MAN
lui
liques ou figurésqui lui permettenl de représenter des vérités dont elle ne j)eui ni embrasser retendue, ni épuiser le contenu.
Ce sont là des idées (jui nous sont devenues familières depuis que les mathématiques, la phy sique, la chimie et la biologie ont transformé, en se renouvelant, un monde relativement simple en un autre infiniment plus complexe, le seul que nous connaissions. La matière a reçu de nouvelles définitions ; le conscient flotte au-dessus d'un abîme qu'aucune introspection ne saurait pénétrer ; des mots comme ceux « d'hérédité » ou de « solidarité», en agrandissant le domaine de l'individu, l'emportent bien au delà des frontières à l'intérieur desquelles Descartes appliquait sa triomphante analyse ; il est devenu plus grand, comme aussi plus profond, échappant ainsi à tous les calculs de la machine à raisonner qui, chez Bentham, supputait ses chances de bonheur. On s'aperçoit que le sentiment et l'imagination sont des modes de connaissance. L'action peut avoir plus de force démonstrative qu'une foule de syllogismes. La volonté, si elle peut bien aller parfois jusqu'à fausser les motifs, est aussi un gage de sincérité, une condition préalable de tout assentiment légitime. La recherche de la vérité n'est plus l'acceptation pas-
LA LOGIQl B DE LA CROYANCE 196
sive de conclusions moralement aussi indifférentes que la règle de trois : elle devieni un héroïque pèlerinage.
Newman soutenait que ! l'esprit qui rai-
sonne, et non pas one feuille de papier » ; mais il ne s'en tenait pas à ce jugement sur la logique artificielle. Faisant un pas de plus, il proposait comme moyens auxiliaires, l'émotion, l'instinct, et la volonté de croire. C'était là s'échapper de la littérature pour entrer résolument dans la vie ; c'était subordonner la science à Taction, ou plutôt, l'aire L'épreuve (Tune science présumée telle, en voyant comment elle se comportait au contact de la réalité. Le monde, maintenant, c'était l'école, tandis que Les apologistes de la religion, jusque-là, avaient pris leur étroite petite salir de classe pour le monde. C'est dans cet esprit vraiment aristotélicien qu'après trente ans de méditation Newman se mit à écrire, aux prix de peines infinies, sa Grammar of asseni.
Dix fois il revint sur Ici ou tel chapitre, vingt lois, peut-être, sur Le dernier. La Grammar porte les marques d'une revision prolongée dont l'effort se révèle à certaine lassitude qui s'appesantit sur ses patres, et ne permet guère de la comparer aux grands sermons d'Oxford où sont traités les
1 (.W> NE WMA X
mêmes sujets. Mais s;i profondeur, sa gravité, l'émotion qui la pénètre, en font une œuvre que S. Augustin lui-même n'eût pas dédaigné d'offrir à
un siècle comme le nôtre. C'est une philosophie dont les leçons s'appuient sur l'expérience. Gomment l'homme doit s'y prendre pour arriver à la certitude : c'a été le sujet de plus d'un ambitieux traité. Gomment il y arrive dans les questions concrètes : voilà ce dont se préoccupe Newman., « Aucune science de la vie, applicable à l'individu, n'a été ni ne peut être rédigée en formule ». La logique d'après laquelle il dirige sa conduite ne sera donc jamais un calcul. Sera-ce, alors, pur caprice ou passion ?
Entre ces alternatives reste à découvrir un chemin raisonnable, quoique distinct du formalisme de l'école : ce sera la tâche de l'observateur qui, docile au conseil de Bacon, se soumettra à la nature des choses, au lieu de la coucher sur un lit de Procuste.
Partant de là, Newman dresse un inventaire où viennent s'accumuler les cas particuliers qui lui serviront d'exemples. Il abonde en caractères, en portraits, en fines dissections de motifs, en contrastes et en nuances. A le lire, jamais l'intérêt ne languit : on dirait d'une pièce ou d'un dialogue où
entrenl comme acteurs les personnages d'un monde varié et toujours mouvant. I)*- toul temps il eut pour méthode de composition de penser tout haut, de laisser l'objection se produire librement, de Bupposer chez son lecteur autant d'ardeur qu'il en montrait lui-même à forcer sa proie, la Vérité. Dans loul ce qu'il nous donne, on retrouve toujours quelque chose <\u soliloque : mais aussi quelle science, non pas une science livresque, mais une science de première main ! Quelle délicatesse de touche ! Quel diagnostic rapide el sur, perçant jusqu'à la moelle ! On peu! récuser ses conclusions : impossible de se soustraire au charme de la manière donl il expose, avec loul L'agrément d'un Molière, le caractère des nombreux personnages qu'il nul en scène. La nature mêm< on sujet l'amène
à écrire dans le style des auteurs dramatiques. 11
ne saurait réduire en formule l'infinie diversité de motifs qui, dans chaque cas particulier, conduis à des jugements appelés universels parce que tous les répètent, chacun pour des raisons à soi.
