise à son propre niveau ». Il ne songeait nullement à l'affaiblir, dans la mesure où elle maintenait la vérité dogmatique ; mais, lorsqu'il était encore anglican, il

n'avait jamais eu plus de goût pour l'Établissement que Whalcly, Ilurrell Froude ou Keble. Ions trois ennemis déclarés de l'idée érastienne.

Dans l'Église romaine il reconnaissait à première vue une chose pour lui absolument nouvelle. « Je la contemplais, dit-il, presque passivement, cl la regardais comme un grand l'ail objectif ». En janvier 1846, il écrivait : « Je me rends mieux compte que nous sommes en train de quitter Lilllemore ; on dirait que nous voguons en pleine mer ». Ce n'est pas qu'il se sente entraîné à la dérive vers le scepticisme ; le malaise qu'il éprouve vient uniquement de ce qu'il lui faut tourner le dos à toutes ses idées d'autrefois. Du jour où il devint catholique, il goûta une paix sans mélange, il n'eut janniis aucun doute. * Il me semblait, disait-il, rentrer au porl après une traversée difficile; aussi mon bonheur reste-t-il sans éclipse jusqu'à ce jour ».

La recherche avait donc abouli à la découverte et à la joie du triomphe. Si par « libéralisme » on entend, comme le dit excellemment le Doyen Church, « la tendance qui porte la pensée moderne à détruire la base de la religion révélée,

finalement de tout ce qui mérite encore le nom de religioû », Newman s'était mesuré avec lui cl

l'avait battu dans sa propre personne. Il pose cette question : « Quel adversaire avons-nous à opposer i'acc à face, pour les combattre et les déjouer, à l'énergie sauvage de la passion et à l'influence absolument corrosive et dissolvante du scepticisme intellectuel dans les questions religieuses ? » Il ne songeait nullement à nier que notre raison ait pour objet réel la vérité. Si elle ne l'atteint pas, la faute en est soit aux principes soit à la méthode. 11 parlait seulement, non de la droite raison, mais de la raison telle qu'elle est donnée en fait dans l'homme déchu, avec sa tendance à l'incrédulité pure et simple. « Prenez la résolution de ne rien croire, écrivait-il en 1841, et vous aurez à faire la preuve de vos preuves, l'analyse de vos éléments ; vous vous enfoncerez de plus en plus et trouverez «au fond de l'abîme un abîme plus insondable encore », jusqu'à ce que vous arriviez dans le vaste sein du scepticisme ».

Telle fut l'invariable conviction de Newman. Sous cette forme, elle eût été pleinement ratifiée par un penseur qui, sur d'autres points, différait de lui du tout au tout : nous voulons dire Garlyle. Certes, nous ne l'ignorons pas, cet impatient mystique se laissa entraîner, sur la question de l'impuissance du raisonnement dans les choses divines, à des ex-

trémités devant lesquelles il avait reculé à ses heures de pondération et de sagesse. Citons pourtant, car il en vaui la peine, le passage suivant sur «Diderot et sa secte »: — « Diderot abien faitvoir que dans le système de pensée de l'école française, — appelée aussi écossaise, école encore assez connue un peu partout et que, faute d'un mol plus juste, nous désignons sous le nom de Mécanisme, — il n'y a pas de place pour nue Divinité. 11 a montré que pour quiconque regarde V 'intelligence , ou faculté de connaître et de croire, connue synonyme de logique, ou simple faculté d'ordonner et de communiquer les idées, il est absolument impossible de découvrir aucune preuve d'une Divinité; que dans ce cas, on n'a le choix qu'entre deux partis : ou bien, si l'on n'est, comme il arrive souvent, qu'un demiesprit, partager misérablement sa vie entre deux opinions; ou bien, si l'on est un esprit complet, jeter l'ancre sur le roc et dans la fondrière du scepl icisme et . quant au reste, déclarer aux autres, si on le juge à propos, que c'est une position agréable et commode. Voilà tout ce que Diderot a démontré : la conclusion n'a rien qui puisse nous faire changer de couleur

Newman, lui non plus, ne faisait pas grand cas de « l'argument de finalité o : nous n'avons pas

à étudier ici la question. Mais lorsque partant de

l'existence d'un Dieu, aussi certaine à ses yeux que sa propre existence, il promenait ses regards sur le monde de l'humanité, il lui semblait que ce monde donnait le démenti à cette grande vérité dont tout son être était si profondément pénétré. « Je suis fort éloigné, répète-t-il, de nier la force réelle des démonstrations de l'existence de Dieu tirées des faits généraux de la société humaine. Mais ces arguments ne m'apportent ni chaleur ni lumière ; ils ne font pas disparaître l'hiver de ma désolation; je ne sens pas en moi les bourgeons éclater, les feuilles pousser, mon être moral s'épanouir dans la joie. La vue du monde n'est pas autre chose que le rouleau du prophète, rempli de lamentations, de deuils et de malheurs ».

