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CHAPITRE VIII

Quand on se demande quelle place sera définitivement assignée à Newman dans la littérature anglaise ou européenne, on se heurte à des difficultés peu communes.

Comme nous l'avons vu, il fut avant toul prédicateur el docteur ; jamais il n'ambitionna la gloire littéraire pour elle-même : s'il devint « chef d'école », ce l'ut pour mieux servir la cause, doe du savoir, ni de Fart ou du style, mais de la religion avant lout. 11 répugne presque à nos sentiments, lorsque nous «'ludions S. Paul, d'envisager en lui principalement et exclusivemeni l'écrivain : il n'eu \,i pasautremenl dès qu'il s'agit de l'apôtre d'Oxford. Dans tous ses travaux, Newman se préparait à défendre la vérité chrétienne : dans chacun de ses livres il ne se proposait qu'un seul but : édifier.

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II avait appris, sans doute, à l'école d'Origène et des Pères, comment on peut défendre le dogme et vaincre ses adversaires avec des armes empruntées à l'arsenal du monde.

Mais c'était chez lui une conviction profonde que la littérature est une chose et le christianisme une autre ; que « le sujet des dons naturels, c'est l'homme naturel » ; que « la littérature n'aura ni vérité ni pureté, tant que l'humanité n'aura pas été renouvelée ».

La littérature, disait-il, est à l'homme ce qu'est la science à la nature, c'est sa biographie racontée par lui-même : impossible d'en faire une histoire édifiante.

Aussi, concluait-il, « vous ne pouvez avoir une littérature chrétienne », si par là vous entendez une étude de la nature humaine : tel est le sujet à peindre, tel aussi l'instrument qui le doit dessiner. D'illustres critiques, entre autres Carlyle, ont soutenu que le génie, chez l'écrivain, est incompatible avec la bassesse de cœur. Newman répondait en distinguant entre la supériorité morale, la profondeur intellectuelle, et le don de l'expression. Il allait même plus loin. La Bible, disait-il, « n'est pas une peinture de la vie » ; elle ne nous révèle que peu de chose sur les développements féconds de

l'esprit ; son vocabulaire n'a pas de kermès pour exprimer ivec exactitude l'intelligence ei - ul-

bée diverses ; elle ne sait rien du génie, de l'esprit, de i invention, de la présence d'esprit, de Ping niosité. Gouvernement, commerce, entreprise, savoir, philosophie, beaux-arts : sur tous ces pointa elle est muette ». En d'autn mes, l'Ancien TV tame ni est, par excellence, la négation de L'esprit grec, el le Nouveau hii-méme est hébraïque dans sa texture et dans son esprit.

Mettons qu'il y ait quelque exagération dan-- • idées, — il esi certain, en effet, que la Bible a beaucoup à no i^ dire sur le gouvernement cl les développements politiques des peuples, quand elle prévoit, par exemple, dans 1rs Prophètes, L'avènemeni d'une ère où prévaudra la justice sociale; — ell< renfermenl malgré tout une assez large part de vérité pour justifier et expliquer l'altitude de Newman vis-à-vis de la littérature, lorsqu'il la prend, non pour une lin, mais pour un moyen, se proposant toujours un luit en dehors d'elle, ei la considérant ainsi beaucoup moins comme un art libéral que oemrne un ail pratique el utilitaire.

Ceci nous explnpi lemeni pourquoi, malgré

son étonnante ouverture d'esprit, il témoignait si peu de curiosité pom- les livres el si peu d'intéré!

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pour les grands auteurs modernes ; pourquoi il s'attachait si peu à faire la critique de ceux qu'il admirait, si ce n'estd'une manière toutinstinctive, comme il convenait à un goût aussi délicat que le sien.

La passion de savoir, libido sciendi, avait joué un rôle déplorable dans la chute d'Adam. Newman soutenait qu'il y a une passion tout aussi coupable, celle de la beauté naturelle du langage et de la pensée. Cette passion peut suffire à corrompre le tempérament moral ;'elle excuse les vices qui ne pèchent pas contre les belles manières, parce qu'ils « ont perdu la moitié de leur malice en perdant toute leur grossièreté », et qu'à l'art de vivre, si pénible et si difficile, ils substituent la vie de l'art, ou tout au plus la religion de la philosophie.

C'est un écrivain oublié, Lord Shaftesbury, que dans ses Lectures de Dublin Newman dénonce comme l'incarnation même de cette idée superficielle, mais dangereuse.

L'exemple est démodé, la doctrine ne l'est pas. Matthew Arnold, l'envisageant dans ses rapports avec la conduite de la vie, nous en fait une peinture séduisante. A l'en croire, la culture, c'est-àdire le bon usage de la parole écrite ou parlée, serait Pennemie née de l'anarchie et la puissance appelée à en triompher à l'avenir.

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L'idéal qu'elle se propose, ce n'est rien moins que la perfection intégrale de L'homme. Mais ses moyens sont intellectuels avant tout ; «'lie emploie à ses lins « ce qui a été l<i mieux pensé et le mieux

dif au inonde », par des hommes comme les (lires qui ont pris pour domaine non la révélation, mais la réflexion.

Ces hommes, nous dit Newman, « ont fail de leur esprit un sanctuaire, el de leurs idées un oracle ; pour eux, la conscience es! dans la morale ce qu'est le génie dans l'art et la sagesse dans la philosophie ».

Arnold définit la puissance qu'il préconise « une activité spirituelle intérieure» ; il va sans dire que par espril il n'entend en aucun cas la même chose que le christianisme. Les chrétiens, en effet, professenl que le manque de culture n'est pas un obslaele au développement supérieur de l'esprit : Arnold ne sauiait l'admettre. D'autre pari, Newman ne se lassait pas de rappeler que l'office de la religion est surtout élémentaire : qu'elle traite séparément avec les individus, selon le tempérament propre de ehaeun ; que si elle encourage les arts et favorise la civilisation, elle ne le fait jamais qu'en vue d'une fin plus haute. La vérité céleste ne Be règle pas Bur les intérêts politiques ; elle ne

reconnaîl jamais la souveraineté de l'art, quelle que soit la beauté de ses formes.

Cette doctrine, le prédicateur l'avait déjà enseignée de la manière la plus expresse et la plus formelle dans sa chaire d'Oxford. Plus tard, prenant la défense de Rome contre les accusations d'une école bassement utilitaire, il la développait de nouveau avec des exemples pittoresques et une éloquence passionnée. C'était en effet chez lui une conviction enracinée au plus profond de son être que l'homme civilisé ne cherche pas autre chose dans la religion que les avantages secondaires où il place son souverain bien : « l'ordre, la tranquillité, le contentement public, la richesse, la prospérité, le progrès artistique, scientifique et littéraire, tout ce qui donne à la vie présente son charme et sa beauté » ; qu'il n'a pour elle que de l'indifférence, quand elle lui parle d'un monde à venir. « Pourquoi, demande Newman, le culte de la raison est-il si calme ? Pourquoi la religion du paganisme classique était-elle si joyeuse ? Pourquoi le cadre de la société civilisée était-il si plein de grace, d'harmonie et de proportion ? Pourquoi, d'autre part, y a-t-il tant d'émotion, tant de sentiments en conflit et passant par des alternatives contraires, tant de grandeur et tant d'humilité dans

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la dévotion chrétienne? C'esl parce que l<i chrétien1 et le chrétien seul, possède une révélation ».

Mais si Newman ne pouvait accepter que la culbureprti la place de oes puis ances du monde futur, encore moins pouvait-il laisser passer -ans la combattre une formule qui depuis son temps s'esl rebrouvée sur bien des lèvres : « l'art pourl'arl ».

Pour nous borner à Tari présentement en <ji lion, — la littérature, — nous espérons pouvoir jeter quelque lumière sur ane expression à la fois vague el prétentieuse, quand on l'exansine chez un auteur qui, comme Flaubert, s'en esl ooastitué le défenseur ea théorie el a dépensé «les années de labeurè s'efforcer d'y conformer sa pratique. Flaubert soutenadl qu'un véritable artiste p ait traiter n'importe quel sujet, si étrangers ou si opposés q

■.'•ni scs sentiments particuliers aux person qu'il met enjeu cl aux mobiles qu'il leur prête. L'artiste, ajoutait-il, doil se dissimuler si parfaitement derrière l<v rideau de sen invention que pas u seule de so pensées n'apparaisse, pas pbis<j elles n'existaienl point. Enfin, parmi les mille ma- BJières possibles de décrire une action ou un caraclère, il y en a toujours une, el une seule, p4einemenl adéquate à bob objet : Uml qu'on ne l'a pas trouvée, on n*a qu'une oeuvre ridicule ou informe.