Mais, à défaut d'une formule, on peut toujours
donner une certaine idée de la loi. L'assentiment est une chose, la conclusion qui le précède en une autre. Si dous acceptons les idées, notre assentiment es! idéal, réel si ce sonl des (du»- »s.
Mais, dans un cas connue dans ['autre, il est absolu. D'autre part, la conclusion est toujours conditionnelle : — « étant donné ceci, cela suivra » ; mais de savoir « si ceci est donné », c'est une question différente. Voilà pourquoi assentiment et conclusion ne peuvent être la même chose. On pourrait dire, à parler le langage ordinaire, que c'est l'intelligence qui conclut et la volonté qui affirme, à la condition toutefois de ne pas oublier que c'est l'individu qui fait l'un et l'autre, et que les facultés sont des abstractions qu'il ne faut jamais prendre pour des entités séparées et réelles. Dans tout problème, excepté ceux de Tordre purement idéal, de la conclusion à l'assentiment il y a un gouffre qui parfois se creuse en abîme, celui qui sépare le raisonnement de l'action. Cette formidable vérité est constamment négligée, et nous supposons de la mauvaise foi, des préjugés ou de l'intérêt personnel chez ceux qui ne pouvant répondre à nos arguments, se refusent néanmoins à abandonner leur position première. Et puis, il faut du temps pour convaincre, tandis que pour un syllogisme il suffit de trois lignes. Et le même livre qui persuade l'un, en irrite un autre et laisse un troisième indifférent.
Newman, par exemple, cite Walter Scott comme
ayant exercé une influence favorable aux idée* tholiques. El tel est bien, en effet, le caractère de l'œuvre du grand romancier. Qu'en p it-il luimême ? 11 estimait, disait-il, D'avoir jeté le trouble dans la religion de personne el ce lui était un grand soulagement, vers la lin de sa vie, de pouvoir se rendre ce témoignage. Voici maintenant Ge< Eliot: un jour qu'on lui demandait quelle influence avail porté le premier coup à sa confiance dans le christianisme, elle répondit >an.> hésiter :« La lecture de Waller Scott ». Manifestement, le problème de l'assentiment a deux termes réels, le sujet non moins ((ne l'objet; dans les traités usuels, le premier a été passé BOUS silen-
« Mais, dit Newman, lout homme qui raisonne ,' lui-même son centre, cl aucun expédient imaginé pour soumettre les esprits à une commune mesure ne peut infirmer cette vérité ». Nous voici ramenés à noire point de dépari : — m je connais, c'est moi qui connais el mm un autre. La certitude ■>, qui dénote l'état de connaissance, esl une « reconnaissance active ■ de ce qui est proposé en l'ace de l'esprit; c'est mi jugement et elle relève de la faculté déjuger. Ce n'est pas une affaire de mots, car elle peut se produire sans expression verbale, instantanément. 11 ne faut pas davantage la confondre
avec la simple appréhension, si parfaite qu'on J;j suppose, puisqu'un juge éclairé peut pénétrer à fond un plan de défense que pas un instant il ne
songe à approuver. C'est un acte menial et, comme telle, son existence est inconditionnelle, des qu'elle existe réellement. Une même chose ne saurait être hypothétique et réelle tout à la fois ; on est certain ou on ne l'est pas, on accorde ou on refuse son assentiment, et tant qu'on ne passe pas de la conclusion au jugement, à la lettre on n'a rien fait.
Si simples que ces observations puissent paraître , elles jettent un flot de lumière sur les controverses de toute sorte qui, par leur nombre et leur violence, ont fourni aux sceptiques des raisons plausibles de nier la possibilité d'arriver à la certitude. Qu'on y puisse ou non parvenir, manifestement la bataille à coups de syllogismes ne prouve qu'une chose : notre peu de goût pour le jugement, notre préférence marquée pour la discussion, tâche en effet plus commode. Quand les esprits se sont mis d'accord, on n'a que faire de discuter. C'est ainsi que les convictions dont en fait nous vivons, deviennent muettes ou inconscientes ; comme on l'ajustement remarqué, les fondements de Tordre social sont invisibles, sacro tecta velamine.
Dans la Grammar, la conclusion naturelle {in-
formai) occupe donc la place qu'avait usurpée le mécanisme logique. Il existe une méthode légitime de raisonnement paropérations implicites et Inconscientes. Ces! celle du génie, du sens commun, ou de l'instinci déterminé, méthode appliquée par chacun à sa manière, heureuse ou non. mais qui demeure individuelle el supérieure aux règles de l'art. ( I une faculté variable d'homme à homme, bien plus, variable chez le même individu selon la diversité des temps. Elle passe, non d'une proposition à une autre, mais du concret au concret, d'objet à objet, à l'aide d'impressions beaucoup [tins que d'expressions, en exerçant une réaction vitale sur lout ce qu'elle rencontre, el en se façonnant en quelque sorte nue image et ressemblance où puisse apparaître l'esprit. Le logicien rêve d'écrire raisonnement sur une tablette en blanc : impossible chimère I C'est qu'en effet, L'assentiment doit jaillir du dedans, et le plus subtil d< uments,
en pénétrant dans l'esprit, trouve la place déjà prise par lout un monde de prémisses dans lequel il doit s'embotter, ou, pour changer d'image, auquel il lui faut s'assimiler. Son abstrait doit subir un travail «le digestion conforme aux lois qui régissent cet organisme concret. Aussi, tout livre s'adn aux initiés : pas de système qui, de sa vraie nature,
ne soit secret ou ésolérique ; l'individu, pour citer un mot favori de Newman, est une espèce « aussi semblable à elle-même qu'elle est différente des autres ».
