CHAPITRE
Après avoir pris congé de son oncle , Newton, qui avait fait tous ses préparatifs, se rendit de suite à Gravesend, pour y rejoindre son vaisseau qui attendait les dépêches qui n'étaient pas encore arrivées. Les passagers à l'exception de deux, un ministre presbytérien écossais et sa femme, étaient encore tous à terre , logés dans les différentes auberges de la ville; car, à l'instant d'avoir à passer plusieurs mois entre le ciel et l'eau, ils ne voulaient quitter la terre ferme qu'au dernier moment. Le capitaine allait leur rendre visite à la ronde tous les jours, et leur donnait les nouvelles qu'il pouvait avoir sur l'époque probable du
départ.
Quand Newton arriva à bord, il y fut reçu par le premier aide du maître, à qui le capitaine l'avait déjà présenté la première fois qu'il y était venu. C'était un homme d'environ quarante ans, intelligent et de bonne humeur.
— Eh bien! M. Forster , lui dit-il, vous n'êtes pas en retard. Nous ferons probablement plus d'un voyage ensemble, et j'espère que nous serons bons amis. — Mais il faut songer à votre caisse.
Il adressa quelques mots en indoustan à deux ou trois Lascars, homme de bonne mine, ayant le teint olivâtre et des cheveux noirs bouclés, et tandis que ceux-ci s'occupaient à hisser la caisse, il alla donner quelques ordres sur la proue, laissant ainsi à Forster le temps de regarder autour de lui. Pour le bénéfice de nos lecteurs, nous ferons ici la description de ce qu'il vit.
Le Château de Bombay était un bâtiment du port de douze cents tonneaux. Il était solidement construit, et portait dix-huit canons placés sur le gaillard d'arrière et sur celui d'avant. La poupe, très élevée, s'étendait sur une longueur d'environ trente-cinq pieds ; en-dessous était la salle à manger et les cabines des passa-
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gers. La poupe, sur laquelle on montait par des degrés de chaque côté, était couverte à droite et à gauche par de longues rangées de cages à poulets, qui contenaient aussi des dindons et des oies, tous attendant, dans une heureuse ignorance, l'instant où ils seraient appelés à figurer sur la table du capitaine. Les baux devant le grand mât étaient occupés par les grandes embarcations, qui faisaient aussi partie de la basse-cour. Dans la plus grande, le launch, étaient une cinquantaine de moutons, tellement serrés, qu'ils pouvaient à peine se coucher. Dans le yawl et la barge étaient des chèvres, et deux veaux qui étaient les premières victimes destinées au couteau du boucher. Le reste de l'espace était rempli de foin et d'autre provende, le tout arrangé d'une manière à tenir le moins de place possible. Dans l'entrepont étaient trois vaches laitières, des cochons, et un supplément de cages à poulets et à lapins. Les autres canots, hissés sur les hanches du navire, et les surpentes des daviers auxquels elles étaient suspendues, formaient le jardin potager. On y voyait des sacs remplis de pommes de terre, d'oignons, de carottes, de navets et de betteraves. Les choux bien pommés for-
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maient des guirlandes autour des surpentes, et semblaient autant de têtes tombées au premier signe du caprice d'un pacha.