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Transformée par ces règles en une sorte de photographie réaliste, la littérature cessait d'être un art pour devenir une science, comme la minéralogie, la géologie ou la chimie, et n'avait besoin d'aucun objet autre qu'elle-même.

Elle était exaltée au-dessus du bien et du mal, simples couleurs sur la palette de l'artiste, et qu'il pouvait employer à son gré en toute proportion indiquée par la philosophie expérimentale, sans le moindre souci de l'opinion publique ou des conséquences possibles.

Ces positions anarchiques, Newman les avait réfutées par avance. On se rappelle son premier grand principe : la littérature ne s'occupe pas des choses, comme la science, mais des pensées. « La science est universelle, la littérature personnelle ; dans les mots qu'elle emploie, la science ne voit que de purs symboles, la littérature se sert du langage dans la totalité de ses éléments : phraséologie, propriété des termes, style, composition, rythme, éloquence, et le reste ». De plus, — et c'est là une réponse complète au paradoxe de Flaubert, — « tandis que la foule emploie le langage tel qu'elle le trouve, l'homme de génie le plie à ses fins, et le façonne d'après son tempérament personnel. La multitude d'idées, de pensées, de sentiments, d'ima-

ginalions, d'aspirations qui se succèdent en lui ; les abstractions, les rapprochements, les comparaisons, les distinctions « j 1 1 i présentent chez, lui un caractère si neuf et si original ; ses vues sur le monde extérieur, ses jugements sur la vie, les mœurs et l'histoire ; les inventions de son esprit, de son humour, de sa profondeur et de sa sagacité ; toutes ces créations sans nombre et sans fin où l'on sent battre et palpiter son intelligence môme : il reflète et il exprime tout cela dans un langage approprié, aussi varié que cette action mentale, en parfaite analogie avec elle, fidèle expression de sa forte personnalité, attaché au monde intérieur de sa pensée comme son ombre même, en sorte que le style d'un esprit vraiment supérieur lui appartient aussi rigoureusement qu'à chacun son ombre ».

Ce n'est pas le style seul qui met le sceau a l'originalité de l'écrivain : avant tout, il est un esprit, une imagination sui generis. Il est des écrivains qui dans la composition littéraire ne voienl qu'un tour d'adresse ou un métier. Mais, demande Newman, " peuvent-ils réellement croire qu'Homère, Pindare, Shakespeare, Dryden ou Walter Scoll n'aient jamais visé au style que pour le style luimême, au lieu d'être inspirés par leur sujet, el de se répandre en belles paroles parce que leurs pen-

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sees étaient belles ? Le paradoxe, à coup sûr, est trop fort pour qu'on le puisse supporter ». Non, dans l'écrivain voyons un inspiré ; son attitude et sa démarche mentales, la beauté de sa tenue morale », — notons cette phrase exquise vraiment digne de Platon, — « sa logique forte et pénétrante, se reflètent dans la tendresse, dans l'énergie ou la richesse de son langage ». Et c'est ainsi que la perfection où il atteint dans tout ce qu'il entreprend devient « le monument non pas tant de son habileté que de sa puissance ».

Arrêtons-nous sur cette fine observation critique. Suivant la distinction courante, l'habileté est un exercice du talent; la puissance, un autre nom que l'on donne au génie, lequel implique à son tour personnalité et signifie inspiration. « L'artiste, dit une fois de plus Newman, a devant lui ses grandioses et splendides visions ; il n'a qu'un but : exprimer ce qu'il pense et ce qu'il sent, sous une forme adéquate à la chose dont on parle et appropriée à la personne de celui qui parle ». Le raisonnement s'achève ici sur une pointe d'ironie : chaque mot s'en applique à Flaubert, comme à aucun autre écrivain de son temps. Non seulement, en effet, Flaubert possède un style qui n'appartient qu'à lui, un style facile à reconnaître, pour tous ceux qui

Font lu avec soin, dans chaque phrase tombée de sa plume : mais ses caractères portent toujours le cache! propre de leur eréateur et, trop souvent, Les marques de cette sécheresse de cœur qui fail Le Gond de sa manière. Il étail le contemporain d'hommes supérieurement doués comme Balzac, et cVsl de son temps que George Sand écrivait quelques-uns de ses romans les plus éloquents. Mais il n'y avait es France aucun écrivain, homme ou femme, qui fui capable d'écrire trois phrases dans le style (Je Maritime Bovary, ou d'Une éducation sentimentale: seul, Flaubert le pouvait, si convaincu qu'il fui de ne se Laisser jamais trahir par son œuvre. Elle le révélai! au contraire à chaque page, lani les procédés ei les formules de la science diffèrent des lois profondes de la Littérature.

D'autre pari. la religion, telle que la considérait Newman dans sa personne el dans sa conduite envers les autres, a'étail pas une science, encore qu'elle pût donner naissance, comme elle t'a d'ailleurs l'ail, à des systèmes de morale cl de théolo Son attitude ne varia jamais sur ce point. Pa qui, pour son compte, avail adopté la même position, la décrit ainsi dans un fragmenl bien connu des Pensé le n'entreprendrai pas ici de prou-

ver par des raisons naturelles, ou l'existence de Dieu ou la Trinité, ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette nature ; non seulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent, et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut ». Newman disait : « J'aimerais mieux avoir à prouver qu'il est raisonnable de supposer vrai le christianisme, que d'être mis en demeure de démontrer Pexistence d'un gouvernement moral de l'univers par la considération du monde physique. La vie tend à l'action... Connaître les prémisses et les conclusions qui en découlent, ce n'est pas vivre... Que s'il nous faut commencer par la connaissance scientifique et les preuves raisonnées, y attacher une grande importance, et la regarder comme la base du christianisme personnel, alors soyons logiques : prenons des chimistes pour cuisiniers et des minéralogistes pour maçons ».

Le principe de l'action, à ses yeux, c'était donc

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la foi, non la science et le raisonnement. Dans la doctrine chrétienne il voyait « une histoire surnaturelle, presque un drame », Pas plus qu'il ne suffit de la défendre, il n'es! raisonnable de l'attaquer en se bornant à faire appel au formalisme syllogistique, alors <[ue tout roule sur le sens réel des termes employés, et que seul l'esprit religieux esi capable de les entendre. Et puis, après tout, la vérité divine et le langage humain n'onl pas de commune mesure. Il en est du caractère moral, tel qu'il se révèle dans la pensée et dans l'action, comme de la figure d'un homme que la peinture est impuissante à représenter sur une surface plane avec son relief vrai. I)ès lors, comment de sa source vivante, le maître, la religion se répand-elle dans les foules ? Newman répondait: par l'influence personnelle qui en fournil un exemple et captive les autres comme par une sorte de charme. Si le don suprême, c'est de posséder une connaissance intuitive du beau dans Part el de la réussite dims l'action, des hommes ont pu exister < i ni jouissaient d'une vue tout aussi pénétrante de la vérité morale, qui avaient atteint, dans la partie spirituelle de leur nature, cette perfection spéciale qui se rencontre si rarement el «prou estime à si haut prix parmi ses autres qualités intellectuelles. L'erreur peut se per-

mettre de rester anonyme; la vérité se transmet de témoin à témoin, des témoins qui la scellent de leur vie, mieux que cela, de leur mort, qui en sont les martyrs .

C'est dans ces convictions profondes, traduites au grand jour dans une langue aussi sincère, mais aussi subtile et pénétrante qu'était immense leur portée, qu'il nous faut chercher le « miracle de délicatesse intellectuelle » constaté par Arnold chez Newman, et qu'il n'est pas éloigné de comparer à « l'équilibre d'esprit » de Shakespeare. Il avait été chargé d'un message, secret de sa nature et grandement exposé, dans les conditions et dans les termes où il devait être transmis, à revêtir un sens non seulement différent, mais contraire. Il lui fallait être à la fois compositeur de génie et traducteur habile ; ne jamais se contenter des premiers mots qui lui venaient à l'esprit ; ne pas regarder sa tâche comme achevée, tant qu'il n'aurait pas mis les ressources du langage au service de l'expression fidèle des idées, simples esquisses plutôt qu'images parfaites de ce qu'elles représentent.