Il renforce la leçon dans une page majestueuse, émouvante comme le chœur d'une sombre tragédie, où chaque ligne est un chef-d'œuvre, et qui s'achève tristement sur ces mots : « Vision bien faite pour donner le vertige et l'épouvante, et qui laisse dans l'esprit l'impression d'un mystère profond dont la solution dépasse absolument la raison de l'homme ! »

De tout temps il y a eu deux manières, non de chercher à percer un nuage impénétrable, — la

spéculation n'y saurait en effet parvenir, — niais d'élaborer dos pensées de telle sorte qu'elles soient capables «le soutenir le fardeau du problème. On peut supposer qu'anciennement l'homme n'était qu'une brute en passe de B'élever lentement audessus de sa bestialité primitive ; ou bien qu'après avoir été n-rr d'aplomb, il est tombé de son premier état.

Newman se décide pour cette dernière supposition. « S'il existe un Dieu, puisqu'il existe un Dieu, le genre humain est impliqué dans quelque épouvantable catastrophe originelle ». La position a été violemment attaquée ; elle n'en est pas moins acceptée aujourd'hui, comme elle le l'ut aux premiers siècles par les chrétientés d'( >;-i«,nt et d'Occident qui édifièrent sur cette base toute une théologie de la restauration.

Dans {'Apologia, elle devient un argument en faveur m d'une représentation concrète de l'invisible " qui, miraculeuse ou non, aura la force de résister n aux dérèglements de l'intelligence vivante », « dissolvant universel >• i\r> idées dont chacune, sous son action, vient se fondre dans le doute, et tics institutions qu'il mine toutes par la base. Ce que Newman considère comme un principe d'anarchie, Carryle, dans l'explosion de son dé-

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sespoiretla violence de ses satires, le désigne sous Je nom de « triomphante analyse ». Dans le Faust de Goethe, c'est une chimie dissolvante, une expérience qui tue pour disséquer, mais se montre impuissante à créer quoi que ce soit, incapable d'insuffler aux éléments cette vie qu'elle leur a enlevée. C'est « l'esprit qui toujours nie », le « Non éternel ». A la différence de Carlyle, cependant, Newman ne refuse pas à cette puissance diabolique la faculté, prodigieuse en elle-même, de contrefaire la vie. Elle peut évoquer un monde à son image et ressemblance, prendre les airs d'un prophète, faux prophète, il est vrai, et séduire les hommes avec ses Julien, ses Voltaire, ses Hume, et autres illustrations de la civilisation séculière. Comment en triompher ? Il répond : par une Eglise catholique infaillible.

On remarquera que l'enquête poursuivie par Newman n'est pas spéculative, mais pratique, comme la solution, pourrait-on dire, en est politique. Et ce dernier caractère se révélerait à nous dans une lumière saisissante, si au lieu d'employer cette pâle terminologie abstraite, nous nous exprimions dans la langue toute resplendissante de couleurs prophétiques de l'Ancien Testament.

Dans l'Eglise catholique, Newman voit la conti-

nuation dans le présent du règne éternel «lu Messie sur la terre, du Messie investissant lui-même de ses sublimes pouvoirs les représentants qui gouvernent en son nom. A mesure que nous feuille- Ions les pages où notre apologiste chrétien surveille et mesure l'ennemi, nous nous demandons s'il ne va pas le flétrir d'un nom emprunté au langagedes écolo. Pas une fois, bien qu'il y touche de si près, Newman ne parle du « doute méthodique » ; nulle part il ne fait mention de Descartes. Ailleurs, ses allusions à François Bacon sont favorables, sinon bienveillantes. 11 l'appelle le « plus orthodoxe des philosophes protestants ». Mais le Socrale des temps modernes, ce n'es! point Bacon, c'est Descartes. C'est lui qui a fait du doute une méthode d'enseignement ; c'est du géomètre français qu'est dérivée celle analyse puissante, mais • incapable de rien créer », qui chez Hume effraye le scolastique et le conservateur, <il révèle chez Kant une liaison pure vide de lout contenu, sollicitée pointant par l'idéal sous chacune de ses formes.