Dès lors, qu'avons-nous à dire de plus de la conclusion réelle aboutissant à l'assentiment, sinon qu'elle n'est pas formelle, ni réductible à des procédés techniques, ni susceptible d'être enseignée par un maître ?
Oui, nous savons qu'elle s'occupe d'ensembles, et non pas simplement de parties ou d'aspects séparés ; nous savons que l'assentiment doit prendre la forme d'un jugement ; que c'est l'homme qui juge, et non dans l'homme quelque chose d'impersonnel. Quand nous le regardons agir, nous constatons qu'il suit, non pas une ligne unique de motifs, mais tout ce qu'il découvre; qu'il procède par accumulation, par multiplication de signes et de preuves, comme un peintre retouche sa toile, ou comme un romancier développe son intrigue, « ligne à ligne, lettre à lettre ».
Mais les preuves qu'il dispose et combine de la sorte, souvent sans y prendre garde, et toujours d'une manière trop subtile pour être enregistrée, n'ont pas besoin, considérées une à une, d'être adéquates à sa conclusion. Ce ne sont, pour la plu-
part, que des probabilités plus ou moins fori prises séparémeni , elles peuvent laisser la poi ouverte à l'hésitation et au doute, mais réunies en faisceau, elles suffisent à justifier ou même à exig l'acte posé en conformité avec elles. Newman emprunte des exemples aux tribunaux, à la littérature, à Tari militaire, el même à la physique, pour illustrer sa méthode de com ce. I! la compare ti heure u semen 1 au fameux lemme «le Newton sur la
odance du polygone régulier d'un nombre infini
côtés à coïncider avec le cercle dans lequel il
est inscrit. Telles sont, dans les problèmes concrets,
les relations de conclusion à assentiment ; « une
preuve est la limite de probabilités convergentes ».
Impossible de rien imaginer de plus suggestif. Mais quel nom donner à la faculté, toujours personnelle, bien que mille et mille fois répétée, qui permet à chacun de nous d'arriver à inclu-
sions? Cette faculté est bien réelle, puisque nous remployons, el que nous ne pouvoir faire autrement, sous peine de périr ; app i vivre dans un monde de réalités, il faut les dominer en maîtres ou les subir en esclaves. Newman l'appelle le i sens des Inferences o fUalioe Sente), comme nous disons : le sens du grand, le Bens du beau, le sens moral. 11 en décrit la nature, la portée el la loi.
11 montre comment il est le principe; directeur de la conscience. Il lui attribue, comme à un conseiller fidèle, la conduite de la vie tout entière. Ces! un
talent inné ou acquis ; il est souverain dans son domaine, ses décisions sont sans appel. Il n'est pas infaillible, mais on lui doit toujours obéissance. Il décide pour chacun des principes ou prémisses qu'il peut ou doit admettre en dehors de toute preuve rigoureuse, de ceux qu'il a le devoir de rejeter sous peine d'être infidèle à la vérité telle qu'il la perçoit. C'est grâce à lui, et à lui seul, que peuvent être obtenues ou sauvegardées les certitudes qui donnent aux nations comme aux individus la fermeté du caractère, la constance dans l'action, le succès dans la vie. Tels sont ces assentiments réels, aussi rares peut-être qu'ils sont puissants.
« Ils créent, dit Newman, dans un passage qui sera bien la meilleure conclusion que nous puissions donner à ce chapitre, les héros et les saints, les grands chefs de parti , les grands hommes d'Etat, les prédicateurs puissants et les réformateurs fameux. Ils créent les pionniers de la découverte scientifique, les visionnaires, les fanatiques, les chevaliers errants, les démagogues et les aventuriers. Ils ont donné au monde les hommes dune seule idée, énergies indomptables, infrangibles vo-
lonh''s, forces tenant en réserve toutes les révolutions. Ils allumenl les sympathies d'homme à homme, <d relient entre elles les innombrables unités qui constituenl un Etat et une Dation. Ils deviennent pour un peuple !<' principe de son existence politique, lui donnent unité de pensée et communauté d'aspirations. Ils ont formé jadis la théocratie du moyen âge et I»1 fanatisme musulman; il- sont aujourd'hui tout à la lois et la vie de la « Sainte Russie », et le uerf de cette liberté de parole et d'aetion dont l<*s Anglais se montrent si fiers et «fifils revendiquent < -« > m m« * un privilège national ».