De plus, le temps des symboles est passé : nous n'avons plus affaire qu'à des mots. Encore ces mots ne sont-ils pas, comme ceux de la Bible hébraïque, des termes colorés, mais des termes

abstraits, signes de signes, et tellement familière que, jusque dans leur acception religieuse et sacrée, ils ont penlu, bien souvent, toute signification.

Enfin, Newman se rendait compte que « l'homme naturel est insensible aux promesses de l'Évangile; qu'il en dissèque le témoignage sans respect, sans espérance, sans crainte ni hésitation ».

Chaque parcelle de vérité évangélique produit sur les esprits rebelles l'effet d'une nouveauté : détachée de l'ensemble dont elle lait partie, elle se transforme en objection. Un homme qui n'a pas assez de foi pour supporter patiemment le doute, peut avoir juste assez de talent pour regarder la clarté comme la première des qualités chez un écrivain. Qui ne sait pourtant que chez un grand poète, vraiment digne de ce nom, dont le thème le plus ordinaire ce sont les expériences du cœur humain, c'est un réel mérite de n'être pas encore plus obscur qu'il ne nous semble l'être ? Lisez, par exemple, Y Agamemnon d'Eschyle : demanderez-vous au grave tragique, pour vous permettre de le suivre aisément, de planer toujours, clans le lyrisme de ses chœurs, du même vol uniforme? Lui ferez-vous un reproche de l'obscurité qui vous empêche de saisir du premiercoupses paroles profondes et sentencieuses aussi facilement qu'une épigrammede Voltain

Est-ce que le Roi Lear est facile à suivre, ou bien encore Troïle et Cressida, ou ce chef-d'œuvre d'observation intérieure : Hamlet ? Des intrigues des cours ou du tumulte des camps transportonsnous dans le temple ; prenons pour thème la religion, et la religion telle que nous la présente l'Écriture : dira-t-on que les écrits des Prophètes ou les Psaumes sont des compositions populaires, accessibles à livre ouvert à l'intelligence de la foule?

La popularité était bien le dernier des soucis de Newman ; on ne saurait dire qu'il ait touché les masses, puisque ce n'est pas à elles qu'il s'adressait directement. Plus d'une fois, du temps où il était encore anglican, l'Eglise d'Angleterre avait failli succomber à l'assaut que lui donnait de différents côtés, sous la conduite de chefs intrépides, une philosophie qui s'inspirait de Bentham et empruntait des armes à la politique libérale du jour. Le sentiment populaire en dehors d'Oxford et, à la fin, l'esprit d'Oxford lui-même, étaient résolument hostiles à toute idée de mystère, de tradition et de dogme, à toutes les conceptions développées par Newman dans ses Sermons devant l'Université. C'était l'heure où en philosophie triomphait le déterminisme mécaniste ; où Brougham exposait à

Glasgow, comme une grande vérité, « que désormais l'homme ne doit compte à personne d'une croyance dont il n'est pas maître ». Quelles espérances de succès pouvait bien se promettre un penseur qui soutenait, comme Newman, que les croyances dépendenl des aiïections el pénètrent en nous par le canal de notre nature morale ?

« Considérée dans son ensemble, écrit Carlyle à la date de 1831,1a religion clirétienne (\v± premiers siècles n'a cessé de se fondre progressivement dans la métaphysique ; elle menace aujourd'hui de disparaître, comme certains fleuves, dans des déserts de sables stériles ».

Pour le penseur morose, c'était là un de ces « signes des temps » dont Macaulay ne pouvait entendre parler sans éclater de rire. On écrivait des Discours sur les Praires du christianisme aussi superficiels, aussi conformes au goût d'un jury anglais, (pie ceux de Paley qui leur avaient servi de modèles. S'ils ne valaient guère mieux quant au fond, ils leur étaient, dans tous les cas, bien supérieurs au point de vue du style. Le devoir s'expliquait maintenant par une nouvelle méthode : la poursuite réfléchie et calculée de L'intérêt personnel. Ceux qu'elle ne satisfaisait pas en théorie rappliquaient vigoureusement à tous tes phéno-

mènes de l'ordre social. Bien qu'il eût pris contact à Oxford avec tout un monde de jeunes Anglais, Newman n'avait pas plus de chance de conquérir les sympathies du pays ou de se faire écouter de ses gouvernants, que le voyant Ecossais qui se rongeait de désespoir dans les sauvages solitudes de Galloway.

Et puis, si prodigieuse que fût son activité, il était totalement dépourvu de ce talent que possèdent souvent des esprits de bien moindre envergure, celui qui consiste, comme dit ironiquement H. Heine, à savoir « tirer profit de son génie ». Il commença la publication des Tracts avec un admirable esprit d'à-propos ; ses contributions à cette œuvre furent d'abord concises, tranchantes, décisives : puis il quitta la partie. Il se tourna vers la science, s'enferma dans les bibliothèques, se plongea dans l'étude de questions abstruses : l'orthodoxie des Pères anténicéens ; la distinction entre Antioche et Alexandrie ; l'analogie ou la différence entre les miracles du moyen âge et ceux de l'Ecriture, les divergences entre Luther et S. Augustin sur la question de la justification, et autres problèmes appartenant en général beaucoup plus au dix-septième siècle qu'au dix-neuvième. Le prophète s'était changé en savant, et dans un ordre d'études

sin gulièremenl démodées. Philologie sanscrite, runes d'Islande, origines teutoniques : il lais tout cela de côté pour parier ses recherches dans une direction différente. Examinateur pour l<i grec, il ne consacra ni un jour ni une nui! à lire Wolf, Brunck ou Bentley. Il es! homme d'Eglise avant tout ; lues avec attention, ses pages nous ramènent à Bull, à Petau, à Mosheim, à Brûcker, à tout un groupe de savants, (de pédants, devrait-on dire parfois), dont Gibbon s'étail assimilé l'érudition sans rien perdre, par miracle, de son originalité, ni de son brillant.

Et ce n'était pas tout. Même dans les sermons de Sainte-Marie, mais d'une manière bien plus frappante encore dans ceux de ses écrits qui s'adressaient à un public moins restreint, la ré innée de Newman l'obligeait à ne jamais s'abandonner, à éviter autant que possible toute familiarité.

Les gens réservés son! formalistes; c'étail précisément son cas. Le ton clérical du style de premiers essais y est accentué par une gravité d'allure, par une austérité de langage qui ont laidans l'esprit de critiques, comme le Dr Abbot l , une impression rien moins que favorable : volontk ils ne verraient en lui qu'un prédestinarien morose et sombre. Il était profondément sérieux, autori-

taire par nature, sévère pour lui-même, peu enclin à l'espérance ou, tout au moins, porté à la mélancolie, comme tout jeune homme qui cherche encore sa voie.

Jamais, dans ces premiers discours, la joie ne fait vibrer sa note. Il tremble à la vue des imperfections et des lacunes de sa propre nature ; le monde lui fait l'effet d'une œuvre tellement incohérente et désordonnée que, n'était la protestation qu'élève en lui la voix de la conscience, il serait athée ou panthéiste.

Ainsi, matière et forme tout à la fois conspiraient pour détourner de le lire une génération infatuée de son progrès, de ses lumières et d'une prospérité jusqu'alors inconnue. Il venait comme un spectre troubler la fête. Rien, chez lui, de Porateur souriant, rien de Y Evangelical qui, s'il commençait par la terreur et l'épouvante, finissait toujours par se rassurer et par trouver que, décidément, cette vie a bien son agrément et son charme. Avec plus de rudesse dans sa manière, on eût dit un fanatique chargé de flageller les charmantes vertus de ses contemporains. A peine le prophète avait-il ouvert les lèvres, qu'il choqua la Haute et la Basse Eglise en se tournant résolument vers les seuls chrétiens qu'il parvenait à découvrir, ceux des premiers

siècles : l'inflexible Athanase ; Antoine, !<• père du monachisme en Egypte; Basile, son législateur en Orient ; Ambroise, Martin, Augustin, dont l'exemple et L'appui avaient assuré son triomphe en llalie, en Gaule et en Afrique. 11 y avail là, peut-être, le principe d'une «seconde Réforme». Mais réformer ainsi c'était opérer un retour en arrière, et c'est ce dont le pays, ni a ce moment, ni à aucun autre depuis, ne voulait entendre parler, quelque attrait que les individus pussent éprouver pour un idéal qui faisait revivre l'antiquité dans les temps nouveaux. Le Mouvement tractarien a transformé l'Eglise d'Angleterre, il n';' pas changé le peuple anglais.