Newman né s'occupe pas de semblables réflexions historiques, bien qu'il sente toute l'importance du changement sans précédent sur lequel (dies appelaient l'attention. En tout cas, ce qu'il oppose aux « usurpations de la raison ». ce ne

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sont pas simplement des contre-raisonnements, si pénétrante que fût sa dialectique, dès que ce procédé lui semblait nécessaire. Jl lui oppose l'autorité élevée à sa plus haute puissance, agissant en souveraine et jugeant sans appel, car « cette puissance, envisagée dans sa plénitude, est aussi terrible que le mal gigantesque qui la réclamait ».

Mais il n'accordera pas pour cela que l'autorité, même avec des pouvoirs aussi illimités, accable et écrase l'intelligence. Loin de là, dit-il, l'intelligence ne fait que « grandir devant l'opposition » qu'elle rencontre. Il n'y a là, selon lui, qu'une accusation sans fondement, comme on peut s'en convaincre par Pensemble de l'histoire de l'Eglise, et spécialement parles discussions qui ont précédé ou accom pagné chacune de ses décisions. A ses yeux, Rome se préoccupe beaucoup moins d'imposer d'office une direction aux pensées de ses grands docteurs, que de passer leurs idées au crible, de faire son choix entre elles et d'approuver à la fin celles qui lui agréent, quand elles ont été mises à l'épreuve par des années de controverse. « Tant que duraient encore l'enquête et la délibération qui ont abouti à une déclaration infaillible, la raison individuelle restait toujours souveraine ». D'autre part, il observe que du temps où il était anglican, l'étude de

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rhistoire ecclésiastique le ramenait in\ inciblemeni à penser que « l'erreur initiale de toute doctrine, devenue [tins tard hérétique, c'était l'insistance qu'elle avail mise à souteoir hlle ou belle vérité en temps inopportun et nonobstant la défense de l'autorité légitime ». Un jour qu'on lui demandait au

urant delà conversation quelle était, à son avis, la Taule principale des hérésiarques, il répondit, après s'être recueilli un instant: a L'impatience ».

Pendant ce temps-là, ses lecteurs avaient oublié Kingsley. Restait à réfuter les accusations en détail : il le lit dans un appendice. Quittant les hautes sphères de l'apologétique, il livrait une série de brillantes escarmouches, genre de combats que nous n'avons plus à livrer aujourd'hui. Où il aurait fallu avoir du cœur humain la science approfondie d'un Shakespeare, Kingsley n'avait pas pris un seul instant la peine d'étudier. On peu! même supposer qu'il n'était guère en étal de comprendre sur ce point la doctrine de son adversaire. Il avail entassé erreurs sur erreurs au suje( des circonstances extérieures <•! accidentelles dans lesquelles Newman avait composé ses Bermonsel entrepris la publication de la Vie des Saints d'Angleterre. Huant aux questions comme celle <\>- l'économie», ou réserv( prudente dans la communication de la science reli-

gieuse, des lois du raisonnement concret, de noire appréhension du Divin, c'est dans la Grammar of

Assent que Newman devait donner, non pas à Kingsley qui continua de suivre son chemin, mais à tous les chercheurs sérieux et réfléchis, ses réponses les plus profondes.

Concluons tout ce que nous avions à dire de Y Apologia par une double remarque.

Elle assurait à son auteur une place durable, non seulement dans le cœur de ses compatriotes, mais encore dans la littérature nationale. Grâce à elle, et à elle seule, son nom était désormais connu d'étrangers qui n'avaient pas vu autre chose de sa plume. Elle le révélait en même temps, dans son propre pays, à un nombre tous les jours plus considérable de lecteurs ignorants des discussions théologiques, assez indifférents au dogme, tout disposés, cependant, à ne pas marchander leur admiration à l'esprit vivant au contact duquel une antiquité oubliée sortait des ombres du tombeau, déposait son linceul et reprenait les couleurs de la jeunesse et de la vie. Il n'y a pas en anglais d'autobiographie qui ait été lue d'un plus grand nombre de lecteurs. \J Apologia se rattache aussi intimement au dix-neuvième siècle que le Johnson de Boswell au dix-huitième. Voilà pour la première remarque.