Forster descendit sur le premier pont, où se trouvaient aussi des cabines pour les passagers. Il était encombré de caisses et de paquets de toute espèce qu'on n'avait pas encore eu le temps de placer dans la cale, dont les panneaux étaient levés, et dans laquelle quelques lanternes placées cà et là lui firent distinguer une immense quantité de balles et de caisses placées avec une apparence de confusion. Des charpentiers y sciaient des planches; des voiliers attachaient des ralingues à une vieille grande voile; des Lascars criaient dans leur langage; des matelots anglais juraient à qui mieux mieux suivant leur coutume, enfin tout donnait à Newton une idée de désordre et de manque de méthode. Mais il reconnut bientôt qu'il avait porté un jugement trop précipité. Quand onaà placer dans un navire un si grand nombre d'objets ; à séparer le bagage de chaque passager , depuis la caisse en bois de chêne jusqu'à la boîte en carton ; à recevoir une cargaison; à se préparer à mettre à la voile, et tout cela en même temps, il est impossible qu'il n'y ait pas
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une apparence de confusion. Et cependant , en quelques jours, tout trouve sa place, et ce qui est encore plus important, chaque chose se retrouve à l'instant où l'on en a besoin.,
D'après les règlements adoptés à bord des bâtiments de la compagnie des Indes-Orientales, Newton fit partie de la table des midshipmen et du chirurgien en second; le premier et le second aides du maître étant seuls admis constamment a la table du capitaine, où les autres ne paraissent que sur une invitation. Newton fut bientôt sur le pied de l'intimité avec ses compagnons. Comme ils paraîtront sur le théâtre à mesure qu'ils auront un rôle à y jouer, nous nous bornerons en ce moment à parler du capitaine et des passagers.
Le capitaine Drawlock était un homme d'environ cinquante ans. Il passait pour avoir eu une jeunesse un peu déréglée, et ses confrères au service de la compagnie s'amusaient souvent à le tourmenter en lui rappelant quelques fredaines dont le souvenir ne paraissait pas lui plaire. Quoi qu'il en pût être, le capitaine Drawlock, au moment où nous le représentons à nos lecteurs, était un homme tout différent. Il avait l'air grave, souriait rarement, et toutes
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ses idées semblaient se concentrer dans l'importance de ses devoirs, et surtout dans l'obligation de veiller à la sûreté des jeunes femmes qui se mettaient sous sa protection. Il parlait beaucoup de sa responsabilité, et partageaitson temps entre ses chronomètres et ses jeunes passagères, et s'il découvrait une erreur dans les uns ou dans les autres, c'était pour lui une cause d'irritation. Il y allait d'une part, disaitil , de la sûreté de son navire , et de l'autre de sa bonne renommée. Mais les malins disaient que ses jeunes passagères étaient plus souvent en faute que ses chronomètres; que l'air d'austérité du capitaine n'était qu'un masque ;qu'il avait le cœur aussi susceptible que le plus jeune officier de son navire, et que les femmes qui faisaient voile avec lui le découvraient long-temps avant la fin du voyage.
Il a déjà été dit que tous les passagers étaient encore à terre, à l'exception d'un ministre presbytérien écossais et de sa femme. Il avait été pourvu aux frais de leur voyage par une souscription faite à Glascow parmi cette classe de gens qu'on appelle sérieux (i), qui priaient
(1) On donne cette épithètc aux gens ultra-religieux qui se font un principe de s'abstenir de tous les plaisirs du monde , et qui
avec ferveur, et dont la dévotion s'échauffait encore à l'aide d'excellent punch. Ce digne ministre , car c'était un digne homme , était un enthousiaste sincère, qu'aucune considération n'empêchait jamais de faire ce qu'il croyait son devoir , mais dont les reproches étaient toujours accompagnés de douceur. Rigide dans sa croyance , qui ne laissait pas un trou d'épingle par où une faute pût s'échapper, il régnait dans ses réprimandes un ton de bonté et d'humilité qui faisait que son zèle n'offensait jamais et qui portait souvent à faire de sérieuses réflexions. Sa femme , grande et belle , avait évidemment pris l'ascendant sur son mari en tout ce qui ne concernait pas sa religion. Elle était pieuse, mais sa religion n'était pas la véritable, car elle n'avait pas la charité pour base. Elle parlait peu, mais le peu de mots qui s'échappaient de ses lèvres, avaient toujours une odeur de sarcasme.
Parmi les passagers qui étaient encore à terre, nous remarquerons d'abord un vieux
se permettent à peine un sourire. Ils adoptent eux-mCmes cette dénomination. On voit souvent demander dans les journaux une servante d'un caractère sérieux.
{Note du Traducteur.)