CHAI'ITIîM VI
En avril 1<S63, Newman, destiné désormais à vivre solitaire dans son Oratoire d'Edgbaston jusqu'à son dernier jour, faisait dans une de ses lettres cette remarque : « Quant à moi, bien que ma vie doive s'écouler toujours à ta même place, ce dont je m'applaudis comme d'une insigne Faveur, je me sens pourtant isolé du reste des hommes de la manière la pins étrange. Loin dc6 yeux, loin du cœur, je suppose ; toujours est-il que je ne sais rien du train dont von[ les choses, ni ce qu'il conviendrait de faire, ni qui le fail ».
Isolement bien propre à nous surprendre, en effet, si depuis longtemps déjà h vie des grands homines ne nous avait habitués à cette même note de pénétrante mélancolie. 11 était 1< seul catholique comprenant son pays, maniani sa prose connue Shakespeare ses ?ers, le seul dont le dé-
20tt NEWMAN
vouement à Ja croyance el au dogme trouvait pour
s'exprimer des accents d'une impérissable éloquence. Mais les petits esprits, incapables de voir comme lui de haut et de loin, le suspectaient et le
contrecarraient. C'est alors qu'il captiva l'Angleterre par « la plus belle de toutes les biographies », et si la foule ne se convertit point à ses idées, elle sut du moins qu'elle possédait dans son sein un second Dante ou un autre S. Jean. Pourtant, il lui restait encore à conquérir les siens.
Parlant de la Grammar, il disait : « C'est mon dernier ouvrage ». Composée au cours de cette période où il ressentait toute la distance qui le séparait du parti au pouvoir, elle parut en 1870, Tannée du Concile du Vatican. Invité à se rendre à Rome, Newman avait décliné l'invitation. Sa lettre, publiée par surprise, dénonçait « une faction insolente et agressive » : on juge de l'émoi qu'elle souleva. Mais quelque regret qu'il conçût delà perte de Dôllinger et de ceux qui passaient au mouvement vieux-catholique, ce serait se méprendre absolument sur son compte que de supposer un instant que leur conduite eût son approbation. Il lui était aussi impossible de soumettre la révélation à l'épreuve d'une critique anonyme qu'à tout autre genre de critique où le jugement privé aurait eu le
dernier moi. Les faits, naturellement, restaient ce qu'ils étaient : des faits. Mais l'Église exerçait à l'égard de l'histoire, sous la garde de la Providence de Dieu, la même sorte de juridiction que cellequi appartient d'une manière générale à V Illative Sense Jans les questions concrètes. Or, à Munich, on niail ouvertement ce principe. En acceptant les Décrets du Concile du Vatican, Newman pouvait donc so réclamer, non seulement de ces affirmations qu'il avait naguère revêtues d'une si merveilleuse éloquence, mais des idées fondamentales et des premiers principes de boute sa vie. C'est ce qu'il démontra d'une manière convaincante dans la Lettre au hue de Norfolk qu'il lil paraître en 1875, en réponse au Vaticanisme de W. E. Gladstone : il mettait lin par là à une carrière de polémique religieuse datant de 1833.
Il observait que l'illustre homme d'Etat n'interprétait pas les documents pontificaux conformément à leur vrai sens. « Le langage théologique, disaitil, est un langage scientifique <|ni, pour être bien compris, exige que Ton ail une connaissance approfondie de ton! un long passé et d'une antique tradition, «pic Ton tienne compte aussi «le- commentaires des théologiens. Ces commentaires, le temps seul peut nous les donner ». Il ne pouvait
admettre que Rome eût, comme ou Je prétendait, « répudié la pensée moderne et l'histoire ancienne ».
Dans le dogme défini par le Concile, il voyait un exemple de développement, pur et sans corruption, d'idées qui avaient toujours gouverné la Papauté.
Quelques années plus tard, dans une conférence qu'il donnait à Langham Place, Renan faisait plus qu'insinuer simplement la même idée, bien que pour son compte il n'acceptât point l'autorité du Concile.
Newman, de son côté, n'était pas autrement fâché qu'une attaque, comme celle de Gladstone, remît les exagérés des deux partis en présence de difficultés et de devoirs qu'ils étaient en train d'oublier. « La belle affaire, disait-il un jour, que de faire chanter ses louanges par ceux qui sont d'accord avec nous ! » Jamais il n'eut de goût pour les extrêmes ; sa maxime avait toujours été : « Vivre et laisser vivre » ; c'était sa « nature même », comme il disait à Ambroise Phillips, (l'Eustace Lyle de Coningsby),\orsqu.'en 1848 il traitait un autre sujet, celui de l'architecture gothique. « Ce n'est pas chez moi grande nouveauté que mon peu de sympathie pour les partis ou les opinions extrêmes de tout genre. C'a toujours été là mon sentiment lorsque j'appartenais à l'Eglise anglicane ».