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La seconde est qu'il y aurait lieu de comparer eL dans la juste mesure, de mettre en parallèle V Apologia avec les Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Renan. Tâche intéressante, mais que nous ne pouvons entreprendre ici. Une fin critique estime que, comme œuvre «Tail, c'est aux Souvenirs de Renan que revient la palme. Newman, dit-il, avec le sérieux et l'énergie qu'il tient de son éducation anglaise, bombe dans le ton de souvenirs de

Liège qui nous font sentir quelle vie confinée on menait à Oxford, il y a soixante ans. Renan n'a pas un style plus plastique que celui de son illustre contemporain ; l'un et l'autre, en effet, préféraient les impressions musicales à celles de la vue. Mais il eut la bonne fortune d'avoir à sa disposition le canevas breton, Tréguier, avec sa vieille cathédrale, la mer sur laquelle avaient voyagé ses ancêtres, les légendes et le paysage également étranges qu'il abandonna pour Issy, S' Sulpice et le

monde moderne de Paris. Sans doule.ee sonl là de sérieuses différences. Mais en voici une autre plus essentielle encore: c'est cellequi tient au caractère. Ici, nous avons unaimable dilettante promenant sa pensée à travers hommes et eli<>>es de son temps, séduisant, gracieux, Mai Grec de l'école ionienne, observateur amusé, artiste avant tout. Là, c'est un

NBWM \N. — 12.

solitaire, un enthousiaste pour qui l'éternité renferme une signification redoutable et le doute une intolérable angoisse.

Newman ne cite que rarement les auteurs français ; il les connaissait peu. Il lui arrive pourtant de rapporter dans sa Grammar of assent le jugement fameux de Pascal sur Montaigne ; c'est celui qu'il eût porté sur Renan, s'il avait parcouru 1 Drames philosophiques ou les Feuilles détachées. Du merveilleux auteur des Essais auquel Shakespeare a fait quelques emprunts, Pascal disait : « Il met toutes choses dans un doute si universel et si général que ce doute s'emporte soi-même, c'est-à-dire, s'il doute... Dans cet esprit il se moque de toutes les assurances... Il juge à l'aventure de toutes les actions des hommes et des points d'histoire,... ravi de montrer par son exemple les contrariétés d'un même esprit. Dans ce génie tout libre, il lui est entièrement égal de l'emporter ou non dans la dispute... Sa vertu est naïve, familière, plaisante, enjouée, et pour ainsi dire folâtre : elle suit ce qui la charme, et badine négligemment des accidents bons ou mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où elle montre aux hommes, qui cherchent la félicité avec tant de peines, que c'est là seulement où elle repose, et que l'ignorance

et l'incuriosité sont deux doux oreillers, pour une tête bien Faite, comme il <lil lui-même

Parler d'ignorance el d'incuriosité, quand il s'agit de Renan, sérail tout bonnement absurde. .Mais à cria près, tous :<;lai!s de ce portrait

lui conviennent à merveille. Bien plus, ses conclusions sont à peu près celles de Montaigne. L'homme sait bien, à l'heure qu'il est, dit-il dans la préface tes philosophiques , qu'il ne saura jamais rien delà cause suprême de l'univers ni de sa prop destinée ».

La philosophie, pour Renan, n'es! qu'un div< tissement, le plus raffiné de tous, seprèlanl à «la forme du dialogue, parce qu'elle n'a rien de do matique et qu'elle permet de présenter successivement les diverses faces du problème, sans qi Ten soil obligéde conclure ». — ^ La philosophie moderne aura, dit-il, sa dernière ion dans

un drame ou plutôt dans un opéra ; car la musique et les illusion- de la scène lyrique serviraient admirablement à continuer la pensée, au moment où

la parole nr suffît plus à l'exprimer ». Notons ce

dernier trait. Newman, lui aus il <pir

musique cl la poésie fournissent à l'esprit un moyen d'exprimer ses pe is une forme plus peu

trante que la logique el le syllogism*

ISO NEWMA V

Mais tandis que pour Renan Le jeu est la fin, la matière un simple prétexte, son rival ignoré maie réel cependant, a légué à la postérité dans le Songe de Gérontius un acte de foi où Dieu et l'immortalité sont affirmés dans les vers les plus touchants, avec une sincérité d'accent où il a mis toute son âme. Il y aurait là-dessus un admirable livre à écrire. Nous assistons ici à une sorte de drame où se débat sous nos yeux, dans la personne d'acteurs bien vivants, le problème que Newman avait cherché à résoudre, il y avait longtemps déjà, dans ses University Sermons, et qu'il reprenait maintenant dans sa Grammar of assent.