S'il avait eu ce dernier résultat, nul doute que les écrits de Newman se trouveraient aujourd'hui dans toutes les mains, tout en n'étant lus que [«ailes esprits sérieux. Mais drs années d'efforts oui abouti seulement à créer sur de nouvelles bases un parti de la Haute Eglise, et à ramener à Rome un certain nombre de convertis.

Son œuvre littéraire, si nous en exceptons {'Apologia, ne s'est pas imposée bon gré mal gré, comme les principales poésies «le Wordsworth, el quelques écrits en prose de Carlyle, à l'admiration de la foule. Classique et populaire: il y a là tout près

d'une contradiction dans les termes. Et cependant Tennyson est l'un et l'autre tout à la fois : on peut juger par là combien Newman fut toujours loin de réunir les conditions qui font la notoriété d'un écrivain de génie. C'est d'après d'autres règles qu'il veut être jugé. Par nature, il ne s'adresse qu'au petit nombre ; c'est un auteur ésotérique que les initiés suivent avec enthousiasme, tandis que les profanes ne voient en lui que hautaine réserve et froideur.

Il ne se révèle pas dans ses premiers livres ; on dirait qu'il n'a pas nettement conscience de ce qui fait sa vraie force. Aux yeux du Doyen Burgon et de quelques autres survivants, comme lui, d'un ordre de choses disparu, Les Ariens duive siècle pouvaient passer pour l'œuvre la plus solide de Newman et le monument destiné à immortaliser son nom. Ce livre, en effet, leur rappelait, selon le mot de George III, « qu'il y avait des géants en ce temps-là », le temps où la théologie anglicane était florissante. Mais ce serait aller au-devant d'une déception que de s'attendre à le trouver tout entier, avec son vrai caractère, son intelligence pénétrante, son âme ouverte à la sympathie, sa sagesse méditative, dans une œuvre dominée par des influences dont jusque-là il n'était pas encore

venu à bout de s'affranchir. C'est Clément d'Alexandrie qui nous parle, ce n'est pas Newman, incomparablement plus original, tout compte fait, que cet aimable collectionneur d'anthologi<

Et si la matière de ce livre est toute d'emprunt, la forme en est le plus souvent affectée. C'est un exposé de doctrines teintées de mysticisme, esquissées en lignes indécises et flottantes ; ce n'esi pas une bistoire,ni môme un tout bien défini. En vain y clicrcherait-on un seul personnage qui vive et palpite à nos côtés. Nous ne reconnaissons dans ces pages ni Athanasc, ni Constantin, ni les ebefs de Tarianisme, ni l'empereur Théodose, ni même Grégoire de Nazianze, bien que Newman, pour nous peindre ce grand saint, n'eût qu'à utiliser les «'Indes de détail qu'il trouvait en abondance dans ses écrits. Ce qui fait le mérite de ce livre, c'est l'attaque vigoureuse qu'il mène contre l'opinion, longtemps dominante, qui voyait dans les écoles platoniciennes d'Egypte la source à laquelle' Alius avait puisé ses principes et ses Idées. D'après Newman, au contraire, l'arianisme a pour berceau Antiochc, pour méthode le syllogisme, et Aristotepour guide. Mais il lui restait encore beaucoup à apprendre de Gibbon au point de vue de l'art de résumer une

situation et de donner à ses personnages les traits et les couleurs de la vie.

Les œuvres qui suivirent, si elles n'offrent pas invariablement un caractère aussi abstrait, n'ont aucun rapport direct avec l'histoire. Ce sont des livres de polémique, comme Y Office prophétique de V Eglise d'Angleterre, le Tract 85 sur les difficultés de la Bible comparées à celles du Credo ; ou des livres de doctrine, comme les Lectures sur la Justification.

Tout ce qu'on peut dire de ces œuvres, c'est que, malgré de très beaux et très suggestifs passages, elles ont fait leur temps. Ni chez les luthériens, ni chez les catholiques, aucun théologien n'ira jamais chercher des idées dans Y Essai sur la Justification. Il est à croire que dans son remarquable traité sur la question, Julius Mûller n'a pas plus tenu compte du livre de Newman que les doctes jésuites du Collège Romain. Et pourtant, considéré au point de vue spirituel, c'est un livre profond et touchant, sans parler de son style véritablement exquis. Le Tract sur l'Église et la Bible était inspiré par Y Analogie de Butler ; il en expose et en défend la méthode. Dans cette défense, certains critiques n'ont voulu voir qu'une forme de scepticisme, quelque chose comme un système : « Tout ou

rien », qui jette la raison dans des dilemmes extrêmement dangereux.

Ici, nous prenons pied sur un terrain tout moderne; nous nous trouvons en l'ace d'un l'ait, qui n'échappait poinl au regard pénétrant du professeur Huxley. Newman, comme il nous en avertit luimême, avait gardé de la lecture de Blanco White cette idée qu'on peut envisager la Bible d'une manière bien moins étroite que le point de vue evangelical qui avait été celui de sa première éducation. Sans doute, il n'allait pas jusqu'à tomber dans le libéralisme de cet auteur ; mais il inclinait à s'en pénétrer, pour s'en servir à l'occasion comme d'argument ad hominem. Des docteurs hérétiques pouvaient se l'aire les champions du sens littéral, comme l'étaient les Juifs du type sadducéen, comme Théodore de Mopsueste, lumière la plus brillante

des Kgliscs nestoriennes, comme les latitudinaires du genre de Haies ou de Selden. Mais les écrivains catholiques avaient pris une direction différente. Dans la véritable Eglise, dit Newman, « la méthode de démonstration la plus subtile et la plus puissante, dans l'antiquité comme dans 1rs temps modernes, e'esi le sens mystique, si fréquemment employ»' dans la controverse doctrinale que bien souvent il remplace tous les autres ».

Bien plus, dit-il en manière de conclusion, « on peut presque poser comme un fait historique qu'interprétation mystique et orthodoxie résisteront ou succomberont en même temps ».

Il y avait de la hardiesse à attaquer ainsi l'adversaire avec le glaive du dilemme. D'où venait à Newman cette audace? De la ferme conviction où il était qu'il n'y a que deux forces en conflit : l'Eglise catholique et le Rationalisme. « La grande et décisive rencontre se produira, disait-il, le jour où deux principes réels et vivants, l'un dans l'Eglise, l'autre en dehors d'elle, finiront par s'entrechoquer, luttant non pas pour des noms et des mots, ni pour de vagues théories, mais pour des notions fondamentales et des caractères moraux essentiels et distinctifs ». Sa verve ironique s'exerçait aux dépens des « personnes sages, modérées, graves, bien pensantes » que l'on mettait de préférence à la tête de l'Eglise, dans les hautes situations, pour guider « la religion par le canal du non-sens, entre ces autres Charybde et Scylla, le Oui et le Non ». Vraies ou fausses, les idées du siècle qui allait s'ouvrir, n'en seraient pas moins réelles. Pour bien faire comprendre à ses auditeurs celles qu'ils professaient eux-mêmes, dans l'espoir, bien entendu, que ce seraient des croyances

SA PLACE DANS LUIS roi m-: 271

vraiment chrétiennes, le prédicateur n'hésitait pas à établir un vigoureux parallèle entre les obscurités d<i la Bible el les objections eontre l'Egli

Le Professeur Huxley définit la position avec sa précision habituelle. « Le dogme de l'infaillibilité de la Bible, dit-il, n'es! pas plus évident de lui-même que celui de l'infaillibilité du Pape. Si l'on a « foi » au premier, pourquoi pas au second ? Si ce dernier doit être accepté ou rejeté par le jugement privé, pourquoi pas le premier ? » De plus, le protestantisme basant expi îent toutes ses

croyances sur les Écritures canoniques, « il suit de là qu'en fin de compte quiconque fixe le canon définit la croyance ».