[1 n'avait pas quitté la Voie mo iqui,d ij
Aristote,est le chemin du bon sens ; il savait que pour la plupart des hommes, même les mieux in-
ionnés, la religion est un joug et un fardi Pour eux, il était tout disposé à pratiquer un « sage et doux minimisme » dans l'exposition des credenda de son Egli tte conduite lui attira des
ennemis qui la regardaient presque comme une trahison.
Mais les temps étaient en train de changer. Le 7 février 1878, Pie IX mourait. Il avail d'abord accueilli Newman avec bienveillance ; mais dans la suite il fut indisposé contre lui par les lettres que le 1) Manning adressa au Vatican, et l'attitude silencieuse et digne de l'Oratorien ne contribua sans doute pas à Tadouctr. Maintenant régnait un autre Pape. Léon XIII, lui ans ait su ce que i
que de pas l'isolement , oublié
à Pérouse comme Newman à 1. -ion. Il était, lui aussi, modéré de Langage, conciliant par tempérament, nourri de l'antiquité classique, écrivain élégant 11 appela le grand Anglais à Faire partie du Sacré Collège ] le 12 mai 1879, .John Henry New man était créé < lardinal de S
Cet événement inattendu et pittoresque était le couronnement d'une vie proloi ,uirail-on dit,
au delà des limites ordinaires, afin qu'il fût possible à tous d'y rendre un même hommage. Oxford ouvrit la marche. Son premier collège, Trinité, le nomma en 187S Fellow honoraire. Il y revint, comme au sortir d'un exil de trente-trois ans, dîna en costume académique à la table d'honneur, prêcha une fois encore : mais ce n'était plus à Sainte-Marie.
Mois par mois il publiait une édition uniforme de ses œuvres accompagnée de notes où le Newman catholique répond au Tractarien, le corrige ou l'instruit: ce fut, en effet, l'ironie de son tempérament d'avoir à se convertir lui-même. Il achevait sa traduction de S. Athanase. Il exprimait une opinion, formulée avec prudence, sur l'inspiration de la Sainte Ecriture ; ce qui l'y décidait, c'étaient les Souvenirs de Renan qu'il ne lut pas et ne chercha point à discuter. Il méditait chez lui, la plume à la main, et de ces méditations sortait un livre de prières conçues avec une exquise tendresse, simples comme les pensées d'un enfant, bien différentes en cela de la noblesse et de la majesté du recueil de l'évêque Andrewes qu'il avait traduit, depuis longtemps déjà, étant encore à Oxford, dans un anglais dont la beauté ne le cède en rien à celle du texte grec. Souvent aussi il était consulté par des étran-
LE sow,/, DE GÉRONTIUS 213
gers (jui trouvaienl toujours près de lui le plus bienveillant accueil. Le penseur solitaire, a- t-on dit, répondait moins à leurs questions qu'à celles qu'il se posa il lui-même: il voyait, en effet, ce qu'ils étaient Incapables de voir, el 9a profonde sagesse n'étail plus qu'une réminiscence. Nous le croyons volontiers. Jusqu'au boul il resta scholar d'Oxford, du type de 1 830, Fellow clérical d'( hriel, ni allemand, ni moderne, ni savant, ni métaphysicien inféodé à telle ou telle école. Sa belle modestie était un hommage qu'il rendait à la vérité et à sa propre pensée. Elle lui donnait un charme incomparable ; elle le plaçait dans une sphère où il était sans rival. Mais il pouvail dire main tena ni avec Prospero :
Quand je vous aurai demandé, que je fais maintenant, une musique céleste Pour produire sur [et] • que je veux, ce qui'
Doil accomplir ce pro Êrienje briserai m;» baguette.
l'ai toujours soutenu, écrivait-il à un ami en 1884, que la pensée est instantanée, qu'elle ne prend pas de temps. Ce qui me confirme aujourd'hui dans ce sentiment, c'est que j'aurais besoin (rune sténographie subtile pom- fixer des pensées ([ni autrement, pareilles à la lueur de l'éclair, disparaissent aussi rapidement qu'elles me viennent ». A la lin, environ trois ans plus tard, la
la baguette est brisée. « Je suis krop vieux pour écrire ; je ne puis plus tenir la plume », disait-il, el ses doigts tremblants la déposèrent pour toujours.
Mais, depuis longtemps, la pensée du tombeau ne le quittait guère. En 1865, à l'occasion de la mort d'un ami, il avait mis ses méditations sous la forme d'un poème dramatique ; mécontent de ce travail, il jeta le manuscrit au rebut.
Par bonheur, le Père Coleridge qui lui demandait un article sauva ces pages de l'obscurité, et persuada à l'auteur d'en permettre à d'autres la lecture. Le poème en si grand danger de périr se trouva être le Songe de Gérontius.