Qui a raison, de Pascal ou de Montaigne?

« Devons-nous dire, demande Newman, qu'en soi rien n'est ni vrai ni faux, qu'il n'y a de vrai pour chacun que ce qui lui semble être tel ? » Ou bien n'y a-t-il pas une autre alternative plus noble ?

L1 Apologia démontrait son amour de la vérité à tout prix : il lui restait maintenant à prouver qu'il est possible d'y atteindre et par quelle méthode.

La vérité que Newman a en vue, ne l'oublions jamais, c'est la vérité religieuse. Mais lorsqu'il examine comment nous y parvenons, certaines lois de l'esprit se révèlent qui sont communes à tous les genres de vérité. Newman n'est pas, comme

Kant, un philosophe qui s'occupe de L'intelligence pour l'intelligence elle-même, qui analyse cl construit dans le domaine des idées pures, suivant la manière propre au métaphysicien. Quelle était la métaphysique de Newman ? Impossible de le dire. Un fin critique, espril aussi pénétra ni que charinanl écrivain, M. Ernest Dimnet, a fail cette remarque que pas une seule lois il ne cite S. Thomas. Sauf Y Ethique à Nicomaque, il ne. fail pas davantage allusion aux nombreux I raid's d'Arislole. Il n'avait pas consacré une heure à Descartes, bien que chaque ligne écrite par lui touchant les lois de la croyance modifie, quand il n'y a pas lieu de de dire renverse la doctrine de ce hardi penseur, d'après laquelle la vérité ne serait pas autre chose qu'un état de l'espril prenanl conscience de idées claires, ou, comme on l'a dit plus tard, un pur rationalisme.

Il va de soi que le scholar d'Oxford ne précisai! pas mieux son attitude vis-à-vis de Hegel. Quanl à Schopenhauer, il ne le connaissail pas même de nom, et on l'eût fori embarrass»' en lui demandant d'exposer les opinions de la critique allemande au sujet delà Bible. Contemporain de Strauss ei de Baur, il n'ouvrit jamais leurs livres, pas même dans une traduction. A l'exemple de l'évéque Butler, à

l'école duquel il apprit sa méthode, le plus grand

philosophe religieux d'Angleterre au xixe siècle vit relire dans un monde à part, original, absorbé dans

ses propres pensées, exempt de toute vaine ambition littéraire, et ne relevant d'aucune école, si ce n'est peut-être de l'école inductive de Shakespeare.

Jamais il n'est à priori, et cet éloignement très anglais, très juif aussi, pour toute formule anticipant sur les faits, est précisément ce qui l'a hrouillé avec les lecteurs de race latine qui mesurent ses affirmations à l'échelle du dogme. Elles n'avaient rien de dogmatique cependant, au sens technique du mot. Il se laissait guider par l'expérience, la vraie réalité pour lui. Il prenait les choses, et avant tout sa propre personne, telles qu'il les trouvait. « Nous sommes dans un monde de faits, écrivait-il, et nous nous en servons, car il n'y a rien d'autre dont nous puissions nous servir ». Voilà son dogmatisme : c'était celui de Pascal, bien différent de cet autre qui consiste à partir d'une proposition abstraite, évidente d'elle-même, pour ourdir ensuite toute une longue chaîne de déductions indépendantes de l'observation et n'ayant nul besoin d'être vérifiées par elle.

Niait-il donc Va priori 1 Non ; seulement, il l'abandonnait à ceux qui sont capables de le manier.

LA LOGIQUE DELA CROYANCE ls:>

Son talent, à lui, était dun ordre différent. Il commençait comme Descartes, mais avec plus d'ampleur dans l'affirmation, en voyant ei en poète, non en mathématicien.

Newman disait : m Si je ne puis supposer que j'existe, el d'une manière particulière, c'est-à-dire avec une constitution mentale particulière, je n'ai rien sur quoi je puisse spéculer, et mieux vaudrait laisser la spéculation tranquille. Tel que je suis, voilà mon Lout... Je suis ce que je suis, ou je ne suis rien. Je ne puis penser, réfléchir ou porter un jugemenl sur mon être sans partir du point même auquel je tends à conclure. Mes idées sont tout des suppositions, et je ne fais (ou jours que me mouvoir dans un cercle. Je ne puis ('Niter de me suffire à moi-môme, car je ne puis me transformer en autre chose que moi-même, el me changer c'est