C'est ici, exposée dans toute sa grandeur, la vraie question, celle d'où dépendent de si graves conséquences. La logique pénétrante d'Augustin, poursuit Huxley, lui montrait que l'autorité de l'Evangile qu'il prêchait devait reposer sur celle de l'Eglise dont il faisait partie ».

La loyauté demande que nous donnions ici la conclusion de I'eminent agnostique. « Si (Tune main le Dr Newman a détruit le Protestantisme, il a anéanti le Romanisme de l'autre, et ris

ambidextres n'aboutissent en somme qu'à ébranler le Christianisme dans ses fondements. Mieux que

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personne, l'auteur du TraclSÔ savait bien que tel serait l'inévitable résultat de ses raisonnements, au cas où le monde refuserait d'accepter les doctrines romaines et les miracles de Rome ». — « Il croyait, ajoute-t-il, que ses arguments conduisaient soit à Rome, soit à ce que les ecclésiastiques appellent « Incrédulité », à ce que j'appelle, moi, « Agnosticisme ». J'estime que de sa part cette conviction était parfaitement fondée. Mais tandis qu'il opte pour un parti, je choisis l'autre ».

Il semblerait d'après cela que le Tract 85 n'ait pas perdu toute actualité en face des grands problèmes qui préoccupent aujourd'hui le monde : de fait, c'est toujours avec profit qu'on le lira. Toutefois, la critique biblique occupe de nos jours en Angleterre une place si considérable ; les questions traitées par Newman sont venues se perdre dans un océan de recherches tellement plus vastes et plus radicales, que son genre paraît forcément vieilli. Les observations profondes ne manquent pourtant pas dans cet ouvrage, témoin celle-ci : « Bien qu'elle soit inspirée, la Bible a tous les caractères qui peuvent s'attacher à un livre non inspiré : — les particularités de la langue et du style, les effets distincts des temps et des lieux, de la jeunesse et de la vieillesse, du caractère intel-

lectuel et moral ». On y rencontre aussi une admirable page, trop longue pour que nous puissions la citer ici, bien digne cependant de fixer notre attention,pour la critique achevée qu'elle nous ofïïe de la simplicité, de la profondeur, partant, du caractère incomplet des documents scrip tura ires. Cette description de la physionomie que revêtent à nos yeux los écrivains sacrés s'applique de tout, point a la manière même de Newman. Nous ne croyons pas, cela disant, tomber dans la flatterie : nous ne faisons qu'énoncer une vérité dont sera frappé comme nous quiconque méditera cette page véritablement exquise. C'est qu'en efTet, chez Newman, lui aussi, « le^ membres de phrase, les parenthèses, les simples mots détachés ont un sens indépendant du contexte et comportent un commentaire à part. Dans ce style, pas le moindre ornement visant a l'élégance, nulle trace de rhétorique pour la rhétorique elle-même. Rien n'y entre à titre de simple moyen en vue d'une lin étrangère, tout y est à soi-même sa propre lin. Tout y es! expression ou symbole de grandes chos mence de pensée :

à charpie détail correspond une réalité ».

Le second Essai sur les miracles offrait un nouvel ei remarquable effort pour appliquer !«' principe de la philosophie de Butler. Quand on

relit aujourd'hui ces pages délicates et charmantes, quelque jugement qu'on porte sur un sujet qui a divisé les Eglises et agité les peuples, il n'y a guère apparence qu'on le motive par les raisons sur lesquelles s'appuyait Macaulay en 1843. Dans une lettre adressée à Napier, de la Revue d'Edimbourg, l'éloquent essayiste écrit ceci: « Newman annonce la publication par fascicules d'une Hagiographie anglaise qui doit renfermer les vies de saints personnages, tels que Thomas Becket et Dunstan. J'aimerais assez, dans la circonstance, jouer le rôle d'avocat du diable ». Et il ajoute : « J'entends beaucoup parler des miracles du troisième et du quatrième siècle étudiés par Newman. J'imagine que je pourrais traiter ce sujet sans scandaliser personne parmi les gens raisonnables, et c'est de tout cœur que je le ferais. Les circonstances réclament un Middleton ». Peut-être sera-t-il bon de faire remarquer que Gonyers Middleton, dont Macaulay invoque ici l'autorité pour l'opposer à Newman, était, au jugement de Sir Leslie Stephen, d'accord en cela avec De Quincey, un adversaire acharné du surnaturel. Était-il même chrétien? Il est permis d'en douter. Admettons qu'il le fût: c'était, en tout cas, beaucoup plus pour des raisons d'utilité sociale que pour des motifs de foi intérieure.

Dans V Apologia, Newman lui-même convient que la science peu! expliquer d'une manière plausible, comme rentrant dans l'ordre des phénomènes naturels, un certain nombre de faits consi

jusqu'alors par les catholiques comme purement et simplement miraculeux. Mais, ajoute-t-il, « c'est là une conséquence heureuse des idées plus larges que nous nous faisons aujourd'hui de l'action des causes naturelles. Nos adversaires, désormais, y regarderont à deux fois avant d'accuser de fraude et de mensonge nos prêtres et leurs témoignages, sous prétexte qu'ils affirment et racontent des choses incroyables ». Il espère « qu'on examinera nos faits, au lieu d'attaquer notre témoignage ». Pour savoir ce qu'eût écrit Macaulay, il suffit de lire Middle ton. liais la critique, avec le temps, revient à plus de sagesse et de mesure. Elle montre plus de respect pour la valeur du témoignage, moins d'arrogance dans la négation. Nous en avons une preuve dans les jugements portés tout récemment sur S. Dunslnn, l'une des gloi de l'Angleterre saxonne, et dans l'élude si sincère el si loyale du D* Abbott sur La mort et les mlracles de S. Thomas de Cantorbcrij. « Je serais assez disposé, dit ce pénétrant écrivain 1»'. ont

teinté de scepticisme, à regarder la plupart des

miracles de l'ancien temps comme des fuils en grande partie conformes à la description qui nous en est parvenue ». A ses yeux, c'est là « un des nombreux triomphes de l'esprit sur la matière ». Ce triomphe, voici comment il l'explique : « Ballades, sermons, peintures et, par-dessus tout, récits de pèlerins allant au tombeau du martyr ou en revenant : tout contribuait à imprimer dans l'esprit de la plupart des malades et des malheureux d'Angleterre, dans l'âme de leurs parents et de leurs amis touchés de compassion à la vue de leurs maux, l'image de S. Thomas devant l'autel, vêtu de blanc, le visage sillonné d'une balafre sanglante. Cette vision, ou cette pensée, opérait une foule de guérisons merveilleuses ». Le rapprochement s'impose entre cette explication de la grande figure de S. Thomas de Cantorbéry et l'idée développée par Newman, au cours d'une discussion roulant sur un sujet de tout autre conséquence. Elle servira d'ailleurs à illustrer sa pensée.

Gomment expliquer, demande Newman, le prodigieux triomphe remporté par le christianisme, à l'heure où il ne pouvait plus compter sur l'appui de la présence visible de son Chef?

Si le christianisme a triomphé, répond-il, c'est que les prédicateurs de la doctrine du Christ avaient

imprimé son Image dans l'âme de chacun de disciples pris à pari ; c'est que cette image, conçue et vénérée par eux, devenail un lien réel les rattachant l'un à l'autre : c'est qu'elle était lour vie morale, comme elle avail été, dan-; le principe, l'instrument de leur conversion. C'était « l'Imaj auguste de Celui qui comble l'unique grand besoin de la nature humaine, du Guérisseur de ses blessures, du -Médecin de rame. C'est cette image qui crée la foi, en même temps qu'elle en devient la récompense ».