Parmi ses poésies de jeunesse, Tune, intitulée : Dans V attente du matin, pouvait servir d'ouverture au grand Requiem qu'à l'exemple de son bien-aimé Mozart le poète philosophe composa pour l'heure de son dernier voyage. Il y parle, d'après Bède le Vénérable, « d'une prairie où étaient retenues les âmes non souffrantes, encore insuffisamment préparées à la Vision Béatifique ». Voici comment il les décrit :
Elles reposent en paix :
Nous ne pouvons troubler le ciel de leur repos Par nos clameurs de souffrance, ou nos prières passionnées,
Ou dos plaintes égoïstes au aujel de eeui Uni habitenl les grottes des montagnes de L'Eden, El entendenl le bruil des eaux du quadruple fleuve.
Elles l'entendent descendre Au loin vers la sombre el sauvage vallée, Mais ni le lac tourbillonnant, ni le coaranl profond
les feront jamais plus pâlir d'effroi ; Elles écoutent, el doucemenl méditent, heureuses de savoir Combien longtemp Deuve géant coulera infatigable,
sans s'épuiser.
Quand il entra en plein dans 1rs Idées catholiques, le Paradis devint une « prison d'or », désîrable néanmoins, mais austère, tant que la souffrance faisaif planer sur elle sos ombres et que l'Office des morts chantait les douloureuses leçons qu'il emprunte au livre de Job. Le Songe es( une merveilleuse traduction en vers anglais de ce rituel sublime <pii, du lil <l<i mort jusqu'à la messe dos défunts, enveloppe l'âme fidèle. Sans doute, il pénètre an delà du voile ; mais il le fait toujours en conformité rigoureuse ei en parfaite analogie avec ce que tout catholique professe au sujet de ce mystérieux au-delà. Voulons-nous en bien entendre le sens ? Comparons-le, non pas au Paradis de Milton dont los mondes surnaturels son! des créations de son propre génie, fondées sur la tradition païenne beaucoup plus que sur celle du ebris-
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tianisme ; ni à la Dunne Comédie de Dante, qui
mêle histoire el paysage de son temps, et nous fait voyager à sa suite dans ce doux et solennel Purgatoire qui demeure son chef-d'œuvre. Comparons-le, plutôt, aux Autos Sacramentelles de Calderon qui sont, en même temps qu'une allégorie, un acte de foi.
Ce Songe est un exemple fidèle où nous saisissons sur le vif ce que voulait dire Berkeley, lorsqu'il représentait le monde comme n'existant pas en dehors de l'esprit, mais seulement dans ses idées, et d'autant plus réel à cause de cela même. La scène n'en est pas localisée dans un endroit déterminé ; pas une seule fois nous ne songeons en le lisant à la cosmographie de Dante. Il se déroule où est l'âme, où sont les anges, où nous aimons et souffrons. Mais la forme corporelle, sous laquelle jadis apparaissaient les choses, n'est plus. Seul, l'esprit exprime ses croyances pendant qu'il semble descendre au fond de l'abîme ; seul, au milieu des litanies et des absolutions, il passe pendant que le prêtre récite la douce mélopée de la sublime prière pour les agonisants : « Pars de ce monde, âme chrétienne ! »
A partir de ce moment, tout ce qui lui arrive ne peut se passer qu'en « songes qui sont vrais et ce-
pendant énigmatiques ». L'Ange gardien < [u i remplit auprès de Gérontius, comme Virgile auprès de Dante, l'office d'interprète, l'averti! que maintenant il vit « dans un inonde de signes et de figure s, représentation des vérités les plus saintes, les plus vivantes et les plus assurées », mais par condescendance uniquement, de peur qu'une solitude aussi sévère n'accable et oe brise son être, car une fois séparé de son corps il ne peut plus avoir de commerce qu'avec lui-même. C'est la philosophie de S. Thomas d'Aquin coulée dans le moule de vers d'une beauté et d'une précision shakespeariennes. On peut rapprocher ce dialogue si beau d'idée, d'une forme si émue, des pages où S. Gyprien s'efforce d'arracher Callista à sa brillante religion hellénique qui (ouïe se concentre et se résume dans un monde d'éphémères enchantements. La situation est différente, car à ce moment Callista n'avail pas encore donne son a m our au « Premier el à l'I nique Beau . C'esl le contraire dans le Songe ; mais le plaidoyer du sainl ressemble ù l'interprétation de l'Ange et, «die/ l'un comme chez l'autre, la discussion revêl même caractère d'imposante majesté. L'idéalisme ici se transforme en quelque chose de supérieur, — l'Ame affirme sa réalité permanente : que sonl à côté de cela toutes
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les vaincs apparences delà matière et des sens? Peintures imaginaires qu'efface le premier souffle de vent !
