II. TROIS. ÉD1T
du cabinet, et ils y trouvèrent le procureur assis devant son bureau, ses lunettes sur le nez, et examinant les pièces d'un procès.
— Bonjour, jeune homme,- — Nicolas Forster je présume ? dit le procureur en jetant un coup d'œil sur son frère sans se lever de sa chaise.
— Etes-vous mon frère Jack? demanda Nicolas.
— Je suis John Forster.
— Eh bien! je suis réellement charmé de vous voir, mon frère, dit Nicolas en lui fendant la main.
— Humph ! dit le procureur en lui offrant la sienne. — Il y eut une minute de silence,
— Jeune homme, dit John en s'adressant à Newton, après avoir regardé à sa montre qui était sur la table, vous êtes en retard de dix minutes; je vous avais dit à une heure précise.
— J'en conviens, mon oncle; mais il y avait une telle foule dans les rues, que mon père s'arrêtait à chaque instant.
— Et pourquoi ?
— .Pour faire des remontrances à ceux qui le coudoyaient. Il n'y est pas habitué.
— Il s'y accoutumera bientôt, pour peu qu'il
OU LA MAR[NIï MARCHANDE. Ô
reste ici. Eh bien, frère Nicolas, que faites-vous avec ma montre ?
Nicolas avait pris la montre sur la table, l'avait ouverte, et en examinait l'intérieur.
— Elle a grand besoin d'être nettoyée, répondit-il en continuant son examen; il faut qu'elle soit démontée.
— Je ne veux pas qu'elle le soit.
— Ne craignez pas la dépense, je vous la nettoierai pour rien.
— Vous ne la nettoierez point, frère Nicolas; ma montre va fort bien, et il n'y a rien à y faire. Remettez-la-moi, s'il vous plaît.
Nicolas ferma la montre et la remit à son frère.
— Elle ne doit pas bien aller dans l'état où elle est.
— Mais je vous dis quelle va bien, répliqua John Forster en la mettant dans son gousset.
— J'ai apporté les bijoux dont je vous ai parlé, monsieur, dit Newton tirant de sa poche un petit paquet.
— Fort bien. En avez-vous fait un inventaire ?
— Oui, monsieur. Le voici.
— Voyons. — K° i. Une bague enrichie de dimants. — La voilà. — N° 2...
— Non, dit Nicolas, qui examinait les lunettes de son frère, ces verres sont n° 5. — Vous n'avez pas la vue courte, frère Jack.
— Non, mon frère, non. — Faites-moi le plaisir de me donner mes lunettes.
— Attendez que j'aie fini d'en essuyer les verres, dit Nicolas qui les frottait avec son mouchoir.
— Fort bien, mon frère, fort bien; voilà qui suffit, dit le procureur tendant la main pour reprendre ses lunettes. Et les ayant replacées dans leur étui, il les mit dans sa poche. Il continua ensuite à vérifier l'inventaire des bijoux.
— Tout est parfaitement en règle, mon neveu. Il ne me reste qu'à vous en donner un reçu.
Le reçu fut donné, et les bijoux fuient placés dans une des caisses de fer, près de la cheminée. — A présent, frère Nicolas, je n'ai pas de temps à perdre. Avez-vous autre chose à me dire.
— Non, répondit Nicolas en se levant.
— Eh bien! moi, j'ai quelque chose à vous dire. D'abord, je ne puis vous aider dans votre
profession , comme je l'ai dit hier à votre fils. Ensuite tout mon temps est occupé par mes affaires. Ainsi donc, adieu, frère Nicolas.— Voici quelque chose que vous lirez quand vous serez de retour chez vous.
Le procureur tira son portefeuille de sa poche, et y prit une lettre cachetée qu'il remit à Nicolas.
— Quant à vous, mon neveu, quoique je n'aie jamais vu la mer, et que je ne connaisse pas un seul marin, j'ai pour client un directeur de la compagnie des Indes qui m'a quelques obligations, et il m'a promis pour vous la place de troisième aide du maître sur un vaisseau de la compagnie, pommé le Château de Bombay. Voici son adresse; allez le voir; tout s'arrangera en un instant. Vous pouvez venir me revoir avant votre départ. — Mais ayez soin de prendre des précautions convenables avec votre père, car je ne sais où il a l'esprit, il a déjà laissé tomber la lettre que je viens de lui remettre, et ce qu'elle contient ne se trouve pas tous les jours.
Newton ramassa la lettre sans que Nicolas s'en aperçût, et la mit dans sa poche.
-—Fort bien ; elle sera pins en sûreté. Adieu,
mon neveu, — emmenez mon frère, je vous en prie. — Il n'est quelquefois pas malheureux de rencontrer un oncle.
— J'espère que ma conduite vous prouvera que je mérite vos bontés, dit Newton au comble de la joie du résultat inattendu de cette entrevue.
