‹ Newton ForsterChapitre 15 sur 37 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le Château de Bombay arriva à Madras sans autre aventure. Quelques heures après qu'il eut jeté l'ancre, tous les passagers reçurent la visite ou un message obligeant des parents ou des amis qui les attendaient; les trois miss Revel seules restaient à bord , et la vue du départ des autres augmentait l'impatience qu'elles avaient de quitter le vaisseau; car elles sentaient que leur présence était une gêne pour le capitaine Drawlock, qui ne voulait pas mettre pied à terre avant d'avoir été duement déchargé de toute responsabilité à leur ép-ard.

En faisant quelques enquêtes, le capitaine découvrit aisément que le vieux colonel Revel demeurait dans son bungalo, à environ deux

milles du fort de Madras; et supposant qu'il n'avait pas encore appris l'arrivée de ses trois petites-nièces, il chargea Newlon Forster d'aller lui en faire part. Ce ne fut qu'assez tard dans l'après-midi que Newton arriva chez le colonel, et il ne lui fallut qu'un coup-d'œil pour reconnaître qu'il entrait dans la demeure d'un nabab. Des porteurs de palanquin étaient étendus sur des balcons; des syces éventaient des chevaux avec leurs chowries; des tailleurs et d'autres ouvriers étaient à travailler à l'ombre, et une foule de serviteurs indiens semblaient fort affairés à ne rien faire.

Avant que Newton se présente devant le colonel, il est nécessaire de présenter le colonel au lecteur. C'était un homme de soixante ans au moins, et, à l'exception de quelques congés, il en avait passé quarante-cinq dans les Indes. Ayant occupé plusieurs postes lucratifs pendant bien des années, et étant économe, quoiqu'il ne fût nullement avare, il avait amassé une fortune considérable. Plus d'une fois il avait été en Angleterre, avec l'intention d'y rester s'il s'y trouvait bien ; mais quelques mois passés dans son pays natal ne faisaient que lui inspirer le désir de retourner aux Indes, même

avant l'expiration de son congé. Ses goûts, ses habitudes, tout en lui était oriental. L'hospitalité lui paraissait froide en Angleterre; l'été y était pour lui presque un hiver, et il était tout surpris qu'on fit si peu d'attention à lui dans la société de Londres. Il était resté garçon par choix. Dans sa jeunesse, il avait été cruellement trompé par une belle qui était l'objet de son admiration., et qui l'avait abandonné pour quelques sacs de roupies que lui offrait un vieillard infirme. Cet affront avait excité sa bile contre le beau sexe en général, et il regardait toutes les femmes comme mercenaires et perfides. Il recevait quelquefois compagnie nombreuse, mais il n'y admettait aucune femme, et il ne voyait guère que les hommes qui vivaient comme lui dans un heureux état de célibat. A tous autres égards, c'était un homme estimable, libéral, honnête, mais d'un caractère impétueux et violent.

Newton s'adressa à un serviteur indien et le pria de l'annoncer. Celui-ci le conduisit dans une grande salle planchéiée et lambrissée en chunam, et Newton y vit le colonel, qui lui offrit un spectacle singulier. « Burra saib3 saib,, » dit l'Indien; et il se retira sur-le-champ. Le

colonel était un grand homme maigre, ayant les pommettes des joues très saillantes , d'épais sourcils et des cheveux blancs. Il était assis sur une chaise au centre de l'appartement. Son costume ne consistait qu'en une paire de pantalons de nankin blanc, et une chemise de toile blanche dont les manches étaient retroussées jusqu'à ses coudes, offrant à la vue deux bras nerveux. A côté de lui était un panier rempli de mangos, et devant sa chaise un grand bassin plein d'eau. Lorsque Newton entra, il eut l'occasion de voir la manière la plus généralement approuvée de manger ce fruit exquis. Le colonel en serrait alors un qui était au si gros qu'un œuf de casoar, et tenant un des bouts appliqué sur sa bouche, il le pressait des deux mains , la tête placée au-dessus du bassin pour que le jus qui coulait sur son menton, sur ses mains et sur ses bras, tombât dans l'eau. La pulpe et le noyau furent jetés dans le bassin, et le colonel étendait le bras pour prendre un autre mango, quand Newton fut annoncé. Newton regrettait de l'interrompre, et il lui aurait fait des excuses, s'il n'eût remarqué que le colonel, qui avait le dos tourné vers lui, et qui par conséquent n'avait pu le voir entrer,