Toutefois, même sur ce point, les imaginations diffèrent. Un grand peintre eût choisi les lignes et les couleurs ; le musicien préfère les sons, comme moins matériels ; il procède par harmonies et dissonances. L'Ange chante un hymne triomphal ; un « furieux vacarme » annonce que la troupe infernale des démons s'agite autour du trône du Souverain Juge. « C'est l'inquiète palpitation de leur être » qui éclate en strophes étranges, tourmentées, mais surhumaines, aussi lugubres que dans les mystères du moyen âge et non moins terrifiantes. Ce ne sont plus les princes superbes qui débattent leurs entreprises dans un Pandemonium tout resplendissant d'or ; ils ont perdu la dignité que Milton drapait dans la splendeur majestueuse de ses vers ; ils ressemblent beaucoup plus aux puissances terrestres, aux forces élémentaires d'un monde à ses débuts, comme si, déchus de leurs sublimes pensées, ils n'étaient plus capables que d'une opposition aveugle, comme si le feu de leur regard s'était éteint dans un milieu auquel ils n'étaient pas destinés.
Ces deux conceptions différentes ont donné nais-
LE SONGE DE GÉBONTIUS 2t9
sance à une po À grandiose el si pleine.de liv-
reur que nous ne >qs Irop à laquelle donner
la préférence. Mais dans le Songe de Gérontias il nous semble recueillir ihos ou «les rémiais-
cences fugitives du chœur d'Eschyle; il nous semble entendre les Furies donner la chassée Oreste, connut: une meute acharnée à sa perte. Pour le noMe el grave tragique, comme pour le mystique chrétien, ce n'étaient pas là de simples artifices imaginés pour effrayer un auditoire ; c'était une vérité de l'ait, la plus sérieuse de toutes, réelle d'une réalité supérieure au monde des apparences, plus vaste quels nature, Défaisant qu'un pourtant avec elle. De même qu'à Athènes la scène était un autel, el le théâtre de Dionysos un temple, de même, à prendre l<i mol au sens large, ce mystère esl un sacrement el ses personnages autant d'allégories sous Lesquelles s'abritenl des puissances démoniaques ou divines. Il appartient, non à la littérature, — simple affaire de mots, trop souvent, genre toul en surface, — mais à la liturgie, telle une leçon inspirée «pic chantent des chœurs alternants sous une voûte sacrée.
Dans les Sermon* catholiques, supérieurs, avons-nous dit, à ceux d'Oxford en puissance, en rapidité d'impression, en vivacité d'allure, nous
avons une partition, dirait un musicien, non moins émouvante, plus émouvante même pour certains
esprits, tant elle est colorée, que les sombn strophes qui dans Gérontius donnent corps, pour ainsi dire, aux indicibles « tourments de L'Enfer ». — « Impossible ! s'écrie le réprouvé, moi un damné ! Moi séparé pour toujours de l'espérance et de la paix ! Ce n'est pas de moi que le Juge a ainsi parlé ! Il y a méprise quelque part ; Christ, Sauveur, arrête ta main ! Une minute, je vais te dire ! Demas est mon nom ; je suis Demas, et non un autre ; je ne suis pas Judas, je ne suis point Nicolas, ni Alexandre, ni Philète, ni Diotrèphe ». Il discute avec l'horrible démon : « Je suis homme, je n'ai rien de commun avec toi ! Je ne suis pas une proie pour toi, un jouet pour toi ! Je n'ai jamais été en enfer comme toi ; je ne sens pas le brûlé, ni l'infection du charnier! » Puis ceci, qui est bien caractéristique : « Je sais ce que sont les sentiments de l'homme; j'ai appris ma religion; j'ai eu une conscience, j'ai un esprit cultivé ; je suis versé dans la science et dans l'art ; j'ai été raffiné par l'étude des belles-lettres ; j'ai su contempler d'un œil ravi les beautés de la nature ; je suis philosophe, poète, observateur pénétrant des hommes, politique profond, orateur, homme d'esprit et d' « humour ».
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Mieux que tout cela : je suis catholique... aussi je te délie et te renonce, ennemi du genre humain ! »
On saisit ici le sens de la parole de Thésée, quand Shakespeare lui fait dire avec sa merveilleuse éloquence que le poêle c>! « tout imagination forte ». Cette imagination neperçoit jamais la joie cf la souffrance sans un messager qui les apporte ; elle procède par figures, parce qu'elle saisit une réalité cachée Impossible à fixer autrement. Newman, laissant de côté les dehors, a pris L'âme humaine pour théâtre ; c'est dans ses profondeurs insondables que vivent les personnages du drame ; ils palpitent à chacune de ses vibrations, remontent à la Lumière, réels et concrets à proportion de sa puissance créatrice, soil en bien soi! en mal.
Mais voici que dans le Lointain se fail entendre comme un grondement «le tonnerre. A mesure qu'il approche du Palais du Souverain Juge, L'esprit seul renaître en Lui la confiance et la joie aux accents mélodieux des chœurs angéliques. L'un ouvre
la symphonie, un autre lui répond ; iei, pas de temples ni de palais matériels, mais
Corniche, frise, balustrade, degr
Jusqu'au pavé lui-même, tout est fail de vie —
D'êtres Baints, bienheureux, immortel
Qui Bans cesse chantent les loi de leur Créateur.
