‹ Newton ForsterChapitre 17 sur 37 · II. TROIS. ÉDIT · texte numérisé non relu

II. TROIS. ÉDIT

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comme la chose était sans remède, il se félicita presque d'avoir été chargé du message du colonel , dans l'espoir d'en adoucir l'amertume par la manière dont il s'en acquitterait.

Le capitaine Drawlock, fatigué d'attendre à bord, avait conduit lui-même les trois sœurs à l'hôtel, et il avait posté sur la route un homme de son équipage pour en avertir Newton qu'il attendait avec impatience.

« — Eh bien! M. Forster, luidemanda-t-il dès qu'il le vit, tout va-t-il bien?

— Le colonel va envoyer une voiture pour prendre ces dames, répondit Newton, évitant de répondre directement à cette question.

— En ce cas, mesdames, comme j'ai beaucoup d'affaires, je vais prendre congé de vous; mais avant de remettre à la voile, j'aurai le plaisir d'aller vous présenter mes respects. Permettez-moi de vous remercier de votre compagnie pendant le voyage, et de vous assurer qu'elle n'a pas peu contribué à le rendre agréable. — Forster, vous ne quitterez pas ces dames avant qu'elles montent en voiture. Et le capitaine, se trouvant alors déchargé de toute responsabilité, sortit de l'hôtel.

— M. Forster, dit Isabelle dès que le capi-

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taine fut parti, je vois à votre physionomie qu'il s'est passé quelque chose de désagréable.

— Je regrette d'avoir à vous dire que vous ne vous trompez pas, miss Isabelle; et je suis encore plus fâché d'être obligé de vous en rendre compte.

Newton fit alors le détail de tout ce qui s'était passé chez le colonel , avec tous les ménagements que la vérité comportait. Les deux sœurs aînées lëcoutèrent avec impatience, Isabelle avec attention. Avant qu'il eût fini son récit, Charlotte l'interrompit d'un air de consternation pour lui demander si le colonel avai t enfin consenti à les recevoir; et quand elle en fut assurée, elle parut fort satisfaite. Laure s'écria en minaudant : — Quel drôle de tour lui a joué papa! Et elle ne sembla plus y penser. Isabelle ne fit aucune observation, et parut absorbée dans ses pensées.

Quand la voiture arriva, les deux sœurs aînées se levèrent et se montrèrent impatientes de partir. Isabelle resta assise.

— Allons, Isabelle, venez, dit Charlotte.

— Je n irai pas chez le colonel, répondit Isabelle; mais que cela ne vous empêche pas de partir, mes chères sœurs.

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Ses deux sœurs ne pouvaient revenir de leur étonneraient. Elles passèrent une demi-heure à faire des remontrances à Isabelle, qui persista avec fermeté dans sa résolution. Pendant tout ce temps, Newton garda le silence, ne se croyant pas le droit de donner son avis. Enfin Charlotte et Laure se décidèrent à partir, et dirent à leur sœur que lorsqu'elles seraient arrivées chez le colonel, elles lui renverraient la voiture , dans l'espoir qu'elle aurait fait de plus sages réflexions. Newton les conduisit jusqu'à la voiture, dans laquelle elles montèrent avec un air de gaieté, et il retourna ensuite dans la chambre où il avait laissé Isabelle ; il la trouva fondant en larmes.

— Suis-je de trop, miss Revel? demanda Newton, ne pouvant maîtriser son émotion.

— Oh, non, M. Forster; j'espérais que vous reviendriez. — Croyez-vous que vous pourriez trouver le capitaine Drawlock? Je désire beaucoup lui parler.

— J'irai le chercher sur-le-champ, si vous le désirez , miss Revel. Croyez que je prends l'intérêt le pi us sincère à votre situation. Si vous ne regardiez pas cette question comme in dis-

crête, je vous demanderais quels sont vos projets actuels.

— Comme vous connaissez toutes les circonstances de ma position, M. Forster, cette question n'est pas indiscrète; elle est obligeante. Dieu sait que j'ai besoin de bons conseils ! Je voudrais, s'il est possible, cacher au capitaine Drawlock le véritable état des choses. Ce n'est pas à une fille qu'il convient de divulguer les erreurs d'un père. Mais comme vous savez tout, je ne puis me faire un scrupule de vous consulter : je ne vois aucune raison qui s'y oppose. J'ai pris mon parti avec précipitation, j en conviens, mais je n'entrerai jamais dans la maison de mon oncle d'une manière si humiliante; c'est un point décidé. Mais que puis-je et que dois-je faire? c'est sur cela que j'ai besoin d'avis. Je suis dans une cruelle situation. Quelle créature malheureuse est une femme! Si j'étais homme, je pourrais gagner mon passage en Angleterre en travaillant comme matelot; je pourrais me procurer honnêtement ici des moyens d'existence par le travail de mes mains : mais une femme •— une jeune femme — dans un pays étranger — sans protection — sans amis...

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— Ne dites pas sans amis. Vous en avez au moins un qui a la volonté, sinon le pouvoir, de vous servir.

— Èh bien oui, M. Forster, j'ai un ami. Mais à quoi peut me servir un ami dont je ne pourrais accepter le secours? C'est donc au capitaine Drawlock que je dois m'adresser. Il faut que j'aie recours à sa générosité. Il peut m'indiquer quelque moyen de retourner en Angleterre. Je partirai comme gouvernante d'enfants, comme femme de chambre d'une dame; je ne refuserai aucune place qui ne compromette pas mon honneur. Je passerai six mois près du lit d'une femme malade de la fièvre ou de la peste, plutôt que de paraître avoir été complice de la duplicité de mon père. Oh, M. Forster! que devez -vous penser des filles, après avoir appris quelle a été la conduite de leur père ! — Et Isabelle versa dé nouvelles larmes.