était si entièrement concentré dans son agréable occupation, qu'il ne l'avait pas même entendu annoncer. Newton le vit ainsi presser au moins une douzaine de mangos, et curieux de voir combien il en presserait encore, il s'était promis de ne pas 1 interrompre, quand il aperçut dans le panier un petit serpent placé de telle sorte que la première fois que le colonel y prendrait un fruit, sa main devait nécessairement venir en contact avec ce reptile. Le serpent se dressa, et entoura de ses replis un des pieds de la chaise du colonel. Newton s'approcha rapidement, sans trop savoir ce qu'il devait Ai ire, car le moindre mouvement pouvait être fatale au colonel, qui, entendant du bruit derrière lui, se souleva sur sa chaise pour regarder. Newton saisit ce moment, et d'un grand coup de pied , il envoya la chaise et le panier à l'autre bout de la salle. Le colonel, dont le centre de gravité n'était pas encore assez en avant pour qu'il pût se soutenir sur ses pieds, tomba en arrière, entraîna Newton dans sa chute , et tous deux se relevèrent eu même temps.

— Vous m'excuserez, monsieur, dit Newton.

— Je veux être damné si je vous excuse, s'é-

cria le colonel en colère; qui diable êtes-vous? d'où venez-vous? comment êtes-vous entré ici? regardez-vous une telle conduite comme une plaisanterie ?

— Cela vous paraît-il une plaisanterie, monsieur? répondit Newton d'un ton calme en lui montrant le serpent qui sifflait , entortillé autour du pied de la chaise ; et il lui expliqua ce qui l'avait porté à agir comme il venait de le faire.

— Je vous demande mille pardons, monsieur, et je vous ai la plus grande obligation. — C'est le serpent le plus venimeux que nous ayons en ce pays. — J'espère que vous excuserez un moment d'irritation, et que vous voudrez bien agréer tous mes remerciements.

Le colonel appela quelques-uns de ses Indiens, qui, prenant des bambous, eurent bientôt tué ce reptile dangereux. Le colonel demanda alors à Newton la permission de le quitter quelques instants pour aller faire les ablutions que rendaient nécessaire les mangos dont il venait de se régaler. Lorsqu'il revint au bout d'un quart d'heure, il avait pris un costume convenable à son rang, et l'on reconnaissait en lui un homme bien né, dont les traits

un peu durs, mais nobles, annonçaient de longs services sans en avoir été sensiblement altérés.

— Je vous demande pardon , monsieur, ditil à Newton, de vous avoir laissé seul si longtemps. Puis-je vous demander à présent ce qui m'a procuré si à propos l'honneur de votre visite?

— Je suis chargé de vous remettre cela, monsieur, répondit Newton en lui présentant une lettre que M. Revel avait donnée à ses filles pour son oncle, et qu'elles avaient remise à Newton.

— Une lettre de recommandation ! Vous n'en avez pas besoin , monsieur.

— Je vous demande pardon, monsieur, cette lettre est destinée à vous annoncer l'arrivée à Madras de vos trois petites-nièces par le Château de Bombay, à bord duquel je sers.

— Mes trois petites-nièces ! s'écria le colonel. Quoi ! les filles de M. Revel !

Le colonel ouvrit la lettre avec un mouvement de colère. M. Revel lui mandait que n'ayant reçu de lui aucune réponseà la lettre qu'il lui avait écrite à ce sujet, il présumait que quelque accident en avait été la cause, et qu'at-

tendu les embarras pécuniaires qu'il éprouvait, il lui envoyait ses trois filles, sans attendre plus longtemps, et les recommandait à sa protection. Dès qu'il eut fini de lire la lettre, le colonel la déchira en mille pièces qu'il jeta par terre, et qu'il foula aux pieds avec fureur.