C'est ainsi que Newman, dans sa Grammar of Assent, conçoit le processus de la foi chrétienne dans l'âme du croyant. A ceux qui traitent cette représentation mentale de vision nuageuse, chimérique et Inintelligible », il répond qu'elle ne saurait apparaître différemment « au disputeur de ce monde », puisque de fail elle est miraculeus Une idée nouvelle, capable dr produire dans l'esprit et dans la conduite des foules des changements moraux, religieux et politiques, aussi surprenant est certainement Inexplicable par la fraude el la supercherie. Parle-t-on i thousi; .' 11 faut

alors remonter à la sour iment, à

l'impulsion intérieure qui l'a causé. On sort ainsi de la région des force- soumises mix lois du calcul

et aux théorèmes de la mécanique. L'argument à priori par lequel on écarte tout ce qui « rompt la succession monotone de cause palpable et d'effet tangible », échoue misérablement dès qu'il est mis en présence de conditions aussi spéciales et cependant aussi bien avérées que celles-là. Ce qui est improbable, ce n'est pas, comme on le prétend, qu'il se produise des signes et des miracles ; ce qui l'est souverainement, c'est qu'il ne s'en produise aucun. Le procédé peut être obscur, la psychologie trop délicate pour nos instruments ; mais les faits allégués, maintenant qu'ils tombent sous une règle et qu'ils dépendent d'un motif, cessent d'etre contraires à la raison, isolés et incroyables. « Si les miracles de l'histoire de l'Eglise, disait Newman dans le traité qui lui attirait les sarcasmes de Macaulay, ne peuvent se défendre par les arguments de Leslie, de Lyttleton, de Paley ou de Douglas, — apologistes fameux du dix-huitième siècle, — combien de miracles de l'Ecriture répondront aux conditions qu'ils exigent ? » Ces auteurs avaient cherché à fonder la vérité du christianisme sur des miracles susceptibles d'être prouvés devant un tribunal dans les formes légales. Aux prophètes annonçant l'année de la rédemption, nous voyons succéder des juristes venant, dossiers en main,

faire assaut d'habileté dans la discussion des témoign;

Mais en quoi ce genre de démonstration était-il

indispensable à la manifestation de la vérité?

Middleton s'était abstenu d'attaquer les miracles

de l'Ecriture parce ([ne, disait-il, ces miracles étaient racontés dans un livre inspiré. Supprimez, par hypothèse, l'inspiration du récit: enlèvet-on pour cela toute réalité historique à ces faits déterminés? Convoqués devant un jury, l'artiste et le poète peuvent-ils lui démontrer par quelles expériences ils sont parvenus aux sublimes créations de leur génie? Peuvent-ils l'aire autre chose (pic de lui montrer l'effet d'une cause mystérieuse, maintenant hors de leurs prises? Fautil, ou bien renoncer à toute révélation, ou exiger qu'elle se présente à nous avec un cortège de preuves assez claires pour vaincre l'obstination des incrédules, sans modifier en rien leurs sentiments Intimes ? Qui sommes-nous pour imposer des conditions au Tout-Puissant ? Non, répond Newman, « sachons seulement comprendre ce qu'est le christianisme considéré simplement comme croyance, quels faits écrasants, à force d'être prodigieux, renferme la doctrine d'un Dieu Incarné, et nous nous rendrons compte qu'après

cela il ne peut y avoir de grand miracle, rien d'étrange ni de merveilleux, rien qui dépasse notre attente ».

Telle était, à son avis, la probabilité antécédente d'après laquelle il fallait juger les événements prétendus miraculeux. Quant à la preuve, elle pouvait être faible ou forte, abondante ou à peine ébauchée; en tout cas, elle ne perdait rien de sa valeur pour ne pas atteindre jusqu'à la pleine et entière rigueur d'une démonstration juridique. « Dans la pratique, ne craignait-il pas d'affirmer, ce sont nos idées sur la théologie qui décideront

de notre idée de la valeur des preuves Les

hommes systématiseront les faits à leur manière, conformément à leur science, à leurs opinions et à leurs vœux; ils les rapporteront à des causes qu'ils voient ou auxquelles ils ont foi, encore qu'on les puisse attribuer à d'autres causes sur lesquelles ils sont ou dans l'ignorance ou dans le doute... De même que c'est la croyance en un Dieu créateur qui fait la force démonstrative des miracles de Moïse ou de S. Paul, de même c'est la doctrine d'un Dieu présent dans l'Eglise qui supplée à ce qu'ont d'ambigu les miracles de S. Grégoire le Thaumaturge et de S. Martin ». Et « de même que dans la nature les règnes animal et

végétal se fondent imperceptiblement l'un dans Pautre, de môme les affinités réciproques él les corrélations entre les deux groupes de miracles, ceux des récits inspirés ef ceux de l'histoire non inspirée, montrent que, quels que soient leurs (i-aiis propres et distinctifs, si l'on considère leurs caractères internes, on peut les regarder comme des parties d'un seul el môme système ».

Le lecteur ne peut manquer d'être frappé de l'étroite ressemblance qui existe entre l'argument de continuité, dans lequel s'engage ici Newman, et l'idée que devait plus tard développer Darwin avec une telle richesse de détails. Cet argument se rattache aussi par une parenté manifeste à l'idée d'évolution ; ou pour mieux dire, il se confond avec elle, dès qu'on en vient à l'examen des cas particuliers. Nous sommes assez portés à regarder comme ayant môme nature les choses qui se ressemblent entre elles ; celle ressemblance, nous l'expliquons par la communauté d'origine. .Mais un examen plus attentif nous révèle également, entre ces mômes choses, d'assez nombreuses différences : comment ferons-non aux conditions de ce

nouveau problème, autrement plus compliqué que le premier? La parenté des choses entraîne-! -elle la répétition invariable d'un môme modèle? Les

types réels sont-ils réductibles à des formules épuisant leurs possibilités ? Ces questions, et toutes celles du même ordre, sont-elles plus susceptibles d'être tranchées à priori que la loi de la gravitation universelle et les autres lois du monde physique ? Pouvons-nous soumettre l'Eglise et la Bible à des règles toutes faites, véritables lits de Procuste ? Sans doute, ces règles répondent à nos mesquines conceptions de la convenance des choses ; mais c'est avec raison qu'elles sont écartées par le profond penseur. Il nous rappelle que de la possibilité d'une Révélation nous ne pouvons rien conclure relativement à son mode.

Quand Newman en fut rendu à ce point de ses méditations, il était à la veille d'importantes découvertes. A la méthode de polémique universellement admise, consistant à identifier le présent avec le passé et à les enfermer l'un et l'autre dans une équation abstraite, devra désormais en succéder une autre plus impersonnelle. « Le christianisme s'est répandu depuis assez longtemps dans le monde, — ainsi débute le Développement, — pour que nous n'ayons besoin d'aucune justification si nous nous en occupons comme d'un fait se rattachant à l'histoire du monde. Son génie et son caractère, ses doctrines, ses préceptes et ses défenses,

liraient être considérés comme simple affaire

d'opinion privée ou de raisonnement personnel, à moins qu'on en veuille dire autant des institutions de Sparte ou de la religion de Mahomet. Oui l'osera ? »

C'était la méthode historique. Non, sans doute, que l'auteur eiU oublié ses propres déclarations louchant les « probabilités antécédentes», ou idiosyncrasies individuelles, sur lesquelles il s'étend longuement dans un autre endroit. On aura beau discourir à perte de vue : il sait qu'en fin décompte les hommes continueront de différer entre eux. Mais l'histoire contrôle les faits, elle les soumet au jugement d'un tribunal où le débat doit être clairement exposé, parfois même définitivement tranché. On voit combien celle méthode diffère de la déduction pure où le raisonnement prentl son point de départ, non dans des fails particuliers, mais dans des formules générales.

L'histoire de l'Eglise, nous l'avons vu, était devenue letlre morte dans les universités anglaises. Elle n'y trouvait personne qui se souciât de l'étudier. Quant au public du dehors, ces! Ionian plus si elle avait chance d'y :itrer quelques rai

lecteurs. La Bible, découpée par fragments, en textes et en chapitres, étail l'unique source de la

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révélation ; le caprice personnel prenait clans son enseignement cequ'il voulaitetabandonnaitle reste. Mais la conséquence la plus étrange de cet état de choses, c'était qu'une religion qui avait vaincu l'Empire romain, converti les Teutons, les Slaves, les Scandinaves, absorbé la philosophie de Platon et d'Aristote, sauvé la littérature antique et créé la moderne, semblait, à en juger par le silence des théologiens et l'indifférence des esprits cultivés, ne jamais avoir eu d'histoire. Quelles vues larges et profondes attendre d'une philosophie qui, regardant l'âge apostolique comme la continuation de l'Evangile, s'arrêtait court à la mort de S. Jean, sautait par-dessus douze ou quinze siècles, et prétendait reconnaître dans une secte infime, rampant çà et là dans l'ombre, cette Eglise universelle exaltée par les Prophètes et destinée à enseigner toutes les nations ?