me détruire Mon unique affaire est de bien

m'assu er de ce que je suis, pom- mettre cette connaissance à profit. Pour prouver la valeur el l'autorité de toute l'onction que je constate en moi, c'est de pouvoir déclarer qu'elle es! natu-

relle

Nous sommes maintenanl en étal de comprendre le sens de cette formule, asseï vague en elle-même: « La clef de In vérité, puni- Newman, c'esl la per-

sormalité ». 11 prend pour accordés sa personne, sa nature, ses facultés, ses instincts, et tout ce qu'ils impliquent. En général, les métaphysiciens sont toujours partis de l'universel pour arriver au particulier ; mais lui, qui n'est pas de leur école, il renverse le procédé. Nous n'avons pas le lemps de montrer que sa longue fréquentation des Pères de l'École d'Alexandrie et l'étude approfondie qu'il avait faite de leurs discussions sur le dogme de la Sainte Trinité ne firent que fortifier une tendance qui chez lui fut toujours dominante. Mais l'influence n'est pas douteuse. On sait quel embarras éprouvent les diverses écoles philosophiques quand elles cherchent à définir, c'est-à-dire à traduire dans leurs équivalents abstraits, ces simples mots: « Je — moi », et combien peu elles y ont réussi. C'est pour elles le problème de la quadrature du cercle, tant la logique est obligée de reconnaître la faiblesse de ses moyens quand elle jette la sonde dans ce que Tennyson appelle les « profondeurs abyssales de la personnalité ». Newman, et c'est pour cela que tout à l'heure nous le comparions à Shakespeare, prenait hardiment la route opposée. « Les êtres concrets au premier rang, s'écriait-il, au second les prétendus universaux ». Il revenait aux jours de son enfance, alors qu'il était « seul

avec le Grand Solitaire » ; c'est sur celle hase adamantine de la réalité qu'il assit sa religion.

Bientôt, cependant, à l'inverse de Descartes, il trouva que ce qui donnée l'existence sa valeur ce ne son! pas les idées claires, Liées entre elles par des chaînes eonseienles de raisonnements, mais bien plutôt les idées obscures ; non celles que nous pouvons démontrer et, pour ainsi dire, imposer aux autres bon gré mal gré, niais les intuitions soudaines qui nous illuminent , rapides comme l'éclair, « dans un rêve sublime ou une solennelle vision »: lueurs fugitives, états remplis d'une signification qui les dépasse, pareils dans notre vie aux scènes ou aux situations qui dans un drame révèlent lout entier, dans un simple Irait, le caractère d'un personnage. Par quel autre moyen, en effet, mettre en lumière l'infini de la pensée réelle el de l'action ? Ces! dans le connu qu'il nous faut saisir l'inconnu : comment l'aire par raisonnement ce qu'au même instant nous saisissons d'appréhension immédiate? Examinons les faits. Cette entreprise, en somme toute nouvelle, fournit à Newman la matière et le but de ses University Sermons, dont les principaux : « Raison implicite el explicite », « Théorie des développements de la doctrine religieuse », renferment ce qu'il y a de plus beau,

comme aussi déplus convaincant dans sa pensée.

Nous avons vu que le point de dépari inévitable, bien qu'assez généralement méconnu, de tout raisonnement, c'est la nature individuelle de chacun. D'où il résulte que si une multitude d'hommes son! d'accord sur un point, c'est pourtant parce que chacun d'eux trouve en soi un motif d'adhérer à l'idée acceptée par tous. Ce que vaut le motif, faible ou fort, nous n'avons pas à le rechercher ici. Mais que penser du procédé ? Dans une foule de livres on le décrit comme un art, l'art de la logique, et des règles ont été établies pour le bien appliquer. Newman, on pouvait s'y attendre, n'accepte pas cette ancienne position, au moins sous sa forme courante. « Le raisonnement, dit-il, est en nous une énergie vivante spontanée, et non pas un art ». Il explique ainsi sa pensée : « Un seul fait peut suffire pour toute une théorie ; un seul principe peut créer et soutenir un système ; un seul petit indice mettre sur la voie d'une grande découverte. L'esprit court librement çà et là, s'étend, avance avec une rapidité passée en proverbe, avec une souplesse et une mobilité déjouant toute analyse. Il passe de conclusion à conclusion, guidé ici par une indication, là par une simple probabilité ; tantôt s'aidant d'une association d'idées, tantôt s'appuyant

sur une loi communément admise, s'emparant ensuite d'un témoignage, pour se confier L'instant d'après à une impression populaire, à un instinct intérieur, à quelque obscur souvenir. C'est ainsi qu'il pro ■. semblable à un homme qui esca-

lade un rocher escarpé : l'œil vif, la main prompte, le pied sur, cet homme monte, sans trop savoir lui-même comment, par habileté personnelle et par pratique beaucoup plus que par théorie, sans laisser derrière lui la moindre trace, ni pouvoir donner aux autres la moindre leçon... Voilà de quelle manière raisonne le plus souvent la généralité des hommes, L'élite et le commun : ce n'est pas une règle qu'on applique, c'est une faculté intérieure que Ton suit ».