— Je l'espère aussi. Adieu, emmenez votre père; je suis très-occupé. Et remettant ses lunettes sur son nez, le procureur continua l'examen des papiers qu'il avait devant lui.
Newton s'approcha de son père, lui toucha le bras, et lui dit : — Venez, mon père.
Nicolas fit deux pas pour le suivre, s'arrêta tout-à-coup, fouilla dans toutes ses poches, et se tournant vers le procureur :
— Frère Jack, dit-il, ne m'avez-vous pas donné une lettre pour la mettre à la poste?
— Non, répondit John sans lever les yeux.
— J'ai pourtant une idée confuse que...
— Partons, mon père, partons! mon oncle est occupé.
— Eh bien, adieu, frère Jack.
— Adieu !
Et Newton sortit de l'appartement avec son père.
OU LA. MARINE MARCHANDE. n
Quand ils furent arrivés dans l'auberge, Newton ouvrit la lettre, et il y trouva le bon au porteur de cinq cents livres que John Forster avait fait préparer la veille. Nicolas ne pouvait revenir de son étonnement, et Newton luimême, quoiqu'il commençât à comprendre le caractère de son oncle, ne fut pas peu surpris de sa libéralité. Derrière l'enveloppe se trouvait un mot d'avis. « Quand vous recevrez cette * somme, ayez soin de prendre note des nu- » méros des billets de banque. » Mais Newton ne voulut recevoir en ce moment que vingt livres, et il laissa le reste entre les mains du banquier, en ouvrant chez lui un compte au nom de son père.
Le lendemain matin, Newton alla chez M. Bosanquet, qui lui donna une lettre pour le capitaine du Château de Bombay, qui était à l'ancre à Gravesend, et qui devait mettre à la voile dans quelques jours. II se rendit sur-lechamp à Gravesend, et présenta sa lettre au capitaine, qui le reçut fort bien, et qui l'invita à venir à bord aussitôt que ses affaires le lui permettraient.
Newton n'en avait pas d'autre que d'établir son père quelque part, et il fut assez heureux
pour en trouver l'occasion quand il s'en doutait le moins. Il avait débarqué à Greenwich, dans le dessein de prendre la diligence pour retournera Londres. Comme il avait une heure à attendre, il entra dans l'hôpital, n'ayant pas encore vu un édifice qui offre tant d'intérêt à tout marin. Après en avoir examiné l'extérieur, il s'assit sur un banc sur lequel se trouvaient déjà trois pensionnaires de l'hôpital qui étaient à causer ensemble.
— Eh bien! Stephen, disait l'un, à présent que Wilkins est mort, il paraît qu'il faudra nous passer de lunettes. John avait porté les siennes à l'opticien qui demeure là-bas sur la route de Londres, afin d'y remettre le verre de bâbord. Ce matin , il a été les rechercher, et l'opticien lui a demandé dix-huit pence. Or, vous savez que le vieux Wilkins ne nous en prenait jamais plus de trois. Il avait apporté ses trois pence, mais n'ayant pas le reste 3 il a été obligé de laisser ses lunettes. Comment pourrons-nous payer un pareil prix ? ce n'est pas moi qui vous le dirai.
— Il faut parler au gouverneur, dit Stephen, la boutique est à louer, il peut trouver quelqu'un pour remplacer Wilkins.
Le gouverneur ne porte pas de lunettes,
dit le troisième, il ne peut se mettre à notre
place.
Newton prit part à la conversation, et il apprit qu'un vieillard qui gagnait sa vie en vendant des lunettes aux pensionnaires de l'hôpital, et en les racommodant, dans une petite boutique située prèsdela porte, était mort tout récemment, ce qui était pour eux une perte sérieuse, attendu que ni l'opticien de Greenwich, ni ceux de Londres, ne travaillaient à des prix aussi raisonnables. Newton alla voir la boutique ; elle était petite, mais commode, et la vue donnait sur la Tamise. Il fut convaincu qu'elle conviendrait à son père; il lui en fit la proposition à son retour, et Nicolas fut enchanté de cette idée. Ils allèrent ensemble à Greenwich le lendemain; le local plut à Nicolas, il loua la boutique le jour même, s'y installa celui d'après, et dès le lendemain, il était occupé à mettre les vieux pensionnaires de l'hôpital en état de lire le journal. Ses pratiques furent contentes de lui, et il fut content de ses pratiques; il gagnait de quoi fournir à ses dépenses, et il n'avait recours à son banquier que pour des occasions extraordinaires, comme un habit
neuf, ce qui, comme le jour de sa naissance, n'arrivait qu'une fois par an.
Dès que les affaires de son père furent arrangées, Newton alla informer son oncle qu'il allait s'embarquer. John Forster reçut cette annonceavecunhumph! destisafaction. Newton eut assez de tact pour lui faire une visite fort courte, et son oncle lui serra cordialement la main quand il le quitta.