Plongés comme nous le sommes aujourd'hui dans un courant d'idées qui font de l'évolution notre forme mentale, (notion tendant elle-même, d'ailleurs, à se vider de son contenu et à dégénérer en une simple formule), il nous est impossible, quand nous lisons le Développement, de ne pas voir, à chaque page, s'avancer l'ombre de Darwin. L'heure était proche, en effet, où l'illustre savant allait son-

dcr les mystères de la biologie, — étudier l'histoire de la vie réalisant ses puissances dans toutes les directions, s'acheminant, à travers la création progressive d'espèces supérieures à leur point de départ, vers une adaptation de plus en plus parfaite aux conditions d'un monde dont elle doit faire sa demeure. Newman faisait de même. Prenant la religion à ses premières origines, telles qu'elles sont consignées dans l'Ecriture, il la suivait à la trace et descendait avec elle le cours des siècles, passant par toutes les périodes qu'elle avait traversées pour arriver sans interruption jusqu'à l'époque contemporaine. Darwin proposait la loi de la sélection naturelle pour expliquer comment des variétés une fois données engendrent des espèces : Newman, suns employer le mot, indique la sélection surnaturelle connue le principe qui opère la séparation de la vérité d'avec l'hérésie, développe les institutions et les met en état de répondre aux circonstances changeantes de l'humanité. « Je m'aperçus, remarque-t-il dans YApologia, que le principe du développement ne rend pas seulement compte de certains faits, mais qu'il est encore en lui-même un remarquable phénomène philosophique qui donne à la marche de la pensée chrétienne >oi\ caractère d'ensemble. Son influence se

fait sentir depuis les premières années de l'enseignement chrétien jusqu'à nos jours ; c'est lui qui donne à cet enseignement son unité, son individualité. Il fait l'office d'une sorte de critérium auquel l'anglicanisme est incapable de résister ; il montre que la Rome moderne s'identifle avec l'ancienne Antioche, avec Alexandrie et Constantinople, tout comme une courbe mathématique a sa loi propre et son expression ».

Mais le traité de Newman présente avec V Origine des espèces une ressemblance plus étroite que cette découverte d'une loi ou d'un élément dont Taction se manifeste dans toute variation féconde en résultats.

Qu'est-ce que Newman entendait par « développement ? » Était-ce, suivant la distinction scolastique, préformation ou épîgénèse ? L'idée de préformation suppose que « tous les produits futurs, du premier jusqu'au dernier, sont secrètement enveloppés dans le germe originel », et simplement développés au fur et à mesure de la marche du temps.

Ici, manifestement, nous sommes en présence d'un pur mécanisme qui enlèverait aux êtres vivants leur mystère et leur énergie spontanée.

Mais dansl'épigénèse, « tout degré de croissance

et de développement devient une impulsion Taisant fonction de cause par rapport a un ulté-

rieur » ; les cléments nouveaux se surajoutent comme une matière destin 're assimilée con-

formémen! à la loi de l'être vivant en une synthèse non réalisée jusque-là. « Le développement, dit énergiquement Newman, est un procédé «l'incorporation ».

C'est qu'en effet, « des doctrines et des idées qui intéressent l'homme ne sont pas placées dans le vide, mais dans un monde plein ; elles se frayent un chemin par interpénétration et se développent par absorption. Des faits et des opinions qui avaient élé jusque-là envisagés sous d'autres rapports et groupés autour de centres différents, obéissent désormais peu à peu à une nouvelle influence et sont soumis h un nouveau pouvoir. Ils sont, selon les cas, modifiés, recomposés ou définitivement rejetés. Un nouveau principe d'ordre et d'arrangement s'est emparé d'eux ». En un mot « ce procédé de sélection, de conservation, d'assimilation, constitution et d'élaboration » n'est pas un développement pur et simple : c'est une é pigé ne se.

Entre les idées religieuses, comme entre les formes de la vie, il y a lutte pour l'existence. « Dans le christianisme, tant qu'elle reste à l'état de

matière première, l'opinion s'appelle philosophie ou scolastique ; dès qu'elle est mise au rebut, elle s'appelle hérésie ». L'Eglise garde son caractère originel, celui qu'elle tient de son intelligence et de son amour de ce qui a été révélé une fois pour toutes, révélation authentique, et non pas simple affaire d'imagination privée. Pour accepter ou repousser ce qui lui est offert, elle a toujours à sa disposition le principe dogmatique. « De même que, pour régler une question, la première chose à faire, c'est de la soulever et de la débattre, de même, à chaque époque, les hérésies nous donnent la mesure de l'état réel de la pensée dans l'Eglise et du mouvement de sa théologie ; elles déterminent le sens du courant et le train de sa marche ». Cette théologie n'est pas ce une combinaison telle quelle d'opinions diverses, mais l'élaboration étudiée et patiente d'une doctrine une, à l'aide de matériaux multiples. La conduite des Papes, des Conciles et des Pères, témoigne de ce qu'a coûté de temps, de peines, d'anxiétés, ce travail d'intussusception qui a fixé des éléments nouveaux dans un corps existant de croyance ».

Il y a même un « principe sacramentel », une vertu ou une grâce particulière, qui change la qualité des doctrines, des opinions, des usages,

des actions, des caractères personnels, après se les être incorporés. Ces éléments divers, il les rend justes et raisonnables, alors qu'auparavant ils étaient, soit entachés de mal, soit tout au plus de paies et lointains reflets de la vérité ».

La force de l'épigénèse ne saurait aller au delà ; elle va jusqu'à transformer, non, sans doute, le germe divin lui-môme, mais ce qu'elle soumet à son pouvoir. De là vient que, « dès les premiers siècles, les Chefs de l'Eglise étaient prêts, si l'occasion s'en présentait, à adopter, à imiter ou à sanctionner les rites existants et les usages de la populace, aussi bien que la philosophie des classes éclairées ».

En parlant de la sorte, Newman ne faisait pas seulement, comme Isaie, preuve d'une singulière hardiesse ; il proposait de plus une philosophie de l'action chrétienne qui ne pouvait rester enfermée dans les limites du passé. Quand il rejoignait l'Eglise romaine, il trouvait dans ses écoles et dans ses manuels autorisés une méthode d'enseignement toute différente, dont le meilleur exemple nous est fourni par Bossuet, dans sa fameuse Histoire des Variations. \\\\ changements parmi les protestants, Bossuet opposait l'uniformité du dogme et de la pratique chez les catholiques. Ses arguments étaient

pressants, son ton impérieux. Mais n'étant pas critique par tempérament, il n'était point frappé des complexités de l'histoire de l'Eglise. De plus, la scolastique prouve par déduction ; elle part d'une synthèse préalablement obtenue, sans étudier, à moins d'y être forcée, les étapes successives de sa formation. Newman se tenait en dehors de l'école, pour ainsi dire en pleine rue, cherchant à convaincre les passants, et leur parlant une langue à la fois scrupuleusement orthodoxe et facilement intelligible pour tous ses auditeurs. On pouvait donc s'attendre à ce qu'en présence des réclamations grandissantes d'un siècle de plus en plus exigeant, soit dans le domaine de la critique, soit dans celui de l'histoire, sa manière d'y répondre obtînt plus de succès auprès de ses contemporains.

Cette attente fut remplie, et la méthode de Newman recueille des adhésions tous les jours plus nombreuses, partout où la doctrine catholique a pris contact de près avec les études bibliques, avec les problèmes de la science physique et métaphysique, avec les éléments d'une nouvelle civilisation. Sur tous ces grands et difficiles sujets, on continuera, pendant longtemps encore, de consulter le Développement pour ses « vastes aperçus et ses semences de pensée ». Ce livre a pour l'avenir une

importance qui dépasse toutes ses analyses du christianisme primitif. Tant qu'il n'aura pas accompli son œuvre, il ne saurait périr.