Une page aussi lumineuse esi bien propre à taire accepter la doctrine qu'elle préconise, en même temps qu'elle l'illustre par un exemple. Mais à l'admettre sans réserve, il peut en résulter de surprenantes conséquences. Ainsi il y aura des vérités

auxquelles nous pourrons atteindre pardes procédés dont il nous est impossible de garder Le souvenir et de faire L'analyse, que non- ne saurions construire autrement qu'en y mêlant une foule d'erreurs Le

critérium de l)e>cart<is, celui de l'évidence et (les

idées claires liées enl rdea lumi-

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neuses de preuves irrésistibles, se trouvera en défaut, car rien de tout cela n'est nécessaire, encore que nous soyons en possession de la vérité. Bien

plus, très souvent, ou même toujours dans les questions concrètes, rien de tout cela n'existe de fait. « Aucune analyse n'est assez subtile et délicate pour représenter d'une manière adéquate notre état d'esprit dans l'acte de la croyance, ni les sujets de croyance tels qu'ils se présentent à nos pensées ». Newman en donne un exemple admirablement choisi. « La fin qu'on se propose est de dessiner et, pour ainsi dire, de peindre ce que l'esprit voit et sent. Or, songeons à tout ce qu'il faut pour représenter exactement, au point de vue de la forme et de la couleur, les choses matérielles », et comprenons bien à quel point il nous est impossible « de représenter le contour et le caractère, les lignes et les ombres sous lesquels toute représentation intellectuelle existe réellement dans l'esprit ». Et, pour conclure : « Il est probable, dit-il, qu'une opinion donnée, en tant qu'elle est soutenue par des individus différents, est aussi distincte d'elle-même que le sont leurs visages ».

Pour peu qu'il réfléchisse, le lecteur trouvera des applications sans fin ; Newman poursuit en indiquant celles qui ont trait à la religion. La Bible

parle un langage bumain ; mais « on ne saurait généraliser uni' scène aussi vaste et aussi compliquée », el les images de la terre restent lamentablement au-dessous des célestes réalités. Résignons-nous doue à nous laisser dire que la Révélation est un accommodement à notre faiblesse, une « économie », Inférieure de sa nature aux vérités qui prennent corps dans ses formes.

Et ce qui est vrai des choses, ne l'est pas moins des preuves : « Presque toutes les raisons formellement invoquées dans les questions morales sont plutôt des spécimens et des symboles des principes réels que ces principes eux-mêmes ».Ce sont « de simples insinuations à demi-mot par rapport au véritable raisonnement, et qui demandent un esprit actif, prompt, Bincère, docile, qui sache se jeter tout entier dans ce qu'il entend dire, négliger les difficultés verbales, poursuivre el appliquer les principes ». Les défenseurs du christianisme, cependant, sont tentés de « choisir pour raisons de croire, non les plus bautes et les plus vraies, ni

les plus sacrées el les plus intimement persuasives, mais celles qui se laissent lé mieux présenter dans

un argument en forme, et d'ordinaire ce ne sont pas ces raisons-là qui sont les vraies dans le cas des hommes religieux ».

On aurait peine à citer un seul théologien

controversisle qui ail jamais admis ces principes avant Newman.

Les esprits peu philosophiques, Froude ou

Kingsley, par exemple, pouvaient trouver qu'elles frisaient le scepticisme, qu'elles dissimulaient mille réticences et fournissaient au bigotisme des armes offensives.

Newman était engagé dans deux ordres d'études auxquelles l'esprit superficiel d'un siècle dont Bentham était le prophète et Macaulay le porte-parole était mal préparé. Il était aux prises avec l'idée de YEvolaiion et le fait de Y Inconscient. Au lieu de ces termes de création récente, Newman emploie ceux de « développement » et de « raison implicite ». Son titre à l'originalité comme philosophe repose sur les découvertes auxquelles le conduisit son zèle comme théologien.