— Ne vous affligez pas ainsi, ma chère miss Revel, dit Newton en lui prenant une main, qu'elle ne chercha pas à retirer. Tout ce que vous sentez si vivement en cette occasion , je le sens comme vous, et je le sens d'autant plus profondément que je ne puis que vous plaindre,

et que je n'ose vous offrir de vous aider. — Je sais que je pourrais vous assurer les moyens de retourner en Angleterre à bord du même navire qui vous a amenée ici. Mais y consentiriezvous? Je ne puis m'y attendre, et vous regarderiez peut-être cette offre comme une insulte. Jugez donc de ce que je dois éprouver en voyant votre détresse, quand je n'ose même offrir mon faible secours à une femme pour qui... Oh! mon Dieu! Et Newton se tut, ne pouvant maîtriser son émotion.

— Je sens la délicatesse et la générosité de votre conduite, M. Forster, et j'avouerai franchement que si je pouvais accepter une pareille offre, il n'y a personne à qui je consentirais plus volontiers d'avoir une telle obligation. Mais l'opinion du monde ne le permet pas.

— Que ferai-je donc, miss Revel? Irai-je chercher le capitaine Drawlock ?

— Attendez un instant! je désire y réfléchir encore. — Que me conseillez-vous? Dites-lemoi franchement, M. Forster — en ami.

— Je suis fier que vous m'accordiez ce titre. C'est tout ce que j'ose, espérer — mais, Isabelle.'... pardon! j'aurais dû dire miss Revel.

— Et pourquoi pas Isabelle? Nous nouscon-

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naissons depuis assez longtemps pour cela ; et isolée comme je suis, un mot affectueux.,.

Ses larmes lui coupèrent la parole , et elle se couvrit le visage de ses deux mains ; Newton était à quelques pas d'elle; il se rapprocha, — sans doute par suite du même principe qui maintient l'ordre de tout l'univers, — l'attraction; — sa main entoura la taille d'Isabelle et elle continua à pleurer, la tête appuyée sur son épaule. Ce ne fut qu'en luttant fortement contre lui-même que Newton put s'abstenir de lui ouvrir son cœur, et de lui déclarer l'amour dont il brûlait pour elle depuis si longtemps. Mais c'eût été profiter de la situation dans laquelle elle se trouvait; il n'avait à lui offrir que sa personne et la pauvreté , et il remporta la victoire sur lui-même. Mais si sa bouche fut muette, Isabelle devina ses pensées; elle apprécia sa retenue, et elle l'en aima encore davantage.

— Isabelle, dit enfin Newton en soupirant, ce n'est qu'en ce moment que j'apprends le prix de la richesse et le malheur de la pauvreté.

— Je vous crois, M. Forster, et je vous remercie, car je sens que c'est votre générosité

qui vous fait parler ainsi. — Mais pleurer ne remédie à rien, continua-t-elle; je vous ai demandé un conseil, et vous ne m'avez offert que votre bras pour me soutenir.

— Je crains que ce ne soit tout ce que je puis vous offrir, Isabelle. —Mais permettez-moi de vous faire une question. Etes-vous bien déterminée à ne jamais aller demeurer chez votre grand-oncle ?

— Oui ; à moins qu'il ne vienne me chercher ici lui-même, en ce cas je resterai chez lui jusqu'à ce que je trouve le moyen de retourner en Angleterre; sinon je me soumettrai à toutes les privations, à toutes les humiliations qui n'auront rien de honteux, plutôt que d'entrer dans sa maison.

— J'ai rendu ce matin un léger service au colonel, et je puis avoir quelque influence sur lui. Permettez-moi d'ailer le voir une seconde fois, et d'essayer ce que je pourrai faire. Il y a encore deux heures de jour, et je serai de retour avant la nuit.

Isabelle y consentit. Newton courut chez le colonel, qui avait été fort surpris d'apprendre de ses domestiques qu'il n'était arrivé que deux dames, car il s'était arrangé pour ne pas les

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voir. La manière dont Newton lui expliqua l'absence de la troisième, les instances qu'il lui lit, la noble fierté d'Isabelle, qui s'accordait si peu avec l'idée qu'il avait conçue des femmes en général , décidèrent assez promptement le vieux colonel, dont le courroux avait eu le temps de se refroidir. Il demanda sa voiture et se rendit à l'hôtel avec Newton. Il fit à sa nièce une sorte d'apologie, — effort surprenant ! — et la pria d'accepter l'hospitalité chez lui. Isabelle partit avec son oncle, et Newton resta abandonné à ses réflexions.

Quelques jours après, Newton fut invité à dîner par le colonel. Il accepta cette invitation, et il vit que les choses allaient mieux qu'il ne s'y attendait. Les amis du colonel s'étaient amusés à le persifler sur l'addition qu'il venait de faire à son établissement politique; sa fierté lui avait fait cacher son dépit, et il paraissait alors avoir pris son parti. Cependant Newton remarqua que le colonel, en parlant des trois sœurs, les désignait invariablement sous le titre de ma petite nièce, et les deux autres sous celui des jeunes femmes.

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