— Le maudit drôle! — le misérable! — l'infâme!— s'écria le colonel. — Savez-vous bien, monsieur, que pendant mon dernier voyage en Angleterre le fripon m'escroqua mille livres ? — Oui, monsieur, mille livres sterling ! Je les lui avais prêtées sur sa promesse qu'il me les rendrait sous trois semaines, et lorsque je les lui redemandai avant mon départ, il me rit au nez, et défendit qu'on m'ouvrît sa porte. — Et maintenant il m'envoie ses trois filles! — en se moquant encore de moi sans doute ! — De par Dieu ! je ne les recevrai pas. — Elles peuvent s'en aller comme elles sont venues. Et le colonel se mit à se promener à grands pas dans la chambre, en gesticulant comme un homme furieux.

Newton attendit quelque temps avant de lui faire aucune observation. 11 était si étonné d'apprendre que le colonel ne s'attendait pas à l'arrivée de ses petites-nièces, si désolé de la

malheureuse situation dans laquelle Isabelle allait se trouver, qu'il savait à peine ce qu'il devait lui dire.

— Faut-il donc que j'informe vos nièces, monsieur, que vous refusez de les recevoir? lui demanda-t-il enfin.

— Vous ne me connaissez pas, monsieur. — Vous ne savez pas qu'aucune femme n'est jamais reçue dans cette maison. — Elles se ressemblent toutes, monsieur. — Je réponds qu'elles ont comploté ce voyage avec leur père dans l'espoir de trouver ici des maris. — Dites-leur, monsieur, que je les verrai aller au diable avant de les recevoir. — Maudit escroc! e voler d'abord un millier de livres, et me jeter ensuite sur le dos toute sa famille !

Newton garda le silence quelques instants pour donner au courroux du colonel le temps de se calmer. — Jamais je n'aurai porté un message avec tant de regret, dit-il ensuite. Je suis sûr que ces jeunes personnes n'ont pris aucune part aux manœuvres de leur père, et certainement elles sont dans une situation qui doit inspirer la pitié. Dans un pays étranger, loin de leur famille, sans amis, sans moyens d'existence, que vont-elles devenir ?

— Que m'importe ?

— Je conviens que votre indignation est juste, colonel Revel; mais, si vous ne les recevez pas chez vous, comment retourneront-elles en Angleterre? je ne doute pas que le capitaine Drawlock ne consentit à les y reconduire ; mais nous ne retournons pas en Europe, nous allons à îa Chine. — Pauvres filles! — Je voudrais vous faire une observation, colonel, mais je crains que, comme étranger, ce ne soit prendre trop de liberté.

— Vous en avez déjà pris une qui m'a probablement sauvé la vie, monsieur; je dois donc écouter tout ce que vous pouvez avoir à me dire.

— Je vous dirai donc, monsieur, que, quelque repréhensible que puisse être la conduite de leur père, l'humanité et même le soin de votre propre réputation ne vous permettent pas de les abandonner ainsi. Elles sont vos parentes ; elles ne vous ont ni offensé, ni trompé; au contraire, elles sont, comme vous, victimes de la duplicité de leur père.

— Vous paraissez prendre beaucoup d'intérêt à ces jeunes filles?

— Quand je ne les aurais jamais vues, mon-

sieur, leur situation malheureuse suffirait pour m'en inspirer. Mais les connaissant aussi intimement que je le fais, je dois dire que cette nouvelle sera le coup de la mort, du moins pour l'une d'elles. — Plût au ciel que je fusse en état de l'aider et de la protéger !

— Elle est jolie, je suppose ? dit le colonel en ricanant.

« — Sans contredit, monsieur; mais ce n'est pas l'admiration de sa beauté qui me fait parler ainsi. Si vous la connaissiez, vous seriez aussi fâché de vous en séparer, que vous paraissez l'être d'avoir à la recevoir.