La Grammar of assent présente un caractère analogue. Elle affranchi! l'individu <lu joug d'un système pédantesque et vain qui plaçait notre appréhension de la vérité sous la dépendance du formalisme de ses règles, tout comme il faisait dépendre l'autorité de l'Église chrétienne de l'évidence formelle contrôlée par le jugement privé. En religion, comme en tout autre département de l'action, la certitude ne doit pas être ainsi « claquemurée, chambrée, emprisonnée », d'après la règle de fer d'une logique qui dépouillerait la poésie, l'amour, l'inspiration, de leurs éléments les plus importants, sous prétexte qu'ils ne sont pas susceptibles d'une démonstration en forme. Dans toutes les manifestations concrètes et vitales de L'activité humaine, impossible de négliger l'élément personnel. Affectons-nous de le faire/ (Test de notre part, ou simple feinte, ou erreur. La raison, le goût, le (aient, l'invention dans les beaux-arts, — ajoutons aussi la discrétion el le jugement dans la conduite, — « agissent spontanément , une fois acquis, et sont incapables de rendre clairement compte d'eux-mêmes et de leur mode d'action. Ils ne se conduisent point

par règle » . Le génie a son domaine réservé.

« C'est pour nous un devoir, dit Aristote qui dans cette grande question est le maître de Newman, de prêter attention aux paroles non démontrées et aux opinions des personnes expérimentées et âgées, non moins qu'aux démonstrations elles-mêmes, parce que, voyant par les yeux de l'expérience, elles aperçoivent les principes des choses ».

Cette sagesse bien anglaise, disons mieux, shakespearienne, était la grande qualité de Newman. S'il consacrait un livre à la question du développement dans la doctrine chrétienne, c'est que ce développement il l'avait lui-même vécu, en dépensant toute une longue suite d'années dans un effort incessant de l'esprit et du cœur pour suivre l'Eglise, depuis ses commencements, jusqu'à la période la plus récente de son histoire. Quand il voyait dans les assentiments réels les vraies forces motrices, le principe et le ressort de l'action, il faisait simplement appel à l'histoire de sa propre vie. Toujours elle avait été gouvernée par eux, il le savait bien, jamais par des arguments alignés sur le papier, jamais par les déclamations sonores de la rhétorique ou les idoles de la place publique et du théâtre. S'il exposait le plan d'une éducation uni-

versitaire visant beaucoup plus à donner une instruction libérale qu'à former des experts et des spécialistes ignorants de tout en dehors de leur art, de cette éducation il était lui-môme un exemple manifeste, en même temps qu'il s'en constituait le défenseur convaincu. Présentait-il les classiques anciens comme les vrais modèles à imiter? Il montrait comment on peut le faire sans rien sacrifier de son originalité, en se jetant lui-même tout entier dans le moule de la tradition catholique et en gardant, après cela, les traits les plus saillants de son caractère. Quand on cherche à le peindre, il peut ne pas toujours présenter une physionomie uniforme. Impossible de l'étiqueter, de le condenser, de l'analyser, de le partager en proportions déterminées. 11 reste toujours lui-môme, aussi unique et personnel que Goethe. Mais il n'est pas, comme Goethe, un isolé ; jamais il ne se tient à l'écart des institutions bienfaisantes qui préservent l'humanité de la barbarie religieuse, politique et intellectuelle.

Le don suprême de Newman, c'était une intelligence pénétrante qui lui faisait découvrir l'insuffisance logique des mots, des arguments, des idées et des systèmes, dès qu'on les confronte avec les réalités qu'ils incarnent. D'autre part, il voyait

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bien que l'individu doit se laisser guider par sa conscience, et que la société vit par la révélation et par la tradition. De là découlent ses quatre grands principes directeurs : raison implicite, représentation économique, expression symbolique, développement nécessaire des croyances. C'est ainsi qu'il jette un pont sur l'abîme creusé entre la raison et l'expérience ; qu'il rattache le fini à l'Infini ; qu'il déduit l'Eglise catholique du christianisme primitif, et protège la foi contre les attaques d'une fausse science. La religion et la science sont essayées à la même pierre de touche, nous voulons dire la réalité connue ou désirée, cherchée par l'amour et possédée par la vie dont le motif dirigeant doit être un choix moral en action. Quiconque accepte cette doctrine a secoué le joug du dix-huitième siècle et vaincu le rationalisme.

Les autres ouvrages de Newman, dont nous n'avons rien dit, sont autant de chapitres détachés qui préparent ou expliquent cette admirable autobiographie : Y Apologia.

Lettres, romans, sermons, achèvent de le mettre en pleine lumière et de révéler l'homme et l'écrivain dont le style, toujours sincère, s'éleva peu à peu, sous la forme la plus éloquente, à un degré de fini et d'élégance, de force et de délicatesse,

qu'aucun prosateur anglais n'a jamais dépassé.

Ce style eut ses limites, tout au moins dans Tusage que fit Newman de son incomparable talent. Mais il était capable, croyons-nous, de se montrer à la hauteur de tous les sujets et de tous les genres. Il est constamment juste, tendre, pénétrant, animé, tranchant et sévère. Il est éminemment pur. Il a appris à sourire ; il sait être enjoué, badin, prendre à volonté le ton de l'indignation ou l'accent de la prière. Il donne un tour gracieux, un charme persuasif aux raisonnements les plus abstraits. C'est à la fois du pur anglais et du pur Newman, un style inimitable parce qu'il est naturel.

C'est par lui qu'il vivra, lorsque les questions qu'il a agitées auront disparu a l'horizon, ou ne s'y montreront plus que sous des formes nouvelles. Car ce style esten lui-même pure lumière etbeauté. C'est un trésor du passé classique, un héritage légué à ces peuples et à ces continents qui porteront, jusqu'aux âges les plus reculés, la langue et la littérature qui assurent à l'Angleterre, dans les annales du monde, une place a côté de Rome et de rHellade.

Dates principales de sa vie

Né à Londres 21 février 1801

Entré à Trinity College, Oxford. . . juin 1817

« Fellow » dOriel College. ... 12 avril 1822

Vicaire de St-Clement 1824

Vice-principal de St-Albans Hall. . . . 1825

« Tutor » d' Oriel 1826

Curé de St-Mary's, Oxford 1828

Visite Rome. — Maladie en Sicile. . . 1832-1833

Commencement du Mouvement traclarien. . 1833

Mort d'IIurrell Froude 1836

Tract 90 1841

Résigne St-Mary's. — Dernier sermon anglican. 1843 Reçu dans l'Église par le P. Dominique , à Lill-

lemore 9 octobre 1845

Ordonné à Rome par le Cardinal Fransoni. . 1847 Oratoire de St-P/ulippe, à Birmingham. . . 1849 Défend les catholiques dans une série de Conférences 1850

Sermon a Le Second Printemps », au Synode

dOscotl 1852

Recteur de l Université catholique de Dublin 1854-1858

« Apologia pro Vila sua » 1864

« Grammar of Assent » 1870

Controverse avec Gladstone 1875

Créé Cardinal de Saint-Georges par le Pape

Léon XIII 12 mai 1879

Sa mort 11 août 1890

Œuvres principales.

Historical Sketches 1824-1856

On Miracles 1826-1843

Arians of Fourth Century 1833

Parochial Sermons, 8 vols 1834-1841

Essays, Critical and Historical, 8 vols. . . 1836-1842

Discussions and Arguments 1836-1866

On Justification 1838

Treatises of St Athanasius 1842

Oxford University Sermons 1843

Sermons on Subjects of the Day . . . . 1843

Development of Christian Doctrine . . . 1845

Loss and Gain 1848

Discourses to mixed Congregations ... 1849

Anglican Difficulties 1850-1865

Present position of Catholics in England . 1850-1875

Idea of a University 1852-1858

Callista 1856

Sermons on various occasions 1857

Apologia pro Vita sua. ....... 1864

Verses. — Dream ofGerontius. — Collected 1867

Grammar of Assent 1870

Theological Tracts. — Collected 1874

The Via Media of Anglicanism. — Collected 1874

Meditations and Devotions. (Posthumous). 1893

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