Us chantent la création, la chute, La rédemption, l'agonie de l'âme qui approche et va bientôt, en La
mettant en face du Dieu incarné, lui infliger une
souffrance aiguë, pénétrante. L'Ange gardien l'avertit :
Ses yeux pensifs intercèdent pour toi ;
Ils te perceront au vif et te troubleront,
Ettute prendras toi-même en haine et en dégoût.
Son « purgatoire le plus vrai et le plus douloureux », ce sera l'ardeur de son désir, mais aussi la profondeur de sa honte. Les linteaux de la porte du temple de la Divine Présence ont un frémissement mélodieux ; l'âme en franchit le seuil. Autour d'elle, pareille au mugissement du flot qui monte, s'élève une grande rumeur de voix, voix de tous ceux qu'elle a laissés sur terre et qui intercèdent pour elle. L'Ange de l'agonie du Christ, « solitaire dans le sombre jardin sanglant », murmure, dans une sorte de litanie du Saint Nom, ses dernières demandes : — en un instant l'àme s'échappe,
Et, avec l'énergie impétueuse de l'amour, Vole aux pieds chéris de l'Emmanuel.
Mais avant qu'elle n'y parvienne, une flamme dévorante est sortie de ce Saint des saints. Main-
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tenanl elle gît passive, immobile, consumée et cependant vivifiée. Elle soupire une touchante prière :
Emmenez-moi, et au plus profond de l'abîme
Laissez-moi ; Là, dans l'espérance, je veillerai au sein de la nuit Le temps ii\»'' pour moi.
La prison (Fur ouvre ses portes; les grandee puissances, Anges du purgatoire, reçoivent de son gardien l'âme confiée à leurs soins, celte âme rachetée à si haul prix ; les esprits ses frères récitent ce psaume imposant entre tous : « Seigneur, vous vous êtes l'ait notre refuge d'Age en d'âge », chant sublime dont la tristesse est tempérée par des accents d'émouvante espérance ; 1. eaux se referment sur le aouveJ arrivant et l'ens velissent dans leurs mystérieuses profondeurs ; à mesure qu'il s'éloigne el s'enfonce dan- les ténèbres, l'Ange lui dit adieu :
Vite passera ta nuit d'épreuve, Je reviendrai h t'éveillerai au malin.
Le « Lead, Kind!// Light » recevait enfin une réponse : c'était une révélation, austère mais tendre de l'Invisible, exigeant un héroïque service, mais sous la loi d'un Maître parfaitement humain ;
NEWM
c'était Ja simple vérité chrétienne exposée sous une forme particulièrement saisissante, celle d'un mystère qu'on dirait presque écrit pour la scène.
Pendant les dix dernières années de sa vie, le Cardinal Newman, « solitaire, mais non pas délaissé », sembla habiter cette région moyenne de la prière, de l'espérance, et de la pénitence, toujours affable et bon pour quiconque le visitait, mais retiré et, sinon tout à fait silencieux, de moins en moins disposé à parler.
Dans un de ses portraits où il est représenté vêtu de la pourpre cardinalice, l'artiste a fait flotter sur cette majesté impériale quelque chose de la douceur du sourire d'un homme endormi. Ce que l'américain Lowell décrivait dune façon charmante et appelait « sa gracieuse senescence», devenait un trésor dont l'Angleterre était fîère. L'intelligence, chez lui, ne donnait aucun signe de décrépitude ; sereine et lumineuse, tout ce dont elle avait besoin pour se montrer aussi active que jamais, c'était de voir renouveler les organes servant à ses opérations : on sait qu'aux yeux de Goethe c'était là un argument en faveur de l'immortalité.
Le Prospero mourant s'éteignit sans souffrance ; il s'endormit et passa doucement, sans agonie, sans l'ordinaire mise en scène de la mort avec ses
sombres apprêts. Ce paisible départ remettait en mémoire le vers de Sophocle :
Le moindre choc renverse an corps chargé d'années.
C'était au soir du 11 aoùtlNOO; l'heure était avancée. Beaucoup eurent l'impression qu'à l'horizon de lour Ame « une blanche étoile venait de s'éteindre », laissant un vide qu'aucun antre vivant ne pouvait combler. Spectacle rare, quand il s'agit de la mort (Tun vieillard de quatre-vingt-dix ans : le deuil public et l'affliction privée éclatèrent en même temps et vinrent se rejoindre à Rednall sur la tombe où cet ami parlait fut déposé à côté de son frère en religion, Ambroise St. John. Pour devise de ses armes cardinalices Newman avait choisi celle pensée empruntée aux lettres de S. François «le Sales : « Cor ad cor loquitur », c'est le cœuripii parle au cœur. Il prit pour épitaphe quelques mots que l'on retrouve presque textuellement dan> Loss and Gain, ce livre où il consigna la plupart <1<' ses pensées les plus chères : u Ex umbris ei imaginibus inveritaiem » ou, comme le dit Charles Reding : « Des ombres aux réalités -. Ces grandes paroles révèlent un tempérament et une philosophie qui ont contribué à l'aire de John Henry Newman tout ce qu'il esi devenu.