Car ces idées étaient bien à lui, impossible d'en douter. Et cependant, à un autre point de vue, elles ne lui appartenaient pas en propre. Il y avait tout un long demi-siècle déjà que l'évolution était dans l'air, simple spéculation pour Schelling et Hegel, hypothèse commode appliquée à la nature par Lamarck et Geoffroy-Saint-Hilaire. En 1819, Schopenhauer avait publié son grand ouvrage : Le

Monde considère comme volonté cl représentation , œuvre restée classique, malgré loul ce que l'on a pu depuis observer ou conjecturer dans le >ns

obscures où la vie atteint sa réalité la plus intern Newman était absolument étranger à ces mouvements soit en métaphysique, soit en hiologie. Si, dans l'ensemble, ses conclusions se rapprochent de celles de Schopenhauer ; si, quand il dit: « Je sais », il perçoit que le miracle de la connaissance est virtuellement contenu <lans ce « Je », comme dans : « Je veux » le cœur, la réalité cachée de l'existence remonte à la lumière; — si devant son imagination d'enfant, de jeune homme cl de vieillard, les phénomènes soulèvent le voile de Maya qui doit un jour se déchirer et disparaître quand le momie ineffable, inconnu, mais sûrement divin, cessera d'être simplement la négation de ce que nous louchons ou voyons, à la différence du sage de Francfort, cependant, il n'adore pas une énergie aveugle

et désordonnée : dans sa conscience i! décou

«un Maître Suprême, un Juge, saint, juste, puissant, qui voit tout, récomp l châtie

Avec Schopenhauer il ne craindrait pas d'affirmer que la volonté est la force motrice qui agit sous le couvert de touti le la nature,

les soutient et les informe. Mais dans le plan des

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choses visibles et invisibles il reconnaît, quant à lui, un but, une fin, qu'aucun terme de notre langage ne saurait exprimer, et dont nous sentons bien cependant le caractère éminemment moral.

Telle était pour Newman « la lumière suprême à laquelle nous voyons toutes choses ». Il demande : « Comment une chose de ce monde pourrait-elle nous donner des idées qui ne sont pas de ce monde, qui sont supérieures à ce monde?» Impossible, répond l'agnostique, notre ignorance du surnaturel, s'il existe, est absolue ; les dogmes ne sont que des mots, la Bible un livre de métaphores, la religion l'écho de notre propre voix, non une révélation d'en haut. Pour réfuter ce « Que sais-je ? » par lequel Montaigne ruinait le crédit de la Théologie naturelle, et en réalité de toute Théologie, Newman en appelle au fait intérieur.

Il est d'une franchise parfaite: « N'était cette voix qui parle si clairement dans ma conscience et dans mon cœur, quand je regarde de près ce monde, je deviendrais athée, panthéiste ou polythéiste ».

Accordez pourtant ce seul fait: des conséquences vont suivre qui sont aussi strictement conformes à la science que nous possédons des phénomènes sensibles révélés dans la continuité de l'espace et du temps, qu'est suffisant, relativement aux uns et

aux autres, le savoir élémentaire de nos premières expériences. Suffisant, disons-nous, quoique toujours Incomplet, savoir proportionné à nos besoins, plutôl que révélation pleineel entière de la nature intime des choses, en un mot, simple dispensation correspondant aux limites de nos facultés, dans le

nre de ces histoires que nous racontons aux enfants qui n'apprendraient rien de nous autrement. Que seraienl les prétendues lois de la physique pour un espril élevé au-dessus des phénomènes, doué, à la différence de l'homme, de pure vision intellectuelle? Ton! autre chose que des lois, peut-être. Nous les appliquons cependant, el grâce à elles nous plions à notre service ces forces incompréhensibles.

Inutile de poursuivre l'analogie en l'étendant aux idées religieuses, aux dogmes <d aux croyances. Tout ce qu'il es! nécessairede remarquer, c'est que, dans les quarante pages de ce sermon, Newman a mené à bonne fin le dessein, conforme aux idéesde Butler, de mettre en parallèle la religion, qualifiée par les Incrédules d'ignorance, <■( la science que ces esprits éclairés prétendaienl être une connaissance. 11 a démontré que chacune possède sa valeur propre en tanl (pu' \ par l'expérii

limites aussi, dès «pic l'on l'ail entrer en ligne de

npl • la nature ^\^ la réalité, les moyens symbo-

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