Le colonel continuait à se promener, mais sans montrer le même emportement. Newton le remarqua, et il garda le silence, dans l'espoir que ses propres réflexions le porteraient à changer de résolution. Au bout de quelques minutes, le colonel, semblant oublier la présence de Newton, se mit à se parler à lui-même, et prononça tout haut quelques phrases détachées. — Il faut que je les reçoive, de par Dieu ! — Je ne pourrais plus me montrer nulle part. — Cet infernal coquin ! — Je les garderai jusqu'au départ du premier bâtiment. *— * Elles deviendront jaunes comme une citrouille;

alors je les renverrai. — Ce sera une vengeance.

Il parlait assez haut pour que Newton l'entendît. Il passa encore quelques minutes à se promener, et enfin il se jeta sur une chaise.

— Il me semble, jeune homme, que vous vous intéressez bien vivement à mes jeunes parentes, — ou du moins à l'une d'elles.

— i J'en conviens, monsieur; et quiconque la connaîtrait, s'y intéresserait autant.

« — Eh bien , je suis charmé d'apprendre que, sur trois, il y en ait une qui vaille quelque chose. — Je me suis mis en colère , et l'on s'y mettrait à moins. — J'ai dit bien des choses que je n'aimerais pas qu'on répétât. — Si l'on savait que ces jeunes filles m'ont été envoyées de cette manière, tout le monde rirait à mes dépens, parce qu'on sait que je n'aime pas avoir des femmes chez moi ; et d'ailleurs , cela pourrait leur faire un tort sérieux à elles-mêmes. Je suis décidé à les recevoir et pour la meilleure de toutes les raisons, parce que je ne puis faire autrement. Vous ajouterez donc aux obligation que je vous ai déjà, en ne disant rien à personne de tout ce que vous avez appris.

— Je n'en parlerai à qui que ce soit, mon-

sieur; je vous en donne ma parole d'honneur. — - . Je n'entends pas vous dire de ne pas en parler à ces jeunes filles ; au contraire , je désire qu'elles sachent tout. — Je ne veux pas qu'elles viennent me flatter, me cajoler, me caresser, comme un vieux garçon de qui il s'agit de tirer quelques sacs de roupies. — Non ; cela me serait insupportable; je déteste les femmes et leurs manières. Quand elles sauront que leur coquin de père les a envoyées ici sans mon aveu; que je ne désirais pas les voir ;que je n'avais que faire d'elles, et que je ne les reçois que parce que je ne puis faire mieux, je pourrai les tenir à l'autre extrémité de mon bungalo, sans être importuné de leur compagnie, jusqu'à ce que, sous prétexte de mauvaise santé ou tout autre , je puisse m'en débarrasser en payant leur passage pour les renvoyer en Angleterre.

— ESe pourriez-vous leur dire tout cela vousmême, monsieur?

— Non , je n'ai jamais d'entretien avec des femmes. D'ailleurs il vaut mieux qu'elles le sachent avant de venir ici. Si vous me promettez de les en informer, je consens que mon toit couvre leur tête; sinon, elles peuvent rester où

Iâ8 NEWTON FORSTER,

elles sont. Qu'en résultera-t-il? on rira à mes dépens; on dira que je suis dur et cruel; mais cela ne durera que quelques jours , et je m'en moque.

— Quelque désagréable que soit ce message, monsieur, la situation dans laquelle elles se trouvent l'est encore davantage. Vous me permettrez du moins de le leur transmettre de la manière la plus délicate possible.

— Mettez-y toute la délicatesse qu'il vous plaira, pourvu que vous leur disiez l'exacte vérité, et votre physionomie me le garantit.

— En ce cas, monsieur, je vais prendre congé de vous.

— Adieu, mon cher monsieur; souvenezvous que ma maison est la vôtre, et que je serai toujours charmé de vous y voir. Faites conduire ces jeunes filles à l'hôtel, j'enverrai une voiture pour les prendre : adieu. Comment vous nommez-vous !

— Forster.

— Adieu donc, quant à présent, M. Forster. Et le colonel quitta la chambre